Lorsque les Leroy, alias les Brun, rendirent leur voiture de location à Küsnacht, ils n’empruntèrent pas les transports publics mais s’installèrent à bord d’une luxueuse limousine qui les attendait pour les amener dans une grande villa de la Goldküste, la «Côte d’Or» du lac de Zurich. Béatrice, collaboratrice d’une grande banque parisienne, avaient quelques clients très spéciaux dont l’origine de la fortune n’invitait pas au romantisme. Très régulièrement, elle se rendait en Suisse pour y traiter « certaines affaires » avec des banquiers ou des avocats helvétiques qui perdaient soudain la vue en certaines circonstances et la recouvraient tout aussi soudainement lorsqu’il s’agissait de compter les billets.
L’expérience lui avait montré que le passage de la frontière suisse avec Paul, son vieux pote aveugle, était grandement facilité, car qui se méfierait d’une jeune femme si distinguée qui s’occupe d’un aveugle jouant parfaitement la comédie du handicapé éploré, trébuchant à la moindre marche et prêt à fondre en larmes à la moindre contrariété.
Cette fois encore, le stratagème avait parfaitement fonctionné. Ils avaient jeté leur dévolu sur cet hôtel pour aveugles, dont ils avaient vu la promotion sur Internet, pour passer quelques jours de repos. De là, il leur serait très facile de se rendre dans un village voisin, au bord du lac de Zurich, où les attendait une personnalité importante de la politique suisse.
Un seul problème: cette dernière nuit. Voyager sous une fausse identité n’est pas toujours simple et l’occasion de dégoter un passeport rouge à croix blanche ne se présente pas tous les matins. C’est ainsi que Béatrice et Paul avaient aussi choisi leur lieu de villégiature en fonction du handicap peu regardant de leurs futurs voisins.
Béatrice avait très vite sympathisé avec Roseline et l’avait à plusieurs reprises accompagnée dans sa chambre afin de la conseiller pour sa tenue du soir et lui prodiguer moult recommandations quant à sa coiffure. Elle n’avait évidemment pas manqué de remarquer que Roseline posait son sac à main sur la table de sa chambre. Pour Paul, aveugle depuis l’enfance, très autonome et sportif accompli, ce serait un jeu d’enfant de se représenter la chambre de la jeune femme et de se glisser sans bruit, et bien sûr sans lumière, à l’intérieur. Restait toutefois, une inconnue: fermait-elle sa porte à clé?
Dans la nuit totale, Paul, sans chaussures pour que le bruit de ses pas soit complètement absorbé par la moquette, longeait les murs en suivant de sa main protégée par un gant de chirurgien la rampe comportant les numéros des chambres en braille. A chaque fois que cette dernière s’interrompait, il lui suffisait d’user de la technique dite de la chauve-souris en émettant un très léger claquement de langue afin que l’écho analysé par ses oreilles sur-exercées, lui indique s’il s’agissait d’un escalier montant ou descendant, ou d’un autre couloir perpendiculaire. Il descendit sans encombre trois étages en faisant de nombreuses haltes, l’oreille tendue. Puis c’est sans aucune difficulté qu’il repéra la chambre 127 située juste à côté de l’office. C’est à partir de là que cela devenait coton.
Pour parer à toute mauvaise surprise, il prit soin d’ouvrir la porte de l’office qui pourrait lui servir de position de repli au cas où il ferait une mauvaise rencontre. De sa main experte, il sonda l’intérieur du réduit. A son grand soulagement, les dimensions du local lui permettraient de tenir à l’aise plusieurs heures s’il le fallait.
Avec une extrême prudence et sans faire le moindre bruit, Paul appuya lentement, lentement, lentement, sur la poignée de la porte du 127. Le mouvement lui parut durer un siècle jusqu’à ce que la poignée touche la butée. Le cœur battant, il donna une très légère poussée à la porte, pour deviner la présence d’une éventuelle chaîne de sécurité. Rien. Très doucement, il ouvrit la porte à moitié et se glissa dans la pièce. Une respiration légère, régulière, était audible. Mademoiselle Metzger dormait à poings fermés. Il trouva sans peine la table, le sac à main, s’en empara et sortit le plus calmement possible de la chambre en prenant soin de refermer sans bruit la porte derrière lui. Il allait prendre sur la droite lorsque son instinct lui signala un frôlement presque imperceptible venant de sa gauche.
« Putain de merde, quelqu’un vient, bordel! » se dit-il en se faufilant dans l’office.
