Du Café de l'Ouest à Ouagadougou

Croisière pour l'alphabétisation des enfants aveugles du Burkina Faso

Image d'accueil: Ecole Braille Jean-Marc Meyrat à Boulsa au Burkina Faso

Catégorie: Réponses aux FAQ

Le noir est une couleur

Dimanche 20 juin 2010

En empruntant le titre du livre de Grisélidis Réal, je n’ai pas l’intention de ranimer de vieilles querelles ni de jeter un pavé sur la tente obscure de la FSA ou dans la salle à manger de Blindekuh. Toutefois, il convient d’affirmer que les aveugles, de naissance ou non, ne voient pas noir et que, qu’on le veuille ou non, les événements dits « dans le noir » ne sont qu’une parodie de ce que vit une personne aveugle dans son quotidien.

Un aveugle de naissance peut-il imaginer une couleur ?

En l’absence de signaux transmis par les yeux pour structurer la partie du cerveau réservée aux codes visuels, l’hémisphère droit, l’aveugle de naissance ne peut pas se représenter une couleur. Toutefois, il existe d’autres formes de représentation de la notion de couleur, par le biais de la synesthésie et des associations d’idées ou d’expressions courantes.

En hiver, le ciel doit être gris, à cause de l’humidité, du vent et du froid. Cet ensemble compose peut-être la couleur grise telle qu’elle est conçue en termes poétiques.

Si vous demandez à un aveugle de naissance quelle est sa représentation du jaune, ne soyez pas surpris de vous entendre répondre que, pour lui, le jaune correspond à la forme d’un œuf. Christine Cloux, membre de la section vaudoise de la FSA et collaboratrice de l’entreprise Accesstech à Neuchâtel, apparente la couleur jaune à des représentations aussi variées qu’inattendues, qu’elle puise dans ses souvenirs: « Le jaune m’évoquait un clown en train de jouer de la trompette, parce que je trouvais le mot amusant et que je savais que c’est une couleur gaie, voire criarde. Je me souviens encore du gigantesque éclat de rire de Carlos à la terrasse du café où nous prenions un verre, il y a quelques années, et qui criait à Boris du plus loin qu’il pouvait se faire entendre: « Hé! Mais c’est quoi cet accoutrement jaune canari? » Rien à voir avec le t-shirt jaune pâle que j’ai acheté plus tard et, pourtant, c’est jaune, yellow, gelb… ou même giallo, autant de sonorités qui participent à ma représentation de cette couleur. Et les rondelles de citron à grignoter, le jaune d’œuf, un vrai étouffe-chrétien, et La Poste, qui prend d’inattendues couleurs ludiques certainement non prévues par les graphistes. Mais avec l’importance que l’on associe à l’image que l’on projette vers les autres de nos jours (pas uniquement de nos jours d’ailleurs), la représentation des couleurs prend une dimension plus pratique: il faut arriver à s’imaginer les couleurs au plus près de l’image qu’elles renvoient aux autres. J’ai trouvé dans le catalogue (en ligne) de La Redoute une blouse corail. Rien que le nom me faisait déjà rêver. Le sable, les fonds marins, la paix, la liberté… Ce qui ne signifie pas que la couleur m’aille parce que son nom me plaît. Demander à un voyant de décrire une couleur est un exercice très intéressant. C’est comme quoi, ça ressemble à quoi, c’est entre quelles couleurs dans le spectre continu des couleurs? Rouge, rose… Sans parler de la manière de percevoir les couleurs des divers color-test et colorino. Le rose saumon me donne faim, le bleu lavande me fait entendre les cigales, mais il faut tout de même – il me faut – savoir où ils sont situés dans le dégradé des roses et des bleus. »

Nous vivons tous dans un ensemble de représentations culturelles, qui se calquent sur notre conception courante du monde. Etre dépourvu d’un sens comme celui de l’odorat, par exemple, ne signifie pas que l’expression « ça sent le gaz » soit complètement incompréhensible.

Des études nous apprennent que, contrairement à une plaque photographique qui impressionne la lumière, le cerveau n’est pas un réceptacle passif d’informations relayées par les sens. Il fabrique sa signification du monde. Selon le biologiste anglais John Zachary Young, le cerveau, qui est animé de programmes qui maintiennent la vie et empêchent l’organisme de se dissoudre, part à la recherche de l’information, la complète, la symbolise.

Plus qu’une simple caméra, l’œil qui part à la recherche de réponses aux questions posées par le cerveau balaie une image à plus de 1000 mouvements par seconde. Il ne voit pas, il regarde. C’est ainsi que lorsque les aveugles de naissance recouvrent la vue, ils ne distinguent qu’une masse de couleurs. Le cerveau, privé d’images pendant des années, ne pose plus de questions.

Il n’en va bien sûr pas de même pour celles et ceux qui ont vu, puisque le cerveau a, pendant un temps plus ou moins long, acquis les codes permettant à la personne aveugle de se représenter les couleurs. Cependant, il faut relever que la qualité de ces codes tend à s’atténuer avec le temps et que, au contraire de la télévision, les rêves de l’aveugle qui a vu vont, avec l’âge, être peuplés d’images dont les couleurs pâlissent pour finir en noir et blanc.

Pour ma part, par exemple, le passage du monde des voyants dans celui des aveugles s’est fait très progressivement. Ce glissement presque impalpable s’est matérialisé par le déplacement de ma chaise de plus en plus près de l’écran de la télévision. Vers la fin du processus, je suis entré dans une sorte de zone grise qui s’est peu à peu assombrie pour virer au noir avant de disparaître. Puis, plus rien.

A l’instar d’une personne qui souffre encore de son membre amputé, la persistance de la couleur noire, parfois entrecoupée d’éblouissements, peut durer plus ou moins longtemps. Ceci est d’autant plus vrai si la cécité est intervenue brutalement. Après, plus rien, je ne peux pas dire mieux : plus rien. Voilà qui pose un sérieux problème à ceux que le noir fascine et que la notion de rien effraie.

Quels rêves font les aveugles de naissance ?

N’ayant jamais perçu au travers de leurs yeux, les aveugles de naissance ne peuvent donc pas rêver en images. Leur cerveau ne dispose en effet d’aucune donnée qui leur permettrait de construire un scénario pictural.

Comme l’explique Philippe Peigneux, chercheur en neurosciences au Centre de recherches du cyclotron, à Liège, durant les phases du sommeil pendant lesquelles nous rêvons, les zones sensorielles primaires du cerveau, qui prennent en charge pendant la journée les informations transmises par les organes des sens, sont désactivées. Elles passent le relais aux régions associatives, où se trouve le stock d’images visuelles, sonores, gustatives, auditives ou tactiles. Elles forment une sorte de bibliothèque, appelée contenu mnésique. Le cerveau peut ainsi puiser dans ce stock de représentations pour créer des images mentales et construire nos rêves.

Faute d’avoir pu stocker des images, les aveugles de naissance fabriquent leurs rêves à partir des représentations accumulées par leurs autres sens – surtout auditif car c’est le sens le plus sollicité, mais aussi tactile, olfactif et gustatif – qui sont stockées, puis utilisées dans leurs rêves.

Les premières années de la vie conditionnent l’avenir de chacun.

Cette affirmation est encore plus vraie lorsqu’il s’agit du développement d’une personne dont un sens fait défaut, en l’occurrence la vue.

Afin qu’il puisse petit à petit prendre conscience de son univers, il faut beaucoup parler au bébé aveugle, lui dire tout ce qu’on fait : « Je vais te préparer ton biberon, là, je mets l’eau à chauffer. Tu entends le bruit? Je prends la boîte de lait. Je vais te prendre dans mes bras. Les oiseaux chantent très fort ce matin. Tiens, c’est Mamie qui arrive, elle veut te faire un gros câlin », etc.

Il n’est pas facile de communiquer avec un bébé aveugle, parce que le lien avec un « enfant ordinaire » passe beaucoup par le regard, du coup ses parents ont l’impression que leur bébé non-voyant est passif, trop calme. Ils ont le désagréable sentiment qu’il ne « répond » pas comme il faudrait. Il ne tend pas les bras vers ses parents, il ne répond pas aux sourires.

La stimulation du sens du toucher est fondamentale. Ainsi, il faut fournir des objets à toucher au bébé, puisqu’il n’a pas la vision, pour tenter d’attraper les objets qui occupent son environnement. Il faut les lui apporter, tout en veillant à ne pas lui imposer des matières dont le contact ne lui plaît pas.

Plus tard, le recours à des maquettes et à des reproductions grandeur nature d’objets, permettront à l’enfant aveugle de peupler son espace. A cette seule évocation, je me remémore non seulement le train électrique et les soldats de plomb dans leur tranchée avec lesquels nous jouions trop rarement au Centre pédagogique pour enfants handicapés de la vue de Lausanne, mais aussi, et peut-être surtout, les animaux empaillés qui prenaient la poussière dans la vitrine de la classe des moyens au premier étage de l’Asile des aveugles.

