Du Café de l'Ouest à Ouagadougou

Croisière pour l'alphabétisation des enfants aveugles du Burkina Faso

Image d'accueil: Ecole Braille Jean-Marc Meyrat à Boulsa au Burkina Faso

Catégorie: Crime en un clin d’oeil

Prologue

Samedi 17 juillet 2010

En imaginant cette intrigue policière, qui mêle meurtres et malversations financières, j’ai voulu donner au lecteur quelques éléments susceptibles de lui faire mieux connaître le handicap de la vue et lui prodiguer quelques conseils pour savoir comment se comporter avec une personne aveugle.

Les membres de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA) vont peut-être reconnaître, au travers de ces pages, quelques aspects de leur fédération et les traits de caractère de personnalités qui l’ont animée durant ces vingt dernières années.

Aveugle, je suis membre de la FSA depuis mon adolescence. Il m’aurait été impossible d’écrire une fiction sur un tel sujet, si je ne le connaissais pas parfaitement pour le vivre quotidiennement, tant du point de vue professionnel que de celui de mes déplacements et de ma vie privée.

Chapitre 1

Dimanche 18 juillet 2010

Jürg Wenger, secrétaire général de l’Association suisse des aveugles et malvoyants, s’éveilla à sept heures, une demi-heure avant que le radioréveil ne se mette en marche. Tétanisé par la gueule de bois, il demeurait les yeux fermés en attendant que la chaîne de radio locale diffuse son sempiternel air de musique populaire. Tout à coup, il sentit la montée d’un vertige qui l’obligea à fermer convulsivement les paupières, à s’asseoir sur son séant et à se prendre la tête dans les mains. Ces chutes de pression le prenaient de plus en plus souvent à cause de l’abus d’alcool. C’est à ce moment-là que le morceau entraînant d’accordéon se mit à vriller son crâne.

Il se leva de son lit, se dirigea vers la salle de bain, une main longeant le mur, l’autre en avant pour éviter le meuble dont son gros orteil gauche se rappelait le coin avec douleur, et trouva la porte. Il se soulagea, assis sur le trône pour éviter de tout saloper puis s’engouffra dans la cabine de douche. Il actionna le levier régulièrement de gauche à droite pour que son cuir chevelu, auquel il faudrait bientôt retirer le qualificatif, passe d’un chaud intense à un froid glacial. Pendant que Jürg faisait osciller le levier de plus en plus vite, il se remémorait la soirée passée enchaîné au bar.

« Je suis vraiment con, je devrais vraiment faire attention à ce que je fais et à ce que je dis. Heureusement, nous étions tous bourrés et, surtout, à peu près plombés au même stade. Tout le monde gueule, tout le monde se plaint que les collaborateurs de l’association ne foutent rien et tiennent de moins en moins compte des avis des membres. Mais qu’est-ce que j’y peux? Ça n’a pas commencé avec mon arrivée à la tête de l’Association suisse des aveugles et malvoyants, bordel ! L’entraide, l’entraide, l’entraide, nom de Dieu, mais c’est quoi aujourd’hui? Les gens n’en ont plus rien à foutre, ils veulent des prestations en argent et en nature. Est-ce que j’y peux quelque chose? Bon, je dois bien reconnaître que je serais le premier à gueuler si j’étais un membre ordinaire. Et puis merde ! J’espère que je n’ai pas eu la main trop baladeuse avec la petite, comment s’appelle-t-elle déjà? »

Il sortit de la cabine de douche, se rasa puis suça à même le tube la quantité de pâte dentifrice nécessaire à se laver les dents. Il allait saisir la brosse lorsque la nausée le submergea. Il eut juste le temps de se retourner et de dégueuler tripes et boyaux dans la cuvette. « Putain, qu’est-ce qu’on s’est mis. J’avais pourtant promis à Hélène d’arrêter les alcools forts. »

Frissonnant, il se releva et reprit un nettoyage minutieux de sa denture. Puis il saisit précautionneusement le verre dans lequel marinaient ses deux prothèses. « C’est quand même incroyable: même quand je suis complètement cuit, j’arrive toujours à enlever mes yeux et même à les remettre le lendemain. Il y a quand même plus de quarante ans que je suis aveugle, plus de trente que j’ai des yeux en verre. Je suppose que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. »

Emmitouflé dans un peignoir, Jürg sortit sur la terrasse pour s’offrir un bol d’air frais. De là, la vue était imprenable sur le lac de Zurich, ce qui lui faisait une belle jambe. Sa cécité étant intervenue lorsqu’il était âgé de 12 ans, il se représentait encore bien les couleurs, peut-être pas très nuancées mais tout de même. Bien que ce jour fût le 27 février et que l’on annonçât de fortes chutes de neige, ses rêveries vagabondaient vers le lac sur lequel il imaginait voguer de jolis voiliers et, plus loin, sur la rive opposée, se découper les sommets des Alpes glaronnaises et leurs cimes enneigées, lancées à l’assaut d’un ciel d’azur sans nuage. Puis son imagination vira sur la gauche pour découvrir la bourgade de Küsnacht et ses petites terrasses où il faisait bon se taper un petit coup de blanc du coin. Après avoir laissé son esprit divaguer encore quelques minutes çà et là, il se décida à rentrer et s’habilla.

Vêtu d’une chemise blanche immaculée et d’un pantalon sport coupé sur mesure par l’un des meilleurs tailleurs bernois, rasé de frais et parfumé, il claqua la porte de la chambre derrière lui et tourna sur sa gauche. Il prit le couloir en direction des ascenseurs, la main sur la rampe qui longeait le mur comportant les numéros de chambre en écriture braille.

« 124, 125, 126, office, 127, celle de la petite, je crois, longs cheveux, jolie paire de fesses, belles miches. Ah merde! ces putains de chariots de service! » D’un revers du bras rageur, il envoya valdinguer l’engin à roulettes qui alla heurter violemment le mur d’en face. A ce moment, il entendit distinctement des gémissements plaintifs entrecoupés de mots en langue étrangère provenant de la chambre 127.

