En empruntant le titre du livre de Grisélidis Réal, je n’ai pas l’intention de ranimer de vieilles querelles ni de jeter un pavé sur la tente obscure de la FSA ou dans la salle à manger de Blindekuh. Toutefois, il convient d’affirmer que les aveugles, de naissance ou non, ne voient pas noir et que, qu’on le veuille ou non, les événements dits « dans le noir » ne sont qu’une parodie de ce que vit une personne aveugle dans son quotidien.
Un aveugle de naissance peut-il imaginer une couleur ?
En l’absence de signaux transmis par les yeux pour structurer la partie du cerveau réservée aux codes visuels, l’hémisphère droit, l’aveugle de naissance ne peut pas se représenter une couleur. Toutefois, il existe d’autres formes de représentation de la notion de couleur, par le biais de la synesthésie et des associations d’idées ou d’expressions courantes.
En hiver, le ciel doit être gris, à cause de l’humidité, du vent et du froid. Cet ensemble compose peut-être la couleur grise telle qu’elle est conçue en termes poétiques.
Si vous demandez à un aveugle de naissance quelle est sa représentation du jaune, ne soyez pas surpris de vous entendre répondre que, pour lui, le jaune correspond à la forme d’un œuf. Christine Cloux, membre de la section vaudoise de la FSA et collaboratrice de l’entreprise Accesstech à Neuchâtel, apparente la couleur jaune à des représentations aussi variées qu’inattendues, qu’elle puise dans ses souvenirs: « Le jaune m’évoquait un clown en train de jouer de la trompette, parce que je trouvais le mot amusant et que je savais que c’est une couleur gaie, voire criarde. Je me souviens encore du gigantesque éclat de rire de Carlos à la terrasse du café où nous prenions un verre, il y a quelques années, et qui criait à Boris du plus loin qu’il pouvait se faire entendre: « Hé! Mais c’est quoi cet accoutrement jaune canari? » Rien à voir avec le t-shirt jaune pâle que j’ai acheté plus tard et, pourtant, c’est jaune, yellow, gelb… ou même giallo, autant de sonorités qui participent à ma représentation de cette couleur. Et les rondelles de citron à grignoter, le jaune d’œuf, un vrai étouffe-chrétien, et La Poste, qui prend d’inattendues couleurs ludiques certainement non prévues par les graphistes. Mais avec l’importance que l’on associe à l’image que l’on projette vers les autres de nos jours (pas uniquement de nos jours d’ailleurs), la représentation des couleurs prend une dimension plus pratique: il faut arriver à s’imaginer les couleurs au plus près de l’image qu’elles renvoient aux autres. J’ai trouvé dans le catalogue (en ligne) de La Redoute une blouse corail. Rien que le nom me faisait déjà rêver. Le sable, les fonds marins, la paix, la liberté… Ce qui ne signifie pas que la couleur m’aille parce que son nom me plaît. Demander à un voyant de décrire une couleur est un exercice très intéressant. C’est comme quoi, ça ressemble à quoi, c’est entre quelles couleurs dans le spectre continu des couleurs? Rouge, rose… Sans parler de la manière de percevoir les couleurs des divers color-test et colorino. Le rose saumon me donne faim, le bleu lavande me fait entendre les cigales, mais il faut tout de même – il me faut – savoir où ils sont situés dans le dégradé des roses et des bleus. »
Nous vivons tous dans un ensemble de représentations culturelles, qui se calquent sur notre conception courante du monde. Etre dépourvu d’un sens comme celui de l’odorat, par exemple, ne signifie pas que l’expression « ça sent le gaz » soit complètement incompréhensible.
Des études nous apprennent que, contrairement à une plaque photographique qui impressionne la lumière, le cerveau n’est pas un réceptacle passif d’informations relayées par les sens. Il fabrique sa signification du monde. Selon le biologiste anglais John Zachary Young, le cerveau, qui est animé de programmes qui maintiennent la vie et empêchent l’organisme de se dissoudre, part à la recherche de l’information, la complète, la symbolise.
Plus qu’une simple caméra, l’œil qui part à la recherche de réponses aux questions posées par le cerveau balaie une image à plus de 1000 mouvements par seconde. Il ne voit pas, il regarde. C’est ainsi que lorsque les aveugles de naissance recouvrent la vue, ils ne distinguent qu’une masse de couleurs. Le cerveau, privé d’images pendant des années, ne pose plus de questions.
Il n’en va bien sûr pas de même pour celles et ceux qui ont vu, puisque le cerveau a, pendant un temps plus ou moins long, acquis les codes permettant à la personne aveugle de se représenter les couleurs. Cependant, il faut relever que la qualité de ces codes tend à s’atténuer avec le temps et que, au contraire de la télévision, les rêves de l’aveugle qui a vu vont, avec l’âge, être peuplés d’images dont les couleurs pâlissent pour finir en noir et blanc.
Pour ma part, par exemple, le passage du monde des voyants dans celui des aveugles s’est fait très progressivement. Ce glissement presque impalpable s’est matérialisé par le déplacement de ma chaise de plus en plus près de l’écran de la télévision. Vers la fin du processus, je suis entré dans une sorte de zone grise qui s’est peu à peu assombrie pour virer au noir avant de disparaître. Puis, plus rien.