Pour conclure, je souhaiterais donner encore une fois la parole à Christine Cloux, dont le témoignage démontre que l’entourage et la complicité qu’il doit pouvoir générer joue un rôle déterminant dans l’épanouissement de la personne aveugle, de naissance ou non, afin qu’elle puisse se fondre dans un monde qu’elle peut se représenter.

« Je me remémore le garage et les petites voitures avec lesquelles nous jouions avec mon frère, les Légos, bien sûr, avec lesquels nous construisions des maisons, des châteaux, des véhicules fantaisistes, des lieux invraisemblables, et tous les petits personnages qui les peuplaient, une bonne cinquantaine entre nous deux. Une année nous avions même fabriqué des capes en papier pour jouer aux X-Men, dont je ne savais rien puisqu’ils sortaient tout droit des bandes dessinées que lisait Daniel. Mais c’était suffisant pour nous créer notre monde imaginaire rien qu’à nous. Nous avions aussi des jeux en plein air: les courses de vélo, en patins à roulettes, à pied dans la rue avec un code secret digne de celui utilisé en plongée sous-marine, pour signaler un obstacle, une marche, un escalier, un changement de vitesse, un rétrécissement du chemin, tout en continuant à bavarder de choses et d’autres puisque la conversation était débarrassée des contraintes liées au guidage. Pas de peluches et de poupées pour moi, je n’ai jamais aimé ces matières. Et les dizaines de bouquins reçus de la bibliothèque sonore dès l’âge de 4 ans, je pense, puis les livres en braille quelques années plus tard, dont mon premier Évangile à 6 ans, celui de Luc. Avant cela, les millions de « Tu fais quoi? » adressés à tout le monde dès que j’entendais un bruit duquel je n’arrivais pas à déduire l’action effectuée. Les jeux avec la psychomotricienne pour apprendre l’espace, je suppose. Ils me semblaient inutiles mais amusants en général. Les couleurs, c’étaient plutôt des émotions ».

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de mars 2010 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

L’histoire du braille

Lundi 21 juin 2010

Audio: RTS le-12h30, 150 ans de braille en Suisse

L’écriture braille est sans doute l’une des inventions les plus géniales du XIXe  siècle.

Ce système d’écriture, qui prend officiellement le nom de son inventeur en 1878, va enfin permettre aux personnes aveugles d’accéder à l’éducation et à la culture.

Si, de tous temps les aveugles, ont eu recours au toucher pour suppléer l’absence de vue, les premiers essais d’écriture tactile remontent à la seconde moitié du XVIIe siècle. Ils n’eurent alors aucune suite. Ces tentatives furent reprises un siècle plus tard et surtout pendant la première moitié du XIXe siècle. Trois Français, Valentin Haüy, Charles Barbier de la Serre et Louis Braille se sont relayés pour aboutir à la mise au point du système qui est maintenant utilisé par les aveugles dans le monde entier.

Buste de Louis Braille

Les origines de Louis Braille

Rien ne pouvait laisser prévoir que Louis Braille, né le 4 janvier 1809 dans une petite bourgade rurale, Coupvray, à une quarantaine de kilomètres de Paris, reposerait un jour au Panthéon – il est vrai sans les reliques de ses mains demeurées dans son village natal – aux côtés des plus illustres des Français.

Son père était le bourrelier de Coupvray et Louis était le plus jeune d’une fratrie de quatre enfants. Son destin bascula quand, âgé de trois ans, il se blessa gravement à un œil dans l’atelier de son père, probablement en jouant avec un de ses outils. La date de l’accident, ses circonstances exactes, l’évolution de la blessure de l’enfant et les soins qui lui furent prodigués sont mal connus. Toujours est-il qu’il perdit non seulement l’œil blessé, mais aussi celui qui n’avait pas été atteint. A une époque où l’on ne savait pas encore grand-chose des problèmes d’infection, il était courant que la perte accidentelle d’un œil entraîne la perte de l’autre.

Les débuts à l’école

Il est avéré que le jeune aveugle fréquenta l’école du village, tout en contribuant à la maison au travail familial de la bourrellerie: il confectionnait, paraît-il, des franges de harnais, ce qui l’aida probablement à développer son habileté manuelle, qualité fort utile dans son cas. Ses parents savaient lire et écrire. Il est certain qu’ils étaient très conscients de l’importance d’une bonne instruction pour un enfant aussi gravement handicapé que leur fils Louis. Nul ne sait comment ils furent informés de l’existence de l’école fondée par Valentin Haüy, école qui n’avait retrouvé son indépendance qu’en 1815, après plusieurs années de partage des locaux des Quinze-Vingts, mais il est prouvé que le père de Louis Braille écrivit plusieurs fois à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles pour se renseigner sur l’instruction qui y était donnée. Finalement, il demanda et obtint l’admission de son fils, qui y fut accueilli en 1819: Louis était alors âgé de 10 ans.

Un élève doué

Dès son arrivée à l’institution, Braille apparut comme un élève doué. Il réussissait dans toutes les disciplines enseignées et raflait toutes les récompenses, qu’il s’agisse de tâches manuelles ou de travaux intellectuels. Voici ce qu’en dit Pignier, directeur de l’institution: « Doué d’une grande facilité, d’une intelligence vive et surtout d’une rectitude d’esprit remarquable, il se fit bientôt connaître par ses progrès et ses succès dans ses études. Ses compositions littéraires ou scientifiques ne renfermaient que des pensées exactes; elles se distinguaient par une grande netteté d’idées exprimées dans un style clair et correct. On y reconnaissait de l’imagination; mais celle-ci était toujours dirigée par le jugement. » Quant à sa personne, voici comment la décrit son ami Coltat : « Un air intelligent, une figure qu’illuminait assez souvent un agréable sourire, mais que jamais ne troublait une folle gaîté, tout dans la physionomie du jeune Braille faisait pressentir les plus heureuses dispositions et annonçait les plus aimables qualités. »

Braille n’avait pas encore 15 ans qu’on lui confiait déjà certaines responsabilités d’enseignement, notamment à « l’atelier de chaussons de lisière et de tresse ». En 1828, il reçut le titre de « répétiteur », qui se transforma ultérieurement en titre de « professeur ». Son enseignement n’était pas spécialisé mais portait sur des matières très diverses: grammaire, histoire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie, piano, violoncelle. Il semble qu’il ait été un aussi bon professeur qu’il avait été bon élève. Outre son enseignement oral, Braille composait des traités remarquablement bien conçus. Son traité d’arithmétique, imprimé en relief, est un modèle de précision et de concision. « Nos procédés d’écriture et d’impression, disait-il, occupent beaucoup de place sur le papier; il faut donc resserrer la pensée dans le moins possible de mots. »

Une découverte arrive rarement par hasard; deux précurseurs de Louis Braille méritent de retenir notre attention: Valentin Haüy et Charles Barbier de la Serre. Valentin Haüy est un intellectuel qui fonda en 1784 la première école pour aveugles. Il mit au point un système qui permettait aux aveugles de lire: des caractères d’imprimerie reproduits en relief par gaufrage du papier. Par ailleurs, pour permettre aux militaires de communiquer dans l’obscurité, Charles Barbier de la Serre, capitaine d’artillerie, inventa une écriture basée sur douze points en relief. Ces points représentaient différents sons, dans le but de traduire des ordres militaires simples (en avant, en arrière, plus vite), mais ne permettaient pas l’écriture de l’orthographe.

L’invention du braille

En 1825, l’écriture de Braille était pratiquement au point, au moins dans ses parties essentielles. C’est en 1827 (Braille avait 18 ans) que cette écriture reçut pour la première fois la sanction de l’expérience: la transcription de la « grammaire des grammaires ». En 1829 parut, imprimé en relief linéaire qui était encore l’écriture officielle à l’institution, l’ouvrage intitulé « Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposé pour eux, par Louis Braille, répétiteur à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles ». Comme le dit Pierre Henri, ce fut le « véritable acte de naissance du système Braille ».

Malgré ses défauts de jeunesse ce système était d’ores et déjà supérieur à celui de Barbier. Quels étaient ses avantages? Point peut-être le plus important : c’était un alphabet, calqué sur celui des voyants. Il donnait donc un accès réel et complet à la culture. Il était beaucoup plus facile à déchiffrer car ses caractères étaient moitié moins hauts (au maximum six points au lieu de douze) et pouvaient être appréhendés, avec un peu d’exercice, sans déplacement du doigt. Il se prêtait à des développements qui n’ont pas manqué de se produire ultérieurement.