La porte palière s’ouvrit alors brusquement et livra passage à la course de deux personnes. Jürg reconnut sans aucune hésitation Peter, le directeur de l’hôtel, essoufflé, et Marja, son imposante gouvernante. Sans lui prêter la moindre attention, tous deux se ruèrent dans la chambre.

Les plaintes s’étaient tues. Seule la respiration saccadée de Peter troublait maintenant le silence.

- Il faut appeler le médecin puis, selon ce qu’il dit, la police! Pas un mot jusqu’à nouvel ordre! Marja, magne-toi le cul et va appeler Rothacher!

Marja sortit avec la jeune Dragiza sous le bras sans davantage remarquer la présence du secrétaire général de l’Association suisse des aveugles et malvoyants.

Peter se tenait seul dans la chambre, le cœur battant la chamade. La vision était apocalyptique. Il y avait beaucoup de sang. Le corps d’une femme dénudée jusqu’à la taille reposait sur le lit défait. Sa chemise de nuit avait été ramenée sur elle pour cacher son visage. Pudiquement, il se détourna. « Je ne me souviens plus qui occupe la 127. » D’un regard, il fit le tour de la chambre à la recherche d’un sac à main et n’en aperçut pas. Il ouvrit la table de chevet: quelques CD; dans l’armoire, quelques fringues. Il ouvrit la porte de la salle de bain et faillit s’évanouir en voyant écrit sur le miroir, en lettres de sang grossièrement tracées avec le doigt, le mot «noir». Il se retint au lavabo pour éviter de tomber, ferma les yeux et se mordit les lèvres pour ne pas hurler. Il attendit que les battements de son cœur se soient un peu calmés puis rouvrit les yeux. Devant lui, à côté d’un verre à dents, une trousse de toilette portait les initiales: R.M. « Roseline Metzger, elle suit le cours de sculpture sur pierre ollaire, un fort joli brin de fille, pardi », se dit-il tout en se remémorant la jeune fille gracile tentant péniblement de faire l’apprentissage d’une cécité intervenue récemment suite à un accident de la circulation.

Cette découverte le poussa à revenir dans la chambre pour contempler, loin des regards, le corps de Roseline. Lorsque son regard se posa sur le pubis de la jeune femme, il étouffa un cri d’horreur: le pubis avait été tailladé.

Chapitre 2

Dimanche 1 août 2010

Peter Supersaxo était l’héritier d’une dynastie d’hôteliers de Saas-Fee. Fils unique, né dans le bistrot familial, entre le four à raclette et le juke-box, il n’avait pas montré les mêmes dispositions que Rudolf, le père, qui travaillait dix-huit heures par jour, 364 jours par an. Le seul jour de repos qu’il s’octroyait tombait en basse saison, le 24 octobre, jour de la fête de saint Gall, le patron du village.

Après deux années chaotiques passées à ne rien faire dans une école hôtelière huppée, Peter avait quitté le pays pour échapper aux reproches du paternel. Ses pérégrinations l’avaient guidé dans divers pays où il suffisait de dire qu’on était suisse pour se voir confier un hôtel. Mais il avait eu le mal du pays et, après quelques faillites plus ou moins retentissantes, il était rentré au bercail, la queue entre les pattes, prêt à subir les foudres du vieux. Ces dernières furent tempérées par Helga, la mère, qui, contre vents et marées, soutenait vaillamment son rejeton.

Il épousa une fille du pays travailleuse et féconde et attendit que Rudolf passe la main. Mais le vieux ne l’entendait pas de cette oreille et décida de confier les rênes de son affaire à un neveu qui donnait tous les gages de sécurité pour perpétuer l’œuvre des Supersaxo.

Vexé, Peter quitta Saas-Fee. Après quelques années d’errance – six mois gérant d’un bar à café en ville de Sion, six autres mois à la tête d’une auberge de village dans le val d’Anniviers, trois mois ici, quatre mois là, il tomba sur une petite annonce qui recrutait un homme avec expérience dans l’hôtellerie pour assumer la charge de directeur d’un hôtel, propriété de l’Association suisse des aveugles et malvoyants. Il s’était présenté et, à son grand étonnement, fut engagé sur-le-champ.

Cela faisait déjà deux ans que Peter, sa femme Sonia et leurs deux enfants, Alexandre, 10 ans, et Rachel, 6 ans, avaient débarqué à Ernenbach, dans l’arrière-pays zurichois. A part tâter un peu de l’accordéon, servir au bar et porter quelques assiettes, Peter ne savait pas faire grand-chose. Sonia, en revanche, était une parfaite autodidacte et veillait à tout. Elle s’était d’emblée sentie comme un poisson dans l’eau dans cette belle région à s’occuper de « ses handicapés » qu’elle choyait. Au fil des mois, elle était devenue la confidente de chacun et ses deux enfants, dont elle assumait seule l’éducation, égayaient le séjour de personnes qui, le reste de l’année, étaient souvent très seules

Tout paraissait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. La situation de la famille s’était enfin stabilisée, Peter ne semblait plus aller à gauche et les enfants se portaient mieux depuis que leur père, alcoolique notoire, s’en prenait moins à leur mère. Mais, au fond de cet homme qui n’était pas foncièrement mauvais, demeurait le sentiment honteux de ne pas avoir fait aussi bien que son père. Peut-être que « cet hôtel d’aveugles » lui donnerait la chance de prouver à son vieux qu’il était capable lui aussi de faire fortune et, qui plus est, dans une des régions les plus riches du pays.

Lorsque Peter ressortit de la pièce, il contrôla deux fois plutôt qu’une qu’il avait bien verrouillé la porte. C’est à cet instant qu’il aperçut Jürg appuyé au chambranle de la porte située en face du 127.