De la porte entrouverte de l’office, il entendit effectivement des pas très légers. Une, deux personnes, c’était difficile à dire. Les pas s’arrêtèrent devant le 127. On donna trois petits coups furtifs sur la porte, on ouvrit puis on referma.
Tout d’abord on n’entendit rien. Puis des chocs et des gémissements. « Plaintes de plaisir ou de douleur? C’est souvent difficile de différencier l’une de l’autre », se dit Paul dans son réduit. Tout à coup, un râle profond se fit entendre, le râle d’une bête que l’on garrote. Il se mit à trembler. Puis plus rien, pendant un long moment. Enfin, quelqu’un entra dans la salle de bain et fit couler l’eau longuement. Puis à nouveau plus rien. Enfin, la ou les personnes ressortirent de la chambre aussi discrètement qu’elles y étaient entrées.
Une heure plus tard, Paul osa enfin sortir de l’office et, cachant sous son peignoir de bain le sac à main volé, il retrouva Béatrice qui l’attendait dans tous ses états.
- Mais qu’est-ce que tu as fichu, nom d’une pipe?
- Tu sais, ce n’est pas toujours si simple!
- La porte était fermée à clé?
- Non, puisque j’ai le sac? Mais juste après moi, une ou deux personnes, je ne sais pas, sont entrées dans la chambre de ta protégée et ce qu’ils y ont fait ne doit pas être très joli. J’ai bien l’impression que ta petite Roseline a passé l’arme à gauche. Je crois que nous devrions dégager au plus vite car je ne me vois vraiment pas retourner dans cette pièce comme si de rien n’était et reposer poliment le sac de Madame sur la table et me faire pincer comme un bleu. Tu vois la chose, ma jolie?
- Merde, tout ça pour mon bête passeport.
- Ah mais tu ne vas quand même pas cracher dans la soupe, ce serait la meilleure! Bouge-toi, rassemble nos affaires et barrons-nous le plus discrètement possible.
- Mais ils vont nous rechercher?
- Tu préfères quoi? Passer quelque temps dans les geôles douillettes du pays de Heidi jusqu’à ce qu’ils trouvent les coupables ou te faire descendre par nos très honorables amis suisses qui ne verraient pas d’un bon œil que le contenu de ta petite valise tombe dans les pattes des flics d’ici? A mon avis, il faut remettre la valise à ton contact, lui expliquer que nous sommes dans la merde et lui demander un coup de main pour passer la frontière et se faire oublier.
- OK, tu as raison, je prépare tout et on se casse. Mais passer la frontière avec un aveugle quand on est recherché, ce n’est pas ce qu’il y a de plus discret.
- Ma belle, tu n’as vraiment pas intérêt à me lâcher, parce que…
- Des menaces?
- Prends ça comme tu veux. Allez, on se calme, ce n’est vraiment pas le moment de s’engueuler.
Jürg Wenger, ironiquement surnommé par les membres de son association «le Taureau du Simmental», fut la seconde personne qu’Moser fit asseoir en face de lui.
- Monsieur Wenger, auriez-vous la gentillesse de me raconter par le menu ce que vous avez vu, oh pardon, entendu hier soir ou cette nuit?
- Vous savez, dans notre milieu on utilise autant que vous le verbe voir, on n’a rien trouvé de mieux pour ne pas passer pour des idiots. En fait, je n’ai rien entendu, hormis les plaintes de la femme de chambre et ce que m’a dit le directeur de l’hôtel, ce brave Supersaxo.
Il portait beau le Taureau du Simmental. Grand, large d’épaules, sapé avec goût, le verbe haut et parfait bilingue, il devait plaire aux femmes, se dit le commissaire Moser qui tournait les pages de son carnet pour se donner contenance. Il ne saurait jamais s’expliquer pourquoi il dit tout de go : «Monsieur Wenger, excusez-moi, mais vous avez une tache sur votre belle chemise, de la confiture, semble-t-il.»
Moser s’attendait à être encorné dans son fauteuil par le colosse qui faisait au moins deux têtes de plus que lui, mais pas du tout : «Merci, commissaire, de me le signaler. D’habitude, je mets une serviette pour éviter de me salir. Mais ici, avec ces torchons dégoûtants qui ont traîné une semaine dans des pochettes de plastique, non merci. »
Visiblement, Jürg Wenger tenait à se montrer au commissaire sous son meilleur jour. C’est pourquoi Moser décida de suspendre momentanément l’interrogatoire, histoire de ne pas rompre le charme et de faire quelques vérifications avant que ne commence la corrida.