Reconnaissance de la communauté

En 1837, année de la parution de la seconde édition du « Procédé » il y avait déjà douze ans environ que l’on expérimentait le système d’écriture ponctuée imaginé par Braille. Par la suite, l’emploi du braille ne fit que se développer mais il fallut plus de vingt-cinq ans pour qu’il soit officiellement adopté en France. Notons au passage qu’en 1834 des textes en braille avaient été montrés à l’Exposition des produits de l’industrie, Place de la Concorde à Paris, et qu’en 1837 l’imprimerie de l’Institution Royale avait publié un précis sur l’Histoire de France édité en braille, en trois énormes volumes.

Comme toujours lorsqu’une invention novatrice prend son essor, il y a quelquefois des reculs. Il y eut, entre 1840 et 1850 une sorte de « crise du braille », à la suite du renvoi et de la mise à la retraite prématurée de Pignier, accusé de corrompre la jeunesse par l’enseignement de l’histoire. Son successeur Dufau, qui avait été son second, commença par essayer de limiter l’usage du braille à la musique. Il n’y réussit pas vraiment et, finalement, à partir de 1847, le braille reprit son ascension, preuve que l’on ne pouvait plus se passer de lui.

Communiquer avec les autres

Lorsque l’on évoque le nom de Braille, que plus personne n’ignore, ce qui vient immédiatement à l’esprit de tous, c’est évidemment l’écriture ponctuée qui porte son nom. Très peu de personnes, même parmi celles qui, s’intéressent au sort des aveugles, savent que Braille ne s’est pas reposé sur ses lauriers après l’avoir mise au point.

Il restait en effet un problème important auquel le braille n’apportait pas de solution: celui de la communication entre aveugles et voyants, qui avait été une des préoccupations majeures de Valentin Haüy. On ne pouvait évidemment pas demander que le braille soit enseigné dans les écoles des voyants, même si cette écriture ne présentait aucune difficulté d’apprentissage pour qui utilisait ses yeux et non ses doigts. C’était aux aveugles de se mettre à la portée des voyants et Louis Braille en était parfaitement conscient. Mettant une fois de plus en action son imagination et son intelligence, il inventa une méthode nouvelle qu’il exposa en 1839 dans une petite brochure imprimée en noir et intitulée: « Nouveau procédé pour représenter par des points la forme même des lettres, les cartes de géographie, les figures de géométrie, les caractères de musique, etc., à l’usage des aveugles ». En gros, cette méthode était basée sur un repérage, par coordonnées, de points en nombre suffisant pour permettre d’une part la reconnaissance visuelle de lettres, chiffres et autres signes des voyants, d’autre part leur reconnaissance tactile par les aveugles. Coltat nous explique que, « pour déterminer exactement la séparation à mettre entre les différents signes alphabétiques et la grandeur que doit avoir chacun de ces signes », Braille fit construire « un grillage à jours très fins ».

Il nous dit également que, « pour rendre invariables les dimensions des lettres, il imagina de dresser un tableau indiquant le nombre de points exigés par la forme d’une lettre et aussi les positions successives que doivent prendre ces points pour représenter les différentes parties de sa figure ». Le « Nouveau procédé » de Braille permettait de résoudre le problème posé mais il était très lent. En 1841, un ami de Braille, Foucault, passionné de mécanique, conçut une petite machine relativement simple à manier qui permettait de placer facilement les points des combinaisons de Braille. Cet appareil, d’abord nommé « planche à pistons » par Foucault, fut baptisé ultérieurement « raphigraphe ». Le raphigraphe a été longtemps utilisé à l’Institut National des Jeunes Aveugles, comme en témoigne la photographie d’une classe de jeunes aveugles conservée au Musée Valentin-Haüy.

Il n’a pas survécu à l’invention de la machine à écrire que les aveugles ont rapidement appris à utiliser en dépit de son inconvénient: l’impossibilité pour l’aveugle de se relire.

Les derniers jours

Au moment de l’invention du raphigraphe de Foucault, Braille avait encore plus de dix ans à vivre mais il se savait malade et connaissait la nature de son mal. Ses premières hémoptysies s’étaient produites en 1835 et, depuis, elles s’étaient renouvelées. C’est pourquoi, on allégea petit à petit ses tâches de professeur, ne lui laissant à partir de 1840 que ses leçons de musique. En plus de son enseignement, il continuait à tenir le buffet d’orgue dans diverses églises parisiennes.

C’est dans la nuit du 4 au 5 décembre 1851 qu’une hémorragie abondante l’obligea à cesser toute activité. Alité, de plus en plus affaibli par des hémorragies successives, il mourut de la tuberculose le 6 janvier 1852 et fut inhumé le 10 janvier à Coupvray, selon la volonté de sa famille. Il fallut attendre un siècle pour que la dépouille mortelle de Louis Braille, bienfaiteur de l’humanité, rejoigne enfin, au Panthéon, les grands hommes de France.

Les collaborateurs de l’Antenne romande de la FSA

Cet article est paru dans l’éédition de janvier 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

La beauté vue par un aveugle

Mercredi 23 juin 2010

Lorsque je me trouve en société, une foule d’indices me signale la présence d’une jolie femme: un silence soudain, le mouvement des regards, le recours à un ton obséquieux de certains et la galanterie dont je n’aurais pas cru d’autres capables. Moi, l’aveugle, je ressens la présence de la beauté, quitte à user des mêmes artifices pour m’attirer les grâces de la belle.

Quand j’étais petit, je ne parvenais pas à imaginer les gens moches. Ne croyez pas que cette opinion reflétait de ma part une vision bienveillante de l’humanité. Je les imaginais ni beaux, ni moches parce qu’ils n’avaient rien de spécial à mes yeux d’enfant qui voyaient mal. Et pourtant la beauté doit être rare, sans quoi les gens ne courraient pas après.

J’ai davantage de notions de la beauté aujourd’hui; du moins je sais ce qu’en disent les gens. J’en déduis que la jeunesse est généralement plus belle que la vieillesse, que les traits réguliers, la poitrine opulente et les fesses rebondies sont très appréciés. Mais il ne suffit pas d’être jeune, bien proportionné, d’avoir de jolis yeux, le ventre plat et de longues jambes. Chaque culture, chaque époque glorifie certains traits et en dédaigne d’autres. On appréciera plus tel physique, telle partie du corps. Car la forme d’un visage, la couleur d’une chevelure et la corpulence n’ont qu’une valeur relative. Une « plante », selon les canons en vigueur sous nos cieux, n’aura que peu de succès en Asie. Il y a un siècle ou deux, on l’aurait trouvée trop maigre. Sans compter les préférences individuelles qui se manifestent au sein d’une même culture. J’ai souvent entendu des potes échanger, tels des maquignons, leurs points de vue sur la beauté d’une femme. Les divergences d’appréciation sont saisissantes.

L’omnipotence de la beauté

La beauté occupe le centre des conversations et des préoccupations. Les gens dépensent beaucoup d’argent et d’énergie pour tenter de l’apprivoiser. Les aveugles ne font pas exception. Dès l’enfance, on nous abreuve de conseils sur la nécessité de bien se tenir et de porter des vêtements élégants et surtout impeccables. Pour nous, il ne s’agit pas tant de mettre en valeur nos charmes que d’être visuellement acceptables, afin de dissiper le préjugé selon lequel les aveugles sont des pauvres. On ne nous demande pas de devenir plus beaux mais de paraître moins aveugles. Ou alors de porter des lunettes noires pour être, au contraire, « très aveugle » afin que les gens vous imaginent, à l’instar de Ray Charles, derrière un immense piano blanc.

Au cinéma, les personnages aveugles sont presque toujours beaux. Voyez Audrey Hepburn dans « Seule dans la nuit », Al Pacino dans « Le temps d’un week-end » ou encore Vittorio Gassman dans « Parfum de femme ». Pourtant, le spectateur décèle dans cette beauté comme un gâchis, comme un petit quelque chose de triste chez ces « beaux invalides » qui n’ont pas conscience de leur beauté puisqu’ils ne peuvent pas en voir le reflet dans un miroir ou dans le regard des autres.

L’apparence devrait être le cadet de mes soucis

Pourtant, il est vrai que je me sens plus à l’aise rasé de frais, dans des habits neufs. Je me sentirais encore mieux dans mes baskets avec dix kilos de moins et le poil moins gris. Aucun aveugle n’ignore que les autres l’observent. Nous entendons le silence envahir la pièce à notre arrivée. Nous sentons les têtes se tourner pour nous dévisager. Les gens se croient autorisés à le faire en toute impunité car ils estiment que, faute de voir leur regard insistant, nous ne serons pas offensés. Nous pouvons nous estimer heureux lorsque ces manifestations ne se limitent qu’à des mouvements du chef, car il n’est malheureusement pas rare que ces mêmes gens communiquent entre eux avec des clins d’yeux très appuyés ou pire encore, avec des gestes tout à fait déplacés que la personne aveugle que ces échanges concernent, ne peut pas voir.