- Monsieur Wenger, il ne faut pas rester ici, il s’est passé quelque chose de grave, de très grave! Nous attendons le médecin, je serai en mesure de vous en dire davantage plus tard.

- Quelqu’un est mort là dedans, non?

- Ecoutez Jürg, je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant, nous attendons le médecin d’une minute à l’autre.

- J’ai tout de même le droit de savoir, non? Je suis tout de même le secrétaire général de l’Association, non?

- Bien sûr, Jürg, mais, que vous le vouliez ou non, cet hôtel est de ma compétence et je suis responsable de ce qui s’y passe.

Chapitre 3

Lundi 30 août 2010

L’hôtel BeauRegard – cela ne s’invente pas – était un ancien sanatorium magnifiquement situé au sommet d’un coteau couvert de vignes, au bord du lac de Zurich, à vingt minutes à pied de la petite gare d’Ernenbach. De style rococo, il avait été acquis par l’Association dans les années soixante pour en faire une pension sympathique où les familles en vacances et les foyers fermés pour l’été casaient leurs protégés.

Au cours des années, cette chaleureuse pension de famille s’était tranquillement mais sûrement muée en un centre de formation et de loisirs où de nombreux cours étaient dispensés. Au gré des transformations, le standard était peu à peu monté, ce qui avait eu pour effet pervers le passage d’une maison conviviale à une sorte de home pour vieux aveugles et un ghetto de charme pour les plus jeunes désœuvrés.

A y regarder de près, les adaptations qui devaient rendre cet hôtel « aveuglo-compatible » étaient peu nombreuses: des indications en braille sur les clefs de chambres et les rampes longeant les couloirs, quelques portails pour éviter que quelque aveugle mal inspiré ne roule dans la cage d’escalier, une voix nasillarde indiquant les numéros d’étage dans l’ascenseur, une douche et une balance pour chien d’aveugle, une bibliothèque proposant quelques livres sonores ou en braille et, enfin, le célèbre chemin des cordes qui autorisait les pensionnaires à faire seuls la sempiternelle même promenade. Finalement, pas grand-chose.

Au cours des années, des tensions étaient apparues entre la direction de l’Association et l’hôtel. A l’origine, l’Association avait acquis le terrain ainsi que le bâtiment. Au fur et à mesure des rénovations, les frais d’exploitation avaient grossi à vue d’œil. Une période de vaches particulièrement maigres étant intervenue, l’ASA s’était décidée à extraire de sa comptabilité ce qui était devenu un mastodonte dévoreur de réserves – et vogue la galère! En revanche, l’ASA continuait de soutenir le Beau Regard en octroyant à ses membres une aide financière importante afin que, malgré des ressources souvent limitées, ils puissent y passer des vacances ou y suivre des cours.

Depuis ce divorce, la situation financière de l’hôtel s’était un peu améliorée grâce à plusieurs mécènes qui avaient souhaité affecter leurs dons à l’hôtel et à quelques personnes qui l’avaient institué légataire universel.

Malgré ce nouveau statut, les notables de l’ASA et la plupart de ses membres se considéraient comme « à la maison ». Jusqu’alors, Peter avait joué sur du velours car les délégués de l’ASA ne voulaient en aucun cas se séparer de « leur hôtel ». L’ASA elle-même ne manquait pas d’organiser de nombreuses activités. C’était bien pratique et très rassurant pour les membres, cela permettait d’assurer des entrées régulières à l’hôtel.

Il y a quelques années, l’assemblée des délégués de l’ASA avait même voté un crédit de rénovation de plusieurs millions de francs: en fait, un pont d’or pour Peter Supersaxo, mais une catastrophe financière pour l’Association qui voyait fondre la plus grande partie de ses réserves. Et au profit de qui? A tout casser de 10% de ses membres qui fréquentaient l’hôtel.

Toutefois, les nuages s’amoncelaient dans le ciel de l’arrière-pays zurichois car les hôtels du voisinage voyaient d’un œil de moins en moins conciliant ce « home pour aveugles » devenir petit à petit un établissement de standing. Malgré une forte augmentation du prix des chambres, tempérée par les aides financières versées par l’ASA à ses membres, le prix des nuitées ne correspondait pas à celui pratiqué dans la région. Par contre les prix des consommations correspondaient plus à ceux d’une buvette que d’un hôtel trois étoiles.

La politique de l’hôtel devenait d’année en année toujours plus difficile à justifier. Si les prix pratiqués devaient coller à ceux pratiqués dans la région, les aveugles auxquels le Beau Regard était tout de même réservé n’auraient plus les moyens d’y venir. Si le standard devait correspondre à celui du coin, seule une clientèle extérieure et quelques aveugles fortunés pourraient y séjourner. Ainsi, l’Association ne pourrait plus justifier vis-à-vis de ses donateurs la propriété d’un hôtel pour personnes handicapées et, surtout, les énormes investissements consentis.

Malgré les bonnes relations que Peter Supersaxo avait établies avec ses collègues de l’endroit, ces derniers étaient jaloux de voir ce Valaisan débarquer dans leur fief avec sa belle voiture et tout le fric des aveugles alors qu’eux suaient sang et eau pour entretenir leurs établissements et conserver une clientèle de plus en plus exigeante.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit pour livrer passage à Ueli Rothacher. Natif de la région, ce gros homme rougeaud tenait davantage du vétérinaire de campagne que de l’excellent médecin unanimement reconnu qu’il était. Il serra chaleureusement la main de Jürg et demanda des nouvelles de son épouse et de ses enfants. Rapidement tenu au courant par Marja, il demanda qu’on ouvrît la porte et qu’on le laissât seul.

- Laissez-moi la clef, Peter. Mon examen terminé, je vous retrouve dans votre bureau.

Ueli Rothacher entra dans la chambre comme dans une écurie, ferma la porte derrière lui et poussa un meuble pour la condamner. Il fit de même avec la porte-fenêtre et tira les rideaux afin que personne ne pût apercevoir quoi que ce soit des balcons communicants.