- Bien, Monsieur Wenger, restons-en là. Mais, à votre avis, comment faut-il se comporter vis-à-vis des pensionnaires?
- Je ne sais pas, tout dépend s’il s’agit d’une mort naturelle ou non?
- C’est un meurtre, Monsieur le secrétaire général.
Le Taureau du Simmental ne parut pas surpris. Il garda le silence pendant plusieurs secondes et dit:
- Nous n’avons pas trop le choix, me semble-t-il. Nous ne pourrons pas garder ça secret longtemps. Dans de telles circonstances, il me paraît plus simple de dire la vérité, peut-être pas toute la vérité, et de contrôler ainsi notre communication.
- Je vous laisse voir ça avec le directeur. Je souhaite prendre connaissance du message avant que vous ne le diffusiez, merci. Puis-je vous demander d’appuyer le pouce là pour les empreintes?
Le commissaire se leva et accompagna Jürg Wenger jusqu’à la porte en le tirant par la manche.
- Eh! je ne suis pas un sac de patates, vous pourriez au moins me proposer votre coude ou votre épaule! »
Jürg Wenger sorti, Moser appela Supersaxo.
- Je vous envoie Wenger pour que vous rédigiez ensemble une communication à l’attention de vos pensionnaires. Envoyez-moi celle ou celui qui servait hier soir au bar. Merci.
Deux minutes plus tard, trois petits coups donnés à la porte précédèrent l’entrée d’Eric, un des plus anciens serveurs de l’hôtel. Moser, après l’avoir invité d’un geste à s’asseoir, attaqua tout de suite.
- Vous avez travaillé au bar de quelle heure à quelle heure hier soir?
- J’ai commencé à 20 heures, juste après le repas, et j’ai fini à minuit.
- Ils se sont couchés tôt alors!
- Ah ça, je n’en sais rien. Moi j’ai quitté le bar à minuit et j’ai laissé, comme c’est la tradition ici, quelques bouteilles pour celles et ceux qui voulaient continuer. Quand il ne reste que des aveugles, on éteint la lumière, ainsi ils sont quittes de l’oublier en partant.
- Et vous encaissez le lendemain?
- Non, tout de suite et s’ils n’ont pas tout bu, ils embarquent le reste dans leur chambre.
- Il y avait qui, hier soir?
- Jürg Wenger, Pierre Saugy, une nouvelle, une dénommée Roseline, je crois. Hans et Luigi sont aussi passés ainsi que quelques autres. Mais ce sont ces trois-là que j’ai laissés à minuit et tous trois étaient aveugles.
- Dans quel état étaient-ils?
- Bon, il faut dire qu’il y avait déjà eu un petit apéro avant le repas pour fêter l’anniversaire de Sonia, la femme du directeur. Pendant le repas, ils ont pas mal picolé. Au moment du pousse-café certains étaient déjà un peu chauds. Plus tard, c’était un peu pénible car les discussions roulaient sur l’Association. Je ne sais pas si vous êtes au courant, il y a pas mal de problèmes, financiers et autres. Bref, les avis étaient différents. Ils se sont bien engueulés et traités de noms d’oiseaux.
- Avez-vous remarqué quelque chose de particulier en ce qui concerne la dénommée Roseline Metzger?
Eric hésita puis poursuivit.
- J’ai le sentiment que Pierre avait, si vous me passez l’expression, des vues sur la demoiselle. Ça n’avait pas l’air de plaire à Wenger. Il a donc profité d’un des multiples passages aux toilettes de Pierre, qui devait évacuer ses litres de bière, pour prendre la place. Pierre qui n’a pas la langue dans sa poche lui a gentiment expliqué que ses prérogatives de secrétaire général n’allaient pas jusqu’au droit de cuissage sur les membres. Vous voyez le tableau.
- Et puis?
- Je leur ai demandé de se calmer, ce qu’ils ont fait, ils avaient encore envie de boire.
- Mais avez-vous le droit de laisser des clients consommer seuls, d’autant plus lorsqu’ils pourraient s’en prendre à une cliente?
- C’est la tradition, je n’ai pas reçu d’ordres contraires.
- Eh bien, le moins que l’on puisse dire est que c’est curieux. OK, merci Eric de votre collaboration, vous pouvez y aller. Mais avant cela, je vous prie de bien vouloir appuyer votre pouce ici, c’est pour les empreintes.
Lorsqu’Eric eut quitté la pièce, Moser soupira profondément et se dit:
« Il n’est pas midi et je pourrais déjà mettre cinq personnes à l’ombre. Quel bordel! »