Même si je ne peux pas les voir, je constate que les gens ont des trucs pour me faire savoir qu’ils sont beaux. Ils projettent une assurance qui atteste de l’attention dont ils sont l’objet. J’en connais également d’autres qui veulent me faire croire qu’ils le sont, tout en sachant que je n’oserai pas les démentir.

En conclusion, les beaux se plaignent qu’on les jalouse; les moches qu’on les méprise. Au fond, tout ce beau monde devrait fréquenter davantage les aveugles. Nous savons aussi ce que veut dire être jugé sur l’apparence. Et, si nous ne pouvons ni admirer les beaux, ni mépriser les moches, nous ne voyons pas davantage les rides et, à moins de toucher, les kilos qui s’accumulent. Notre regard sur l’autre ne change pas malgré les outrages du temps: cela devrait en rassurer plus d’une et plus d’un!

Et puis, avant de dire adieu au petit prince, le renard ne lui a-t-il pas confié qu’on ne voyait bien qu’avec le cœur et que l’essentiel était invisible pour les yeux?

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de mai 2010 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Drôle de rêve

Vendredi 9 juillet 2010

L’appointé Yves Lambert avait pris son service il y a quelques heures déjà. Jusque-là, si ce n’est quelques bricoles, la nuit avait été calme. Bercé par les mélodies que distillait la radio, le policier voyait les lignes de son livre danser devant ses yeux et sentait ses paupières se fermer peu à peu.

Il sursauta au bruit strident de l’alarme signalant l’arrivée d’un appel. Instinctivement, il nota l’heure et le numéro d’appel dans le livre de bord.

- Police 117, appointé Lambert, j’écoute!

- Excusez-moi de vous déranger. Je m’appelle Michel Cavin. J’habite au 19 de la rue de l’Aéroport. Je viens d’entendre plusieurs coups de feu provenant de l’entrepôt désaffecté situé au 23, juste en face de chez moi.

Tout en notant, Lambert demanda:

- Combien de coups de feu?

- Peut-être six à la suite.

- Vous êtes allé à la fenêtre? vous avez vu quelque chose?

- Non, je n’ai rien vu de particulier, si ce n’est une tache foncée sur le quai de chargement.

- OK! on arrive! Ne bougez pas de chez vous!

Lambert lança l’appel général qui retentit dans toutes les voitures en patrouille cette nuit-là. Par chance, l’une d’elles, celle du sergent Bovard, se trouvait à proximité de la rue de l’Aéroport.

- On y va, dit Bovard avec son entrain habituel, qu’est-ce qu’il y a?

- Environ six coups de feu tirés régulièrement, peut-être avec la même arme, dans un entrepôt au 23 de la rue de l’Aéroport.

- On y est en moins d’une minute.

- OK, bonne chance les gars! Faites gaffe, c’est un sale coin!

L’appointé Mayor, qui faisait équipe avec Bovard depuis plusieurs années, écrasa la pédale de l’accélérateur et, moins d’une minute plus tard, il pilait sur les freins devant l’entrepôt. Les deux hommes sortirent du véhicule, grimpèrent sur le quai de chargement et distinguèrent dans la lueur blafarde d’une lune presque pleine le corps d’un homme allongé dans une mare de sang. Bovard se pencha, saisit le poignet de l’homme.

- Eh bien, il a son compte celui-là. Sa tête me dit quelque chose.

L’homme était jeune. Il portait un bermuda et un t-shirt. Il était très amaigri.

- Cela ressemble davantage à une exécution sommaire qu’à un classique règlement de compte entre dealers, conclut Bovard. Laissons celui-là de côté pour l’instant et allons voir à l’intérieur.

Lampe de poche et arme au poing, les deux policiers pénétrèrent prudemment dans l’entrepôt qui semblait désert.

- Il y a quelqu’un? hurla Bovard.

Pour toute réponse, un coup de feu claqua.

- Merde! j’ai pris un pruneau dans la jambe, chef, cria Mayor.

Instinctivement, Bovard se jeta à terre en roulant sur le côté. Bien lui en prit, car une seconde balle siffla à quelques centimètres de son oreille. Les coups de feu semblaient provenir de la droite, d’un local qui avait dû servir de comptoir où s’effectuaient les transactions lorsque l’entrepôt était encore en activité.

Bovard qui était maintenant abrité par le mur limitant l’embrasure de la porte, arrosa l’intérieur du local. Après avoir introduit un nouveau chargeur dans son arme, il se leva et pénétra dans la pièce. Dans un recoin, où aucun projectile ne pouvait l’atteindre, se tenait un homme, debout, l’arme pendante au bout du bras. Bovard le mit en joue.

- Lâchez votre arme et repoussez-la avec le pied jusqu’au fond de la pièce.

Son pistolet sûrement à court de munition, l’homme s’exécuta puis, d’un seul coup, se jeta sur Bovard. Le policier parvint à esquiver le coup de boule de son assaillant mais fut tout de même déséquilibré. En glissant à terre, Bovard lâcha son arme et sa lampe qui se brisa. Il n’eut que le réflexe d’agripper la cheville du fuyard. L’homme tomba et Bovard se rua sur lui. Une lutte sans merci s’engagea.

Mayor entendit tout d’abord quelques coups sourds. Puis seuls des grognements, des gémissements et des jurons étouffés troublèrent le lourd silence de cette lutte à mort qui mobilisait jusqu’aux dernières forces des antagonistes. Au début, le policier sembla prendre le dessus. Mais l’homme était robuste et aguerri au combat rapproché. De plus, la combinaison très lisse qu’il portait, le rendait presqu’insaisissable. L’homme était maintenant sur le policier et tentait de l’étrangler…

- Jean-Marc, merci infiniment de votre visite, dit Isabelle, la responsable du service marketing du journal qui avait le plus gros tirage de la région. Est-ce que je peux vous accompagner quelque part?

Tout en dépliant ma canne blanche, je lui ai répondu que non.

- En continuant sur le même trottoir sur 20 mètres, vous tombez sur l’escalier qui vous ramènera à la place Centrale.

- Merci beaucoup. Il n’y a aucun problème, je connais bien le coin pour y avoir travaillé.

Rassurée, Isabelle m’a serré encore une fois chaleureusement la main avant de retourner à ses occupations.

Demeuré seul sur le trottoir, je me suis souvenu qu’un ami m’avait signalé la présence d’un ascenseur peu connu qui atteignait le niveau de la place Centrale. Souffrant du dos depuis quelques mois, je me suis dit qu’en dénichant cet ascenseur je m’économiserais une bonne quinzaine de volées de marches. J’ai traversé la rue. A l’aide de ma canne, j’ai commencé d’explorer le mur à la recherche d’une porte métallique. Cent mètres plus loin, un bruit caractéristique m’indiqua qu’il pourrait bien s’agir de la porte d’un ascenseur. J’ai cherché de la main le bouton d’ouverture des portes que j’ai trouvé sans mal. A l’intérieur de la cabine, je n’ai repéré que deux boutons. J’en ai déduit que l’ascenseur ne desservait pas d’étages intermédiaires.

Sans hésitation, j’ai appuyé sur le bouton du haut. Les portes se sont refermées et l’ascenseur a entamé sa montée. Après un temps qui m’a paru interminable, l’ascenseur a ralenti, s’est immobilisé et les portes se sont ouvertes. Je me suis retrouvé sur un trottoir.

Ici, l’atmosphère était bizarre. Une sorte de brouillard absorbait les bruits et rendait l’air poisseux. Même mon sonar, qui émet des ondes grâce aux claquements de mes doigts pour localiser la présence d’obstacles, ne fonctionnait pas. J’ai tendu l’oreille afin de localiser un passant qui pourrait m’aider. C’est drôle, je me trouve à un jet de pierre du centre et il n’y a personne.

Un homme que je n’ai pas entendu s’approcher m’a demandé si j’avais besoin d’aide.

- Volontiers, je cherche un bus qui pourrait me ramener au centre-ville.

- Désolé, il n’y a aucun bus qui va au centre-ville depuis ici.

- Vous n’allez tout de même pas me dire qu’il n’y a pas de bus alors que nous sommes tout au plus à deux cents mètres à vol d’oiseau du centre-ville?

- Non, il n’y en a pas.

Ce type était fou. Je me suis donc décidé à attendre un autre passant un peu plus équilibré que celui-là qui, néanmoins, ne s’éloignait pas.

J’ai dû attendre deux bonnes minutes dans ce brouillard qui s’était encore épaissi avant que le bruit de nouveaux pas n’arrivât à mon niveau.