Rothacher ouvrit sa serviette sur la table, en sortit son carnet, un stylo et des gants qu’il enfila. D’emblée, il remarqua le bas ventre tuméfié de la jeune femme. Il écarta les chairs dans la région pubienne et compta plusieurs coups concentrés dans la région vaginale, portés avec un outil tranchant. Aucun coup ne semblait avoir été porté sur le reste du corps. Précautionneusement, il souleva la chemise de nuit qui recouvrait le visage de Roseline. C’était abominable, son visage était bleu, déjà marbré de noir, la cordelette avait fait éclater les chairs du cou. Il nota ses observations et estima que, compte tenu de la couleur du visage et de la rigidité cadavérique, la mort devait remonter à six heures environ soit aux environs de 2 heures du matin. Il saisit le téléphone et appela le bureau de Peter.

- Appelle immédiatement la police, explique-leur en deux mots de quoi il s’agit, dis-leur d’être un peu discrets s’ils en sont capables, ces gros lourds. Veille à ce que personne n’entre dans la chambre, surtout pas de panique parmi les pensionnaires, j’attends les flics avec vous dans ton bureau.

Quand Ueli Rothacher longea le couloir du rez-de-chaussée pour se rendre dans le bureau du directeur, il jeta un rapide coup d’œil dans la salle à manger. Une chaise était vide à la table réservée aux participants au cours de sculpture sur pierre ollaire. A l’exception d’un homme, Gérard Henchoz, les autres personnes étaient des dames pour la plupart d’un âge respectable donnant des ordres à leurs accompagnants qui cavalaient du buffet à la table en portant des assiettes débordant de petits pains, de montagnes de charcuterie de toute sorte et de fromage : de quoi nourrir un bataillon de hussards en campagne. Rothacher se dit que c’était vraiment crétin de proposer des buffets à des personnes aveugles qui ne pouvaient pas se servir seules. Il mit cette absurdité sur le compte du standard de l’hôtellerie suisse. Il allait continuer sa marche lorsqu’il entendit, distinctement prononcé par une femme au faciès particulièrement revêche: « Elle est en retard, comme d’habitude, elle a certainement traîné au bar! »

Rothacher frappa à la porte du bureau du directeur mais n’attendit pas qu’on l’invite à entrer pour pousser la porte capitonnée.

Un silence lourd régnait dans la pièce. Autour de la grande table de chêne se trouvaient Peter Supersaxo, quadragénaire sportif, assez bien de sa personne; Marja Mazzoleni, son intendante, matrone sympathique, la coupe au bol, qui pouvait à elle seule virer un escadron d’ivrognes; Jürg Wenger, quinquagénaire au physique imposant et à la voix d’airain; et Dragiza, une jeune femme de chambre venue d’ex-Yougoslavie qui travaillait depuis trois ans à l’hôtel. Peter fut le premier à rompre le silence.

- Qu’est-ce que nous allons communiquer aux pensionnaires? Vous avez une idée, Mademoiselle Mazzoleni?

- Je pense qu’il faut dire aux pensionnaires de l’hôtel que Mademoiselle Metzger a été victime d’un grave malaise pendant la nuit et que le pronostic vital est engagé.

- Et comment expliquer la présence de la police? demanda Peter.

- On pourra toujours dire qu’il est possible que Mademoiselle Metzger ait tenté de mettre fin à ses jours.

« Elle a vraiment réponse à tout, cette grosse vache. On dirait que c’est elle la directrice ici. On me l’a imposée sous prétexte de la continuité dans la conduite de la maison, tu parles. Elle ne fait que me mettre les bâtons dans les roues », se dit Peter en son for intérieur.

- A quelle heure estimez-vous l’heure du décès? demanda Jürg qui, jusque-là, avait gardé un silence prudent.

- Je ne suis pas médecin légiste, dit Rothacher, mais il me semble que cela pourrait s’être passé vers 2 heures.

L’heure de ma probable rentrée, se dit Jürg en sentant le sol se dérober sous ses pieds.

Chapitre 4

Dimanche 3 octobre 2010

Le portable glissé à la ceinture de Peter Supersaxo sonna.

- OK, indiquez-leur mon bureau.

Vingt secondes après, deux policiers faisaient leur entrée dans la pièce.

- Je suis le commissaire Hanspeter Moser et voici mon adjoint, Urs Emmenegger. Monsieur Supersaxo, pourriez-vous guider l’agent Emmenegger sur les lieux afin qu’il puisse procéder aux premiers relevés? Quant à vous, Madame Mazzoleni, il faut vous assurer que tous les pensionnaires et membres du personnel soient présents et interdire toute entrée et sortie du bâtiment pour les besoins de l’enquête.

D’un geste de la main il balaya toute remarque.

- Oui, je sais, ça risque de foutre la panique parmi vos petits vieux, mais nous n’avons pas le choix. Dites qu’il ne fait pas beau, que le bus est en panne ou qu’il a neigé à Port-au-Prince, je n’en sais rien!

Marja sortit du bureau de son chef et se dirigea vers la salle à manger. Comme à l’accoutumée, elle fit le tour des tables, gratifiant celle-ci d’un compliment sur sa coiffure, celui-là d’une plaisanterie. Elle vit instantanément que deux autres places étaient inoccupées. Elle attrapa le premier serveur voltigeant à portée de sa large patte et demanda : «Est-ce que vous avez vu les Brun ce matin? D’habitude, ils prennent leur petit déjeuner parmi les premiers?»

Personne n’avait vu ce couple de Français discrets, pensionnaires de l’hôtel pour la première fois, lui aveugle, elle collaboratrice d’une grande banque parisienne. Marja courut à leur chambre aussi vite que son quintal le lui permettait. Elle trouva porte close, saisit son passe, et découvrit avec stupeur que la chambre était vide: nulle trace du séjour du couple, vraisemblablement ils avaient quitté définitivement les lieux.