A l’instar d’une personne qui souffre encore de son membre amputé, la persistance de la couleur noire, parfois entrecoupée d’éblouissements, peut durer plus ou moins longtemps. Ceci est d’autant plus vrai si la cécité est intervenue brutalement. Après, plus rien, je ne peux pas dire mieux : plus rien. Voilà qui pose un sérieux problème à ceux que le noir fascine et que la notion de rien effraie.
Quels rêves font les aveugles de naissance ?
N’ayant jamais perçu au travers de leurs yeux, les aveugles de naissance ne peuvent donc pas rêver en images. Leur cerveau ne dispose en effet d’aucune donnée qui leur permettrait de construire un scénario pictural.
Comme l’explique Philippe Peigneux, chercheur en neurosciences au Centre de recherches du cyclotron, à Liège, durant les phases du sommeil pendant lesquelles nous rêvons, les zones sensorielles primaires du cerveau, qui prennent en charge pendant la journée les informations transmises par les organes des sens, sont désactivées. Elles passent le relais aux régions associatives, où se trouve le stock d’images visuelles, sonores, gustatives, auditives ou tactiles. Elles forment une sorte de bibliothèque, appelée contenu mnésique. Le cerveau peut ainsi puiser dans ce stock de représentations pour créer des images mentales et construire nos rêves.
Faute d’avoir pu stocker des images, les aveugles de naissance fabriquent leurs rêves à partir des représentations accumulées par leurs autres sens – surtout auditif car c’est le sens le plus sollicité, mais aussi tactile, olfactif et gustatif – qui sont stockées, puis utilisées dans leurs rêves.
Les premières années de la vie conditionnent l’avenir de chacun.
Cette affirmation est encore plus vraie lorsqu’il s’agit du développement d’une personne dont un sens fait défaut, en l’occurrence la vue.
Afin qu’il puisse petit à petit prendre conscience de son univers, il faut beaucoup parler au bébé aveugle, lui dire tout ce qu’on fait : « Je vais te préparer ton biberon, là, je mets l’eau à chauffer. Tu entends le bruit? Je prends la boîte de lait. Je vais te prendre dans mes bras. Les oiseaux chantent très fort ce matin. Tiens, c’est Mamie qui arrive, elle veut te faire un gros câlin », etc.
Il n’est pas facile de communiquer avec un bébé aveugle, parce que le lien avec un « enfant ordinaire » passe beaucoup par le regard, du coup ses parents ont l’impression que leur bébé non-voyant est passif, trop calme. Ils ont le désagréable sentiment qu’il ne « répond » pas comme il faudrait. Il ne tend pas les bras vers ses parents, il ne répond pas aux sourires.
La stimulation du sens du toucher est fondamentale. Ainsi, il faut fournir des objets à toucher au bébé, puisqu’il n’a pas la vision, pour tenter d’attraper les objets qui occupent son environnement. Il faut les lui apporter, tout en veillant à ne pas lui imposer des matières dont le contact ne lui plaît pas.
Plus tard, le recours à des maquettes et à des reproductions grandeur nature d’objets, permettront à l’enfant aveugle de peupler son espace. A cette seule évocation, je me remémore non seulement le train électrique et les soldats de plomb dans leur tranchée avec lesquels nous jouions trop rarement au Centre pédagogique pour enfants handicapés de la vue de Lausanne, mais aussi, et peut-être surtout, les animaux empaillés qui prenaient la poussière dans la vitrine de la classe des moyens au premier étage de l’Asile des aveugles.
Pour conclure, je souhaiterais donner encore une fois la parole à Christine Cloux, dont le témoignage démontre que l’entourage et la complicité qu’il doit pouvoir générer joue un rôle déterminant dans l’épanouissement de la personne aveugle, de naissance ou non, afin qu’elle puisse se fondre dans un monde qu’elle peut se représenter.
« Je me remémore le garage et les petites voitures avec lesquelles nous jouions avec mon frère, les Légos, bien sûr, avec lesquels nous construisions des maisons, des châteaux, des véhicules fantaisistes, des lieux invraisemblables, et tous les petits personnages qui les peuplaient, une bonne cinquantaine entre nous deux. Une année nous avions même fabriqué des capes en papier pour jouer aux X-Men, dont je ne savais rien puisqu’ils sortaient tout droit des bandes dessinées que lisait Daniel. Mais c’était suffisant pour nous créer notre monde imaginaire rien qu’à nous. Nous avions aussi des jeux en plein air: les courses de vélo, en patins à roulettes, à pied dans la rue avec un code secret digne de celui utilisé en plongée sous-marine, pour signaler un obstacle, une marche, un escalier, un changement de vitesse, un rétrécissement du chemin, tout en continuant à bavarder de choses et d’autres puisque la conversation était débarrassée des contraintes liées au guidage. Pas de peluches et de poupées pour moi, je n’ai jamais aimé ces matières. Et les dizaines de bouquins reçus de la bibliothèque sonore dès l’âge de 4 ans, je pense, puis les livres en braille quelques années plus tard, dont mon premier Évangile à 6 ans, celui de Luc. Avant cela, les millions de « Tu fais quoi? » adressés à tout le monde dès que j’entendais un bruit duquel je n’arrivais pas à déduire l’action effectuée. Les jeux avec la psychomotricienne pour apprendre l’espace, je suppose. Ils me semblaient inutiles mais amusants en général. Les couleurs, c’étaient plutôt des émotions ».
Jean-Marc Meyrat
Cet article est paru dans l’édition de mars 2010 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.