- Pardon, pourriez-vous m’indiquer où je peux trouver un arrêt de bus pour me rendre au centre-ville?

Une seconde voix, elle aussi masculine, me répondit comme la première:

- Il n’y a pas de ligne de bus qui desserve le « centre-ville », comme vous dites!

- Vous voyez bien, reprit la première voix.

- Pourriez-vous au moins m’indiquer la direction à prendre pour rejoindre à pied le centre-ville?

- Mais Monsieur, vous ne pouvez pas rejoindre un autre « centre-ville » puisque vous y êtes.

- Vous êtes à Sartou, cher Monsieur, au centre-ville de Sartou, et il n’y a rien d’autre que Sartou, ricana la première voix.

Je n’y comprenais plus rien et me dis que j’étais tombé au milieu de la sortie d’un asile de fous dont le personnel d’encadrement était en grève. Je me suis détourné d’eux et j’ai repris mon attente.

Peu de temps après, j’ai reconnu sans peine le gazouillis d’un enfant dans une poussette. Ouf, il doit sûrement y avoir derrière la voiture pour enfant une mère de famille qui aura un peu de compréhension pour un aveugle perdu.

Je barrai résolument la route à la poussette et demandai à sa conductrice si elle pouvait m’aider à me sortir de cette fâcheuse situation.

A ma grande stupeur, je me suis entendu répondre:

- Excusez-moi, Monsieur, je suis désolée, mais nous n’avons pas le droit d’aider ceux qui n’habitent pas Sartou.

- Vous voilà au parfum, reprit la première voix. Nous avons de plus en plus de gens qui aboutissent chez nous, simplement parce qu’ils sont trop paresseux pour gravir quinze volées de marches. Vous êtes de plus en plus nombreux mais je crois que vous êtes le premier aveugle à nous rendre visite. Comme nous n’avons aucune structure d’accueil, vous voyez ce que je veux dire…

Je suis plutôt du genre à ne pas me laisser faire. J’ai donc décidé de rechercher la porte de l’ascenseur. Je l’ai trouvée mais je n’ai détecté aucun bouton d’appel. De toute évidence, l’ascenseur n’était utilisable que dans un sens. De rage, j’ai frappé violemment cette maudite porte avec ma canne blanche qui se brisa. Trois des quatre éléments de la canne en aluminium, libérés par l’élastique rompu, roulèrent dans le caniveau en produisant un tintement cristallin dans cette ambiance qui devenait de plus en plus lourde.

- Nerveux avec ça, vous voilà bien ainsi, dit en rigolant la voix du premier homme qui se tenait prudemment à distance. Il avait déjà dû avoir quelques problèmes avec des « visiteurs » peu coopératifs et, même si j’étais aveugle, il se méfiait.

Alors je décidai de tenter le tout pour le tout. J’allais jouer au pauvre aveugle et essayer d’attraper l’homme par la ruse. Ainsi, je me suis plié en deux pour tâtonner pitoyablement le sol avec le dernier élément de ma canne que j’avais encore en main. Puis je l’ai laissé rouler comme les autres. Je me suis redressé et j’ai commencé à arpenter le trottoir, les mains en avant, en traînant les pieds. Imperceptiblement, je me rapprochais de la voix. J’ai fait semblant de trébucher et je suis tombé sur les genoux. Dans un dernier effort, je me suis lancé en avant et j’ai pu saisir la cheville de l’homme qui tomba. Je lui ai plongé dessus. Grâce à mon poids, au début j’ai eu l’avantage. Mais l’homme glissait entre mes mains, comme s’il était recouvert d’écailles de poisson. Il finit par se dégager. A distance, Je me savais perdu…

Dans d’atroces douleurs, l’appointé Mayor rampa en direction du bruit provoqué par la lutte. Dès qu’il fut dans l’embrasure de la porte, il alluma sa lampe de poche, vit très distinctement la nuque de celui qui, arc-bouté, était en train d’étrangler son collègue et lui fit sauter la cervelle.

C’est à ce moment-là que je me suis réveillé en sueur, le cœur battant à cent à l’heure. Ouf, ce n’était qu’un rêve. Tout est normal, Francine dort paisiblement à côté de moi. Le chat gratte à la porte pour venir me rejoindre sur le duvet. Tout est calme.

Demain, je vais me faire opérer du dos.

Jean-Marc Meyrat

Comment je suis devenu typhlophile

Samedi 10 juillet 2010

L’autre soir, en rentrant à la maison, j’ai avoué à ma femme que j’étais devenu typhlophile. Comme elle n’a pas étudié le grec, elle m’a regardé d’un air hébété, se demandant s’il était plus urgent d’appeler le médecin ou la police. Je lui ai expliqué qu’on pouvait être –phile de toutes sortes de choses, philosophe, philanthrope, philatéliste, sans être forcément condamnable. S’il est mal vu d’être pédophile, nécrophile ou gérontophile, il est en revanche loisible de s’appeler Théophile et d’être un bibliophile francophile hémophile. On m’a même parlé d’une drosophile tombée amoureuse d’un philodendron sans susciter de réprobation.

Alors moi je suis typhlophile (du grec : typhlos = aveugle). Cette inclination particulière et, je l’admets, peu répandue a commencé quand le hasard des rencontres m’a fait croiser la route d’Alfred. On s’est cognés à la porte d’un bistrot. En voyant sa canne blanche, je me suis platement excusé: «Oh, pardon, je n’avais pas vu que vous étiez non-voyant…» «Je ne suis pas non-voyant, bougre d’idiot, je suis aveugle! C’est vous qui ne voyez pas clair!» Les présentations étaient presque faites. Je compris que ce jour-là Alfred voyait la vie en noir, ce qui avait une fâcheuse influence sur son humeur. Peu à peu, nous sommes devenus copains, Alfred et moi, puis amis.

Depuis que je le fréquente, je suis pétri d’admiration pour tous ces gens qui, comme lui, mènent une vie professionnelle, intellectuelle, sportive, amoureuse et festive parfaitement indépendante. Je me demande toujours si, à leur place, j’aurais eu la force de poursuivre des études jusqu’aux lauriers universitaires; si j’aurais plaisir à pédaler en tandem dans la campagne sans savoir que l’herbe est verte, à dévaler les pentes à ski sans voir que la neige est blanche, à me récompenser d’un p’tit coup de rouge sans constater qu’il l’est; je me demande comment et pourquoi on tombe amoureux, je soupçonne que ça se construit plus lentement, plus finement, j’imagine l’importance de la voix et de la caresse en lieu et place de la contemplation. Envieux, je me dis parfois qu’il y a de gros avantages à être aveugle : on exerce sa mémoire, on affûte son ouïe, on entraîne le toucher, on reconnaît les gens à l’odeur; on est moins distrait quand on écoute de la musique, on se concentre sur l’essentiel lors d’un cours ou d’une conversation, on jouit cent fois plus du glouglou de la cascade et du chant des oiseaux à l’aube. Et, surtout, on ne voit pas tout ce que le monde a de pas beau et de franchement moche.

Bien sûr, j’idéalise. C’est un des inconvénients de la typhlophilie.

Gian Pozzy

Cet article est paru dans l’édition de septembre 2007 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants

Les aventures d’Alfred

Samedi 10 juillet 2010

Je vous invite à suivre les trépidantes aventures d’Alfred, de sa femme Frida, aveugle elle aussi, et de son chien-guide, le fidèle labrador noir Fixou.

Les gags qui suivent ont été recueillis sur Internet, sur Télévox et repêchés dans notre mémoire collective.

Je présente d’emblée mes excuses à celles et ceux qui pourraient être heurtés par les histoires qui suivent. Cependant, il n’y a pas de quoi fouetter même un chien-guide.

Alfred se rend au bar

Alfred entre dans un bar rempli de femmes. Il réussit à se glisser jusqu’au comptoir où il s’installe et commande une bière.
Après un moment, il crie à la serveuse :
« Hé, tu aimerais entendre une blague sur les blondes? »

D’un coup, le bar devient tout à fait silencieux. Puis, d’une grosse voix profonde, la femme assise près d’Alfred s’adresse à lui et dit:
« Petit monsieur, avant que tu t’y mettes, laisse-moi te dire quelque chose: la serveuse est blonde, la danseuse est blonde, je mesure 1m80, pèse 85 kilos , je suis ceinture noire de karaté… Et blonde. La femme assise à côté de moi est blonde aussi et c’est une pro de la lutte, la femme de l’autre côté du bar est une blonde championne de poids et haltères. Maintenant, réfléchis sérieusement, petit monsieur. Veux-tu toujours raconter ta blague? »

Alors Alfred répond:
« Non, pas si je dois l’expliquer cinq fois! »

Alfred adore le foot

Alfred et son ami Paul, qui est manchot, vont voir un match de foot. Paul pour se moquer d’Alfred lui dit:
« Ils ont marqué un but! » Et Alfred de répliquer:
« Oui je sais, je t’ai entendu applaudir. »

Alfred ne craint pas d’affronter les plus grands

Alfred et le célèbre golfeur Severiano Ballesteros sont présentés l’un à l’autre un beau jour à l’Open de golf de Crans-Montana.