Le commissaire Moser réquisitionna une chambre et exigea de ne pas être dérangé, sauf urgence extrême. Moser invita Rothacher et Emmenegger à prendre place autour du petit guéridon.

- Alors, mon vieux Rothacher, c’est du sérieux ce coup-là, au rapport!

Le médecin s’éclaircit la voix et, d’un ton parfaitement détaché, fit son rapport.

- Mort par strangulation à l’aide d’une corde plastifiée du type de celle que l’on utilise pour suspendre le linge. J’ai dénombré une dizaine de coups portés dans la région pubienne du sujet par un poinçon d’environ cinq centimètres de longueur. Compte tenu de la quantité relativement limitée de sang constatée sur le lit et le sol, on peut admettre que les coups ont été portés plusieurs minutes après la mort. En tout état de cause, il est indispensable qu’une autopsie soit ordonnée afin de savoir si le sujet n’a pas été drogué ou empoisonné.

- OK, Rothacher, je connais mon boulot. Et toi Urs?

Urs déplia son immense carcasse et se mit à feuilleter nerveusement son carnet car il avait parfois de la peine à se relire.

- Voilà, chef, j’ai pris les photos. Les trois empreintes digitales fraîches que j’ai pu relever sont celles de la victime et deux autres. A part ça, beaucoup de vieilles empreintes parfaitement inutilisables. Rien de particulier sur le lit, sur la cordelette non plus. Quant aux lettres tracées sur le miroir, elles l’ont été avec un gant du type de ceux utilisés par les chirurgiens. J’ai demandé l’inventaire de la chambre. Il manque un peignoir pour se rendre à la piscine de l’hôtel par l’intérieur du bâtiment. Je n’ai bizarrement trouvé ni sac à main ni pièces d’identité. J’ai tout emballé pour le labo.

A ce moment-là, quelqu’un frappa doucement. Urs alla ouvrir. Marja se tenait là.

- Un couple manque. Les Brun, des Français, sont partis sans honorer leur note.

- Agent Emmenegger, allez faire les contrôles d’usage avec le personnel de la réception.

- Un café, Rothacher?

- Avec plaisir.

Moser versa dans deux gobelets en carton une cuillère de café instantané sans caféine et se recula dans son fauteuil.

- Bizarre cette histoire. On ne met tout de même pas quelqu’un dans un état pareil même après un vol de sac à main qui tourne mal. Il faut vraiment être complètement malade.

Urs Emmenegger frappa et entra.

- Ces gens ont séjourné ici sous une fausse identité. Ils ont rendu et payé en liquide leur voiture de location dans une agence de Küsnacht à 6 h, puis rien.

- Appelle tout de suite nos collègues de Küsnacht, établis un signalement complet avec l’aide de Marja, elle me semble bien plus dégourdie que son Valaisan de patron. Fais surveiller l’aéroport de Zurich, toutes les gares, bref, la totale et que ça saute!

Depuis un quart d’heure, Marja séchait sur le texte qu’elle aurait à lire au micro. Il lui faudrait y aller comme chat sur braise car, dans ce milieu essentiellement composé de personnes âgées, tout événement allait être monté en épingle et alimenterait les conversations. De plus, l’ambiance délétère qui prévalait dans l’Association, ces derniers temps, constituait un terrain des plus fertiles pour régler certains comptes et vider de vieilles querelles.

« Mesdames, Messieurs, chers pensionnaires. Cette nuit notre hôtel a été le théâtre d’un accident tragique. Mademoiselle Roseline Metzger, participante au cours de sculpture sur pierre ollaire, a été victime d’un très grave malaise. Dès la découverte de ce drame ce matin, Roseline a été transportée à l’hôpital. Le pronostic des médecins est réservé. Pour des raisons liées à l’enquête qui est systématiquement diligentée lors de tels événements, deux policiers procèdent à des vérifications et relèvent certaines empreintes. Pour ces mêmes besoins de l’enquête, nous sommes contraints de vous inviter à ne pas quitter l’hôtel, à profiter des activités organisées à l’intérieur par notre adorable animatrice Charlotte et à suivre les cours auxquels vous vous êtes inscrits. Nous vous informerons dès que possible des développements de cette très triste affaire qui touche notre bel hôtel durant votre séjour. Tout en vous remerciant de votre compréhension, nous vous prions de faire tout votre possible, malgré les circonstances, pour conserver un climat aussi serein que possible dans cet établissement. »

Pierre, qui comptait les jours avant que son atelier, où il était payé 6 francs l’heure en complément de sa rente de l’assurance invalidité, n’ouvre à nouveau après les vacances, sirotait sa première bière à 9 heures précises au bar. Jusqu’à présent, il s’interdisait de rallumer la chaudière avant, sauf exception bien sûr. Il n’était pas dupe : « On ne fait pas tant de chichis lorsque quelqu’un passe l’arme à gauche dans ce qui est, qu’on le veuille ou non, une maison pour personnes âgées, aveugles de surcroît. Et puis, si la petite était si mal, on aurait appelé l’hélicoptère. Je n’ai même pas entendu d’ambulance. Alors pourquoi tout ce cirque? »

L’adjoint Emmenegger, qui passait par là, entendit la remarque du buveur et se dit que les déductions du soiffard étaient parfaitement logiques et qu’il allait falloir soigner un peu mieux la communication si on ne voulait pas affoler tout le monde. Il monta à la chambre de commandement et fit part à son supérieur de ce qu’il avait entendu.

- OK, Urs, c’est bien. Rothacher, il faut que tu signes un permis de transférer le corps à l’institut médico-légal et faire évacuer le corps par une porte de service. Urs, appelle l’ambulance et avertis le directeur et sa plantureuse intendante! Pendant que j’y suis, je vais commencer les interrogatoires et prendre les empreintes digitales. Cela va faire du monde, mais on ne sait jamais. Fais venir la jolie petite noiraude qui fait les chambres!

Le médecin se leva, remballa ses affaires et allait quitter la pièce quand il s’adressa au commissaire.

- En passant devant la salle à manger, j’ai entendu très distinctement une vieille peau reprocher à la victime ses rentrées tardives. C’est tout, ce n’est peut-être pas grand-chose, mais sait-on jamais. Puis il sortit, laissant le flic s’abîmer dans ses réflexions.

Urs informa Marja et Peter des décisions prises par son chef et s’enquit de Dragiza. Cette dernière se trouvait dans sa chambre et refusait de voir quiconque. Si bien qu’Urs dut frapper à plusieurs reprises et de plus en plus fort pour que la jeune femme daigne enfin entrouvrir sa porte. En voyant l’uniforme, elle ouvrit tout grand et invita le policier à entrer. La chambre était petite et simple. Comme seules décorations, le portrait d’un homme barbu, l’air sombre, armé d’un fusil, et un autre montrant Slobodan Milosevic en train de passer des troupes en revue.

- Qui est cet homme avec le fusil? demanda Urs pour détendre un peu l’atmosphère.

- C’est mon frère, il était Tchetnik, dit Dragiza en baissant la voix. Les Oustachis l’ont tué en 1991 en Krajina.

Urs ne savait pas ce qu’était un Tchetnik et encore moins où se trouvait la Krajina.

- Il était soldat? Non?

- Il était serbe.

- Le commissaire Moser aimerait vous voir, suivez-moi.

En longeant les couloirs de l’hôtel, Urs se dit qu’il n’était pas très fort en histoire mais que ceux qui avaient choisi les tableaux en relief, sûrement sculptés par des aveugles, qui garnissaient les murs n’avaient aucun goût. Selon lui, des nains de jardin auraient fait bien meilleur effet.

La porte du bureau improvisé du commissaire Moser était ouverte. D’un geste, le policier invita la jeune femme à s’asseoir. Il se mit à la dévisager. C’est ce qu’on lui avait appris à l’école de police pour montrer d’emblée qui était le chat et qui était la souris.

« Comme souris, elle n’est pas mal. Elle a une paire de miches, mes enfants, on doit pouvoir casser des noix avec! Mais elle a un petit quelque chose d’effronté dans le regard qui ne me dit rien de bon. Elle est sur ses gardes, cela se sent », se dit le commissaire en se passant la langue sur les lèvres.

- Mademoiselle Dragiza, comment?

- Dragiza Djurdjevic, répondit-elle.

- Depuis quand travaillez-vous dans cet hôtel?

- Depuis trois ans.

- Et cela vous plaît de travailler dans un hôtel pour personnes handicapées?

- Cela m’est égal.

- Vous avez de la famille ici?

- Non.

- Vous travaillez tous les jours?

- Cinq jours par semaine, comme tout le monde.

- A quelle heure commence votre journée de travail?

La jeune femme eut une légère hésitation.

- Cela dépend du service et surtout du nombre de clients.

- Cela signifie quoi?

- Cela veut dire que lorsqu’il y a du monde, comme ces derniers jours, nous commençons parfois de nettoyer les chambres tôt car nous savons que certains clients sont déjà au petit déjeuner.

- Et c’était le cas de la chambre 127?

- Oui.

- C’est étonnant car ceux qui l’attendaient ce matin avaient plutôt l’air de dire que la pensionnaire de la chambre 127 se couchait à pas d’heures et qu’elle était systématiquement en retard.

La jeune femme ne répondit rien.

- Vous ne me dites pas la vérité, Mademoiselle Djurdjevic. Vous savez bien que ceux qui se lèvent tôt pour aller faire une promenade, nager un peu à la piscine ou prendre le petit-déjeuner repassent à leur chambre avant de débuter l’activité de la journée. Compte tenu des circonstances, cela peut être très grave pour vous si vous dissimulez la vérité.

- Si j’avais fait ça à Roseline, vous pensez peut-être que je serais resté sur place à vous attendre ?

- Vous savez, tout est possible en ce bas monde. Mais vous avez l’air bien intime de Mademoiselle Metzger si vous l’appelez par son prénom, non?

- Ici, c’est très courant d’appeler les pensionnaires par leur prénom.

- Quand il s’agit de clients réguliers, je peux le comprendre, admit le commissaire, mais vous avez vu souvent Mademoiselle Metzger pendant vos trois ans de travail ici?

Dragiza fit non de la tête.

- Vous savez, Mademoiselle, la mort de Mademoiselle Metzger remonte à plusieurs heures. Qu’est-ce qui me prouve que vous n’êtes pas la meurtrière, que vous n’avez pas participé à cette boucherie, que vous n’avez pas vu le ou la ou les meurtriers?

La femme gardait toujours le silence.

Espérant donner l’estocade, Moser reprit la parole:

- Je vous mets en état d’arrestation, Mademoiselle Djurdjevic! Je n’aurai aucune peine à convaincre le juge d’instruction de vous mettre en garde à vue.

Elle ne broncha pas et soutint même le regard du commissaire.

Il saisit le téléphone, composa le numéro du commissariat de la bourgade voisine et demanda une patrouille pour conduire la femme de chambre à la prison préventive du district.

« C’est une dure, une très dure, je l’ai senti dès que je l’ai vue. La garce! » se dit-il en son for intérieur.

Chapitre 5

Samedi 16 octobre 2010

Lorsque les Leroy, alias les Brun, rendirent leur voiture de location à Küsnacht, ils n’empruntèrent pas les transports publics mais s’installèrent à bord d’une luxueuse limousine qui les attendait pour les amener dans une grande villa de la Goldküste, la «Côte d’Or» du lac de Zurich. Béatrice, collaboratrice d’une grande banque parisienne, avaient quelques clients très spéciaux dont l’origine de la fortune n’invitait pas au romantisme. Très régulièrement, elle se rendait en Suisse pour y traiter « certaines affaires » avec des banquiers ou des avocats helvétiques qui perdaient soudain la vue en certaines circonstances et la recouvraient tout aussi soudainement lorsqu’il s’agissait de compter les billets.