« -Bonjour Alfred. Je vous admire beaucoup, vivre avec un tel handicap !
-Bonjour monsieur Ballesteros. Très flatté. Je vous avoue que je suis un passionné de golf et que je ne manque jamais les compétitions internationales.
-Ah bon?! Pardonnez ma curiosité mais comment faites-vous pour apprécier le jeu, vous qui êtes aveugle?
-Oh, c’est tout bête: mon caddie, qui m’accompagne toujours lorsque je joue, me décrit les coups. J’ajoute que je connais pratiquement par cœur tous les grands parcours du circuit.
-Quoi?! Vous voulez dire que vous jouez aussi au golf!!! Comment est-ce possible?
-Facile! Mon caddie se place sur le fairway entre le trou et ma position. Il me donne la distance approximative entre le trou et la balle. Je n’ai qu’à jouer en suivant la direction qu’il m’a donnée…
-Incroyable! Je serais ravi de faire une partie avec vous!
-Moi aussi j’aimerais faire une partie, mais j’ai pris l’habitude de ne plus jouer que lorsqu’il y a de l’argent en jeu. Les gens ne veulent jamais me croire lorsque je leur dis que je joue très bien au golf, alors j’ai décidé de ne plus jouer que si l’on a misé au moins 500.000 francs contre moi!
-Ce n’est pas un problème pour moi. J’adore quand il y a de l’argent en jeu. Alors quand va-t-on se rencontrer sur le green?
-Qu’est-ce que vous diriez de la nuit prochaine? »

Alfred et Fixou ne se comprennent pas toujours

Alfred attend à un feu rouge. Assis à côté de lui, Fixou bien sûr. Un type en face regarde la scène. Le feu passe au vert pour les piétons, Fixou ne bouge pas. Deux minutes après, le feu repasse au vert, Fixou ne bouge toujours pas.
Alfred sort alors un gâteau de sa poche et le tend au chien. Le type s’approche et lui dit:
« Excusez-moi, monsieur, mais votre chien ne fait pas son boulot et vous lui tendez quand même une récompense?
-Mais non, c’est pour savoir où est sa tête, comme cela je peux lui mettre un coup de pied au derrière pour la peine. »

Alfred et Frida prennent le train

Le voyage est interminable et le couple n’a rien à se dire. Tout à coup, Frida éternue avec un petit « Atchchch ». « Ça c’est une bonne idée, lui dit Alfred, tu m’ouvres aussi une bière? »

Le scanner d’Alfred ne lui restitue pas que des lettres agréables

L’école de chiens-guides d’où vient Fixou lui annonce qu’elle a été contrainte de promulguer un règlement interdisant aux aveugles la pratique du saut à l’élastique. Ça fait beaucoup trop peur aux chiens.

Alfred défend ses intérêts

Jésus est enfin revenu et guérit tous les infirmes qu’il croise. Il débarque sur la place de la Palud à Lausanne et aperçoit Alfred attablé à une terrasse. Jésus s’approche de lui, le sourire aux lèvres et les bras grands ouverts. Soudain Alfred se met à hurler : « Ne me touche pas, surtout ne me touche pas !
-N’aie pas peur, lui dit le Christ, je vais te rendre la vue.
-Non mais ça va pas ? je viens enfin de recevoir ma rente AI. »

La situation d’Alfred a été réexaminée par l’AI

L’assurance invalidité a payé à prix d’or une nouvelle formation à Alfred et à son ami René qui n’y voit pas davantage. Ils seront dorénavant pilotes.

Les passagers sont confortablement installés dans la carlingue de l’A320. L’hôtesse vient de leur annoncer que les pilotes arrivaient. Par le hublot, ils voient effectivement arriver nos deux amis impeccablement vêtus de l’uniforme de la compagnie. Tandis qu’Alfred est guidé par Fixou, René dresse fièrement sa canne blanche. Stupeur des passagers qui croient à une mauvaise blague.

L’avion roule sur la piste mais ne semble pas décoller alors que l’océan se rapproche à toute allure. Hurlements dans la cabine.
« -Tu vois encore une fois c’est impeccable ton décollage, dit René.
-Oui, répond Alfred, mais si pour une fois il ne hurlaient pas… »

Contraint de tenir compte de la célébrité toujours croissante d’Alfred et de sa petite famille, Clin d’œil se doit de les mettre en scène dans les deux histoires rigoureusement vraies racontées par des membres de la FSA sur Télévox:

Fixou ne passe pas inaperçu

Un petit garçon avec sa mère voit passer Alfred avec Fixou qui arbore élégamment son magnifique harnais blanc. « Maman, maman, regarde, un chien aveugle! »

Alfred et Frida participent à la vie de leur section

Nos deux amis et un petit groupe de personnes aveugles sont de sortie au restaurant chinois. Bizarrement, ils trouvent que la soupe n’était pas bien fameuse. Ils avaient tous bu leur rince-doigts.

Pour mettre un terme à cette chronique, la rédaction de Clin d’œil remercie celles et ceux qui… Ah! mais Alfred veut encore ajouter quelque chose :
-Qu’y a-t-il Alfred?
-J’aimerais citer les grands auteurs.
-D’accord, mais tu ne vas pas nous resservir Saint-Exupéry et ses yeux qui ne voient bien qu’avec le cœur ou quoi?
-Non, Coluche.
-Ah! tu es en progrès Alfred, alors vas-y.
-Heureusement que l’amour est aveugle, on peut palper.

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de septembre 2007 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

De l’alphabétisation des aveugles

Jeudi 15 juillet 2010

Bertrand Verine est chercheur au CNRS et professeur à l’Université de Montpellier. Dans cet article, il évoque le séminaire mis sur pied en janvier 2009, dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de la naissance de Louis Braille.

J’ai assisté, du lundi 5 au mercredi 7 janvier, au colloque sur l’écriture braille organisé par l’INJA et l’AVH au siège de l’UNESCO dans le cadre de l’année du bicentenaire de la naissance de Louis Braille. Il serait fastidieux de vous rendre compte de chaque communication, et même impossible, puisque certaines sessions étaient démultipliées en deux ou trois séries simultanées. Je préfère donc vous livrer les réflexions que m’ont inspirées les cinq exposés à mon avis les plus marquants.

Le lundi après-midi, lors de l’atelier sur l’informatique, Frédéric BRUGNOT (d’Accessolutions) a argumenté l’idée que « la vraie révolution, c’est le braille éphémère: il résout les problèmes de stockage du braille papier, mais il permet surtout le partage d’une information presque identique et presque simultanée entre les voyants et les déficients visuels. Cela ne fait aucun doute, et les fantaisies graphiques que cette même informatique permet aux voyants ne sont, le plus souvent, que de légers inconvénients.

Christian COUDERT (de l’AVH) a cependant souligné que nous ne devons en aucun cas devenir dépendants d’une seule technologie d’information. Les voyants ne renoncent ni au stylo ni au journal, et communiquent aussi bien par lettre manuscrite que par texto, par courriel ou par fichier attaché. Nous avons par définition encore plus besoin qu’eux de combiner la lecture en direct par une tierce personne, la voix enregistrée, la synthèse vocale, le braille manuscrit, le braille perkins, la plage tactile et l’imprimante braille.

A cet égard, il me paraît très important d’inciter les personnes aveugles, leurs employeurs et les financeurs à recourir à l’imprimante braille. Quand un voyant veut approfondir ou consulter régulièrement un document informatique, il l’imprime. L’imprimante braille, beaucoup moins chère que les plages tactiles, permet d’obtenir très facilement la version papier des extraits les plus importants d’un gros fichier électronique, ou les notes personnelles qu’on a prises en le lisant.

Au cours de l’atelier sur le dessin en relief, Kim CHARLSON (de l’institut Perkins) a montré l’intérêt d’apprendre très tôt à dessiner aux enfants aveugles afin de les valoriser en famille ou en classe et de dédramatiser notre écriture. Dans ce but, elle propose des modèles de dessin à réaliser avec une machine Perkins en utilisant les formes des signes braille. On peut ensuite les faire colorier aux enfants aveugles, ce qui leur donnera plus d’habileté pour former leur signature en écriture ordinaire. La haute autorité d’Amérique du Nord va publier un guide de bonnes pratiques en matière de dessin en relief et Kim CHARLSON un manuel avec une vingtaine de patrons.