L’expérience lui avait montré que le passage de la frontière suisse avec Paul, son vieux pote aveugle, était grandement facilité, car qui se méfierait d’une jeune femme si distinguée qui s’occupe d’un aveugle jouant parfaitement la comédie du handicapé éploré, trébuchant à la moindre marche et prêt à fondre en larmes à la moindre contrariété.

Cette fois encore, le stratagème avait parfaitement fonctionné. Ils avaient jeté leur dévolu sur cet hôtel pour aveugles, dont ils avaient vu la promotion sur Internet, pour passer quelques jours de repos. De là, il leur serait très facile de se rendre dans un village voisin, au bord du lac de Zurich, où les attendait une personnalité importante de la politique suisse.

Un seul problème: cette dernière nuit. Voyager sous une fausse identité n’est pas toujours simple et l’occasion de dégoter un passeport rouge à croix blanche ne se présente pas tous les matins. C’est ainsi que Béatrice et Paul avaient aussi choisi leur lieu de villégiature en fonction du handicap peu regardant de leurs futurs voisins.

Béatrice avait très vite sympathisé avec Roseline et l’avait à plusieurs reprises accompagnée dans sa chambre afin de la conseiller pour sa tenue du soir et lui prodiguer moult recommandations quant à sa coiffure. Elle n’avait évidemment pas manqué de remarquer que Roseline posait son sac à main sur la table de sa chambre. Pour Paul, aveugle depuis l’enfance, très autonome et sportif accompli, ce serait un jeu d’enfant de se représenter la chambre de la jeune femme et de se glisser sans bruit, et bien sûr sans lumière, à l’intérieur. Restait toutefois, une inconnue: fermait-elle sa porte à clé?

Dans la nuit totale, Paul, sans chaussures pour que le bruit de ses pas soit complètement absorbé par la moquette, longeait les murs en suivant de sa main protégée par un gant de chirurgien la rampe comportant les numéros des chambres en braille. A chaque fois que cette dernière s’interrompait, il lui suffisait d’user de la technique dite de la chauve-souris en émettant un très léger claquement de langue afin que l’écho analysé par ses oreilles sur-exercées, lui indique s’il s’agissait d’un escalier montant ou descendant, ou d’un autre couloir perpendiculaire. Il descendit sans encombre trois étages en faisant de nombreuses haltes, l’oreille tendue. Puis c’est sans aucune difficulté qu’il repéra la chambre 127 située juste à côté de l’office. C’est à partir de là que cela devenait coton.

Pour parer à toute mauvaise surprise, il prit soin d’ouvrir la porte de l’office qui pourrait lui servir de position de repli au cas où il ferait une mauvaise rencontre. De sa main experte, il sonda l’intérieur du réduit. A son grand soulagement, les dimensions du local lui permettraient de tenir à l’aise plusieurs heures s’il le fallait.

Avec une extrême prudence et sans faire le moindre bruit, Paul appuya lentement, lentement, lentement, sur la poignée de la porte du 127. Le mouvement lui parut durer un siècle jusqu’à ce que la poignée touche la butée. Le cœur battant, il donna une très légère poussée à la porte, pour deviner la présence d’une éventuelle chaîne de sécurité. Rien. Très doucement, il ouvrit la porte à moitié et se glissa dans la pièce. Une respiration légère, régulière, était audible. Mademoiselle Metzger dormait à poings fermés. Il trouva sans peine la table, le sac à main, s’en empara et sortit le plus calmement possible de la chambre en prenant soin de refermer sans bruit la porte derrière lui. Il allait prendre sur la droite lorsque son instinct lui signala un frôlement presque imperceptible venant de sa gauche.

« Putain de merde, quelqu’un vient, bordel! » se dit-il en se faufilant dans l’office.

De la porte entrouverte de l’office, il entendit effectivement des pas très légers. Une, deux personnes, c’était difficile à dire. Les pas s’arrêtèrent devant le 127. On donna trois petits coups furtifs sur la porte, on ouvrit puis on referma.

Tout d’abord on n’entendit rien. Puis des chocs et des gémissements. « Plaintes de plaisir ou de douleur? C’est souvent difficile de différencier l’une de l’autre », se dit Paul dans son réduit. Tout à coup, un râle profond se fit entendre, le râle d’une bête que l’on garrote. Il se mit à trembler. Puis plus rien, pendant un long moment. Enfin, quelqu’un entra dans la salle de bain et fit couler l’eau longuement. Puis à nouveau plus rien. Enfin, la ou les personnes ressortirent de la chambre aussi discrètement qu’elles y étaient entrées.

Une heure plus tard, Paul osa enfin sortir de l’office et, cachant sous son peignoir de bain le sac à main volé, il retrouva Béatrice qui l’attendait dans tous ses états.

- Mais qu’est-ce que tu as fichu, nom d’une pipe?

- Tu sais, ce n’est pas toujours si simple!

- La porte était fermée à clé?

- Non, puisque j’ai le sac? Mais juste après moi, une ou deux personnes, je ne sais pas, sont entrées dans la chambre de ta protégée et ce qu’ils y ont fait ne doit pas être très joli. J’ai bien l’impression que ta petite Roseline a passé l’arme à gauche. Je crois que nous devrions dégager au plus vite car je ne me vois vraiment pas retourner dans cette pièce comme si de rien n’était et reposer poliment le sac de Madame sur la table et me faire pincer comme un bleu. Tu vois la chose, ma jolie?

- Merde, tout ça pour mon bête passeport.

- Ah mais tu ne vas quand même pas cracher dans la soupe, ce serait la meilleure! Bouge-toi, rassemble nos affaires et barrons-nous le plus discrètement possible.