La journée du mardi 6 janvier était entièrement consacrée au « braille dans les diverses langues du monde ». Le Japonais Tetsuji TANAKA nous a expliqué la complexité des alphabets propres à sa langue: les voyants en utilisent couramment quatre, dont le plus fréquent comporte 47 signes correspondant à une consonne plus une voyelle. Or le braille s’est parfaitement adapté à ce système, au point que depuis 1945 les aveugles du Japon peuvent, tous les jours, lire par le toucher un de leurs grands quotidiens nationaux. Cet exemple contredit radicalement le préjugé selon lequel le braille, c’est compliqué, et même l’idée qu’apprendre à écrire en noir et en braille serait une surcharge: puisque les Japonais apprennent quatre alphabets, pourquoi les Français ne pourraient-ils pas en apprendre deux?

Le point culminant du colloque, salué par une très longue ovation de tous les participants, a été l’exposé prononcé par le sourd-aveugle danois Lex GRANDIA. Il a bien sûr témoigné du fait que le braille est le seul moyen de communication de ces personnes entre elles et avec les voyants. Il a, en particulier, souligné l’extraordinaire ouverture que constitue le courrier électronique, parce qu’il est beaucoup plus rapide à écrire et à envoyer que l’écriture papier, mais aussi parce qu’on peut prendre le temps de le lire et de le relire à sa guise grâce à sa plage braille ou à son imprimante.

Cet exemple des sourds-aveugles souligne la chance qu’ont les déficients visuels de pouvoir communiquer à la fois par la parole et par l’écriture. Cela signifie pour moi que nous n’avons pas le droit de nous priver ou de priver délibérément une personne aveugle du système braille: pensons notamment aux personnes âgées qui sont tout à fait susceptibles de perdre ensemble ou successivement la vue et l’ouïe.

Je voudrais, pour prolonger cette réflexion, ajouter trois arguments plus généraux que je tire de ma profession d’enseignant de français et de chercheur en linguistique. Le premier est que le braille ne sert pas seulement à lire des livres ou des journaux, mais à gagner du temps et de l’efficacité dans la vie quotidienne: pour choisir une boîte de conserve, un surgelé, une bouteille de vin ou un disque compact, pour trouver un numéro de téléphone ou une date dans son agenda, pour prendre le bon médicament au bon moment…

Le second argument est que l’écriture et la lecture ne servent pas seulement à communiquer avec les autres, mais aussi à réfléchir, à se concentrer, à apprendre… Ce n’est pas pour rien que les voyants prennent des notes, et ce n’est pas sans raisons que les historiens considèrent comme une grande conquête de la Renaissance la faculté de lire silencieusement, au lieu de dire ou d’écouter un texte à voix haute, comme on le faisait au Moyen Âge. Quand on parle de l’intérêt du braille, on oublie presque toujours de mentionner le rapport de soi à soi et l’avantage d’écrire au lieu de seulement penser ou de lire au lieu de seulement écouter. Le braille permet d’écrire en écoutant, d’écrire en pensant ou pour mieux penser; il permet aussi bien de prendre des notes sur ce qu’on entend que de garder une trace de ses réflexions personnelles.

Le dernier argument est que, chez les voyants, l’impossibilité de lire par soi-même porte un nom, l’illettrisme, qui est aujourd’hui considéré comme un grave handicap social. Il est évident que les aveugles ne pourront jamais bénéficier d’autant d’informations écrites que les voyants, en particulier dans les rues, dans les magasins, etc. Mais ne pas apprendre le braille, c’est pour un aveugle se condamner à la double peine d’être à la fois aveugle et illettré. Refuser à un aveugle les moyens de pratiquer le braille, parce que c’est cher ou parce que cela prend du temps ou parce que ça n’est pas le plus urgent, c’est ajouter à sa cécité le handicap supplémentaire de l’illettrisme.

Pour conclure provisoirement, on entend çà et là dire que le braille serait stigmatisant. Mais en quoi l’est-il plus que les appareillages optiques ou qu’un ordinateur avec Zoomtext ? Le braille n’est-il pas beaucoup moins stigmatisant que la canne blanche ou que la montre sonore? Il peut même amuser les voyants, alors qu’une canne blanche ne les fera jamais rire et qu’une montre parlante leur mettra très vite les nerfs en pelote. Et si on me répond que la canne blanche a une utilité incontournable, je dirai bien entendu que c’est vrai, mais que cet argument prouve qu’on n’a pas compris à quel point le braille est indispensable à l’autonomie et même à la sécurité des personnes, si on pense notamment à l’étiquetage des produits pharmaceutiques.

Ce qui est stigmatisant, c’est le handicap et le regard que les autres portent sur lui. Et ce n’est pas en renonçant au braille qu’on échappe à la stigmatisation: ce serait comme renoncer à marcher pour que les gens ne voient pas qu’on boite, ou renoncer à parler pour que les gens n’entendent pas qu’on bégaye. On ne peut échapper à la stigmatisation qu’en combattant la stigmatisation elle-même. C’est pour ce combat que les administrateurs et les salariés de nos associations doivent chercher tous les moyens d’aider les personnes qui perdent la vue.

Bertrand Verine

Cet article a été publié par la Canne Blanche, organe de la Fédération des aveugles et déficients visuels de France. Il a été relayé dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Des p’tits trous tout partout

Jeudi 15 juillet 2010

De son vivant, Louis Braille n’a jamais quitté la France. A la différence de
l’écriture qui porte son nom, qu’un congrès international désignait en 1878 comme le meilleur système d’écriture à l’usage des aveugles. Les six points sont devenus universels et s’appliquent même à des langues aux alphabets différents ou logographiques (par exemple le chinois).

Précisons-le d’emblée: il existe une écriture braille pour presque chaque langue écrite de par le monde. Prenons le cas de la lettre D: elle s’écrira Δ en grec, Д en russe et en bulgare; en hébreu cela donnera ד et en arabe ﺪ. Les écritures braille s’écrivent de gauche à droite, quel que soit l’usage dans l’écriture des personnes voyantes. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’une personne qui lit aisément le braille en français saurait lire rapidement du russe ou de l’arabe. Car ces langues ont un alphabet plus complet que le nôtre et leurs lettres ne correspondent pas toutes à des lettres existant dans notre alphabet. Ce qui ne simplifie pas l’exercice, par ailleurs, c’est que toutes ces langues doivent s’accommoder des mêmes 64 signes autorisés par les 6 points de l’écriture braille. Cela implique qu’un seul et même signe peut prendre une signification différente dans une autre langue. Prenez par exemple le son «tch» comme dans «atchoum»: trois lettres en français, mais une seule en russe: Ч. Comme le russe ne connaît pas le Q, le signe braille qui le représente dans les alphabets latins peut être utilisé pour former un Ч.

C’est vrai que tout cela est un peu perturbant. Mais la plupart des langues écrites du monde possèdent un tronc commun de signes qui se prononcent presque partout de la même manière.

Unité perdue. Et retrouvée

Au cours de son premier quart de siècle d’existence, l’écriture braille affronta, en France même, des hauts et des bas. Puis elle commença à s’exporter. Les écoles des pays voisins commencèrent à s’intéresser au nouveau système et à l’adapter à leur propre langue. Au début, tous ne voulurent pas s’en tenir aux signes français pour l’alphabet de base. Il y eut diverses propositions visant à ce que les lettres les plus utilisées dans chacune des langues comportent le moins de points. Ce qui apparaissait légitime pour l’écriture s’avéra en revanche fâcheux pour la lecture, de sorte que les systèmes dérivés disparurent (au 20e siècle seulement aux Etats-Unis).

C’est ainsi que les Etats d’Europe occidentale adoptèrent finalement les caractères français et ne redéfinirent que ceux qui, sur la base des particularités linguistiques, ne pouvaient être repris tels quels: en allemand, on n’avait pas besoin d’un E avec accent grave, mais un O muni d’un tréma faisait l’affaire. On réussit ainsi à établir une certaine unité parmi les langues d’Europe occidentale.

En Afrique et en Asie, ce furent souvent les missionnaires qui fondèrent des écoles pour aveugles et qui se confrontèrent à une incroyable multiplicité de langues parfois écrites en des alphabets complètement différents. Ils accomplirent leur travail de pionniers sans trop de concertation régionale. C’est ainsi que les adaptations pour des langues très similaires ou même identiques s’avéraient différentes suivant les écoles. (On dit même que pour la langue gaélique d’Irlande il y eut longtemps deux systèmes, un pour les écoles de filles, l’autre pour celles des garçons!)

Pour les alphabets complètement différents de l’alphabet latin, on utilisa souvent, dans l’ordre, les signes braille d’une langue européenne sans trop s’occuper de la prononciation. Du coup, quand une langue voisine avait un alphabet presque identique mais, disons, une lettre supplémentaire en son milieu, aucun des signes braille suivants n’avait plus aucun sens! En 1950, deux grandes conférences se proposèrent de fixer les principes de base propres à définir les signes braille pour les langues africaines et indiennes. Depuis lors, il est beaucoup plus aisé d’apprendre l’écriture braille dans plusieurs de ces langues.

Mais qu’en est-il des langues qui ne connaissent pas l’écriture alphabétique? Un fossé les sépare des autres langues. Avec ses milliers d’idéogrammes, la langue chinoise ne se laisse pas enfermer telle quelle dans une transcription braille. C’est pourquoi, dans ce cas, le braille représente une version comprimée du son, pas de la signification, de chaque idéogramme. De toute façon, le coréen et, pour une part, le japonais sont écrits de manière phonétique, mais pas avec des lettres comme nous les connaissons. Les caractères braille reflètent les systèmes phonétiques respectifs, qui se distinguent nettement de nos alphabets familiers. Ces écritures braille ont en commun qu’elles recourent à des signes vides pour séparer des mots même quand les écritures originelles enchaînent les mots sans solution de continuité.

Peut-on compter sur les chiffres?

Les chiffres à la mode Louis Braille ont été repris dans le monde entier. Seul le français, sa langue maternelle, s’est récemment distancié et propose désormais un autre système numérique. Et parmi les langues d’Europe occidentale l’unité s’effrite au chapitre de la ponctuation, de sorte qu’il faut maintenant réapprendre à écrire la parenthèse dans toutes les langues. Et cela en dépit du fait que les adaptations chinoises de la ponctuation dérivent tout droit de la version française originelle!

Vivian Aldridge,
Coordinateur de formation auprès de la Sehbehindertenhilfe de Bâle

Cet article a paru dans le numéro de janvier 2009 du magazine «Gegenwart», organe officiel de la Fédération allemande des aveugles et malvoyants (DBSV). Il est relayé dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants. Traduction: Gian Pozzy.

Mouskie, la souris qui braille

Jeudi 15 juillet 2010

Philippe Racine, le papa de Mouskie, un logiciel révolutionnaire pour l’apprentissage du braille en cinq langues, est né à Martigny en 1955. Très vraisemblablement descendant des Bourbaki, troupes françaises internées en Suisse, aux Verrières (NE), le 1er février 1871, harcelées qu’elles étaient par l’armée prussienne, Philippe Racine est un grand ami des aveugles. Il y a plus de quinze ans, je fis sa connaissance alors qu’il présentait des plans en relief de la ville de Sion. Il n’en resta pas là puisque, quelques années plus tard, nos chemins se croisèrent à nouveau lorsqu’il travaillait à la réalisation de textes en braille grâce à une encre gonflante. La dernière invention de ce « professeur Tournesol »: une souris pour apprendre le braille.

Cette drôle de souris reliée au PC par un câble USB a été spécialement étudiée afin que toutes les mains, petites ou grandes, puissent l’attraper. Sur sa face avant sont enchâssés dans une petite glissière deux modules braille identiques à ceux que l’on rencontre sur les afficheurs braille.

« Vais-je attendre d’être aveugle pour apprendre le braille? »

Pardonnez la brutalité de la question. Cependant, l’apprentissage de l’écriture dont nous avons commémoré en 2009 le bicentenaire de la naissance de l’inventeur représente une étape bien difficile pour nombre de malvoyants contraints à plus ou moins long terme à renoncer à la vue. Grâce aux grands caractères et à leurs correspondances en points braille sur l’écran, ils peuvent en tout temps, à leur rythme, quand ils le veulent, où ils le veulent, apprivoiser le braille. Les deux modules braille qui se trouvent sur la souris servent à appréhender le braille avec les doigts tout en se référant à l’écran.

Quatre applications pour apprendre le braille
- Lettre par lettre ou par deux caractères afin de se familiariser avec l’espace entre les caractères, les majuscules et les chiffres;
- test de vos connaissances pour savoir de manière ludique où vous en êtes;
- apprentissage des principes de base en colonne afin de comprendre la géniale logique du système braille;
- translation en braille d’un texte pour voir à l’écran le résultat d’un texte saisi au clavier.

Oh, j’en entends déjà se récrier! « On veut mettre au chômage les enseignants de braille! on veut couper l’herbe sous le pied des ergothérapeutes! » Certainement pas. Les professionnels du domaine peuvent parfaitement recourir à cet outil pédagogique en complément de leur enseignement. En outre, cette souris bizarre et dodue, son logiciel cool et sympa attirent les enfants pour lesquels l’enseignement traditionnel du braille est parfois un peu rébarbatif dans le cadre scolaire. A la maison grâce à une incomparable simplicité et convivialité, Mouskie permet à toute la famille de s’impliquer dans cet apprentissage, car seule une bonne connaissance du braille permet d’atteindre l’autonomie et l »intégration.

Développements prévus

Très bientôt, Mouskie permettra l’apprentissage du braille informatique à huit points.

Avec le soutient de la Fondation Hans Wilsdorf

Mouskie dont l’acquisition devrait entrer dans le cadre de mesures de réadaptation, est disponible au prix de Fr. 980 auprès de l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles.

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Pour en savoir plus sur Mouskie, rendez-vous sur www.braillecode.ch.

Avoir du flair

Vendredi 16 juillet 2010

Presque quotidiennement j’entends: « Ce doit être dur d’être aveugle non? Mais vous développez vos autres sens, votre toucher doit être remarquable et je ne parle pas de votre ouïe… » C’est vrai, je ne suis pas trop malhabile de mes doigts et je ne suis pas encore sourd. Mais bizarrement, mon interlocuteur n’évoque jamais mon odorat. Et pourtant, Dieu qu’il m’est utile!

Utile pourquoi?

Pour faire mes courses: l’odeur chaude du pain guidera mes pas à la boulangerie, celle du fromage vers la laiterie de mon quartier, celle du cordonnier me permettra d’aller ressemeler mes chaussures, celle indéfinissable associée à une bouffée d’air chaud, m’indiquera l’entrée de la grande surface de la rue voisine. Au marché, je suis parfaitement à même de déterminer si le banc devant lequel je passe vend des fruits, des légumes et même, souvent, quels fruits et quels légumes. Comme je ne me rends pas chez le dentiste chaque semaine, Dieu soit loué, je ne me souviens pas d’une fois à l’autre de l’emplacement précis de la porte du cabinet. Alors je localise la bonne porte en cherchant l’odeur si terrifiante qu’exhale ce lieu de torture.

Pour me vêtir: mon sens olfactif me permet de me rendre compte de l’état de fraîcheur de mes habits. Tiens, ce matin, ça sent la neige, il va falloir que je sorte ma grosse veste.

Pour faire connaissance: fais-moi sentir ce que tu sens, je te dirai qui tu es…

Pour cuisiner: je vous conseille vivement de vous en remettre à votre nez pour déterminer l’état de cuisson de vos oignons plutôt que d’y mettre les doigts. Associé à ces mêmes doigts, mon nez me sera fort utile pour estimer la maturité d’un fruit ou la fraîcheur d’un légume.

Pour savourer la vie: avoir la narine frémissante au-dessus d’un verre de vin avant de mettre à contribution ses papilles gustatives. Avoir l’eau à la bouche lorsqu’au travers d’une fenêtre anonyme cela fleure bon le dîner. Ou encore respirer profondément l’odeur qui monte du trottoir après un orage d’été.

Pour me souvenir: comment oublier les odeurs qui s’attachent à la douceur de l’enfance ? L’odeur des croûtes dorées à l’Asile des aveugles à Lausanne, l’abominable odeur du poisson du vendredi que l’on sentait à 300 mètres ?

En humant ces quelques lignes, d’autres senteurs me reviennent que j’ai envie de partager avec vous. L’odeur prenante des pommes de terre grillées que ma grand-mère me préparait lors de mes vacances au bord du Doubs, l’odeur excitante des escargots des jours de fête ou celle paisible du rôti dominical. Celle âcre du tabac à rouler ou des gauloises bleues, le parfum du Ricard du samedi partagé avec mon tonton Michel, les effluves indéfinissables de la laine dont ma grand-mère faisait des carrés pour confectionner des couvertures destinées aux lépreux d’Afrique. Le parfum fade et un peu écœurant de la pâte pour amorcer le poisson, celle fraîche et vivifiante du bois fendu sur le billot, celle douce et apaisante des foins que mes oncles récoltaient sur les talus et portaient sur leur dos dans de grands draps blancs. Celle, enfin, poisseuse et tenace, des écailles de poisson sur la planche encore humide… et celle du pain français.

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de mai 2007 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.