- Mais ils vont nous rechercher?

- Tu préfères quoi? Passer quelque temps dans les geôles douillettes du pays de Heidi jusqu’à ce qu’ils trouvent les coupables ou te faire descendre par nos très honorables amis suisses qui ne verraient pas d’un bon œil que le contenu de ta petite valise tombe dans les pattes des flics d’ici? A mon avis, il faut remettre la valise à ton contact, lui expliquer que nous sommes dans la merde et lui demander un coup de main pour passer la frontière et se faire oublier.

- OK, tu as raison, je prépare tout et on se casse. Mais passer la frontière avec un aveugle quand on est recherché, ce n’est pas ce qu’il y a de plus discret.

- Ma belle, tu n’as vraiment pas intérêt à me lâcher, parce que…

- Des menaces?

- Prends ça comme tu veux. Allez, on se calme, ce n’est vraiment pas le moment de s’engueuler.

Jürg Wenger, ironiquement surnommé par les membres de son association «le Taureau du Simmental», fut la seconde personne qu’Moser fit asseoir en face de lui.

- Monsieur Wenger, auriez-vous la gentillesse de me raconter par le menu ce que vous avez vu, oh pardon, entendu hier soir ou cette nuit?

- Vous savez, dans notre milieu on utilise autant que vous le verbe voir, on n’a rien trouvé de mieux pour ne pas passer pour des idiots. En fait, je n’ai rien entendu, hormis les plaintes de la femme de chambre et ce que m’a dit le directeur de l’hôtel, ce brave Supersaxo.

Il portait beau le Taureau du Simmental. Grand, large d’épaules, sapé avec goût, le verbe haut et parfait bilingue, il devait plaire aux femmes, se dit le commissaire Moser qui tournait les pages de son carnet pour se donner contenance. Il ne saurait jamais s’expliquer pourquoi il dit tout de go : «Monsieur Wenger, excusez-moi, mais vous avez une tache sur votre belle chemise, de la confiture, semble-t-il.»

Moser s’attendait à être encorné dans son fauteuil par le colosse qui faisait au moins deux têtes de plus que lui, mais pas du tout : «Merci, commissaire, de me le signaler. D’habitude, je mets une serviette pour éviter de me salir. Mais ici, avec ces torchons dégoûtants qui ont traîné une semaine dans des pochettes de plastique, non merci. »

Visiblement, Jürg Wenger tenait à se montrer au commissaire sous son meilleur jour. C’est pourquoi Moser décida de suspendre momentanément l’interrogatoire, histoire de ne pas rompre le charme et de faire quelques vérifications avant que ne commence la corrida.

- Bien, Monsieur Wenger, restons-en là. Mais, à votre avis, comment faut-il se comporter vis-à-vis des pensionnaires?

- Je ne sais pas, tout dépend s’il s’agit d’une mort naturelle ou non?

- C’est un meurtre, Monsieur le secrétaire général.

Le Taureau du Simmental ne parut pas surpris. Il garda le silence pendant plusieurs secondes et dit:

- Nous n’avons pas trop le choix, me semble-t-il. Nous ne pourrons pas garder ça secret longtemps. Dans de telles circonstances, il me paraît plus simple de dire la vérité, peut-être pas toute la vérité, et de contrôler ainsi notre communication.

- Je vous laisse voir ça avec le directeur. Je souhaite prendre connaissance du message avant que vous ne le diffusiez, merci. Puis-je vous demander d’appuyer le pouce là pour les empreintes?

Le commissaire se leva et accompagna Jürg Wenger jusqu’à la porte en le tirant par la manche.

- Eh! je ne suis pas un sac de patates, vous pourriez au moins me proposer votre coude ou votre épaule! »

Jürg Wenger sorti, Moser appela Supersaxo.

- Je vous envoie Wenger pour que vous rédigiez ensemble une communication à l’attention de vos pensionnaires. Envoyez-moi celle ou celui qui servait hier soir au bar. Merci.

Deux minutes plus tard, trois petits coups donnés à la porte précédèrent l’entrée d’Eric, un des plus anciens serveurs de l’hôtel. Moser, après l’avoir invité d’un geste à s’asseoir, attaqua tout de suite.

- Vous avez travaillé au bar de quelle heure à quelle heure hier soir?

- J’ai commencé à 20 heures, juste après le repas, et j’ai fini à minuit.

- Ils se sont couchés tôt alors!

- Ah ça, je n’en sais rien. Moi j’ai quitté le bar à minuit et j’ai laissé, comme c’est la tradition ici, quelques bouteilles pour celles et ceux qui voulaient continuer. Quand il ne reste que des aveugles, on éteint la lumière, ainsi ils sont quittes de l’oublier en partant.

- Et vous encaissez le lendemain?

- Non, tout de suite et s’ils n’ont pas tout bu, ils embarquent le reste dans leur chambre.

- Il y avait qui, hier soir?

- Jürg Wenger, Pierre Saugy, une nouvelle, une dénommée Roseline, je crois. Hans et Luigi sont aussi passés ainsi que quelques autres. Mais ce sont ces trois-là que j’ai laissés à minuit et tous trois étaient aveugles.

- Dans quel état étaient-ils?

- Bon, il faut dire qu’il y avait déjà eu un petit apéro avant le repas pour fêter l’anniversaire de Sonia, la femme du directeur. Pendant le repas, ils ont pas mal picolé. Au moment du pousse-café certains étaient déjà un peu chauds. Plus tard, c’était un peu pénible car les discussions roulaient sur l’Association. Je ne sais pas si vous êtes au courant, il y a pas mal de problèmes, financiers et autres. Bref, les avis étaient différents. Ils se sont bien engueulés et traités de noms d’oiseaux.

- Avez-vous remarqué quelque chose de particulier en ce qui concerne la dénommée Roseline Metzger?

Eric hésita puis poursuivit.

- J’ai le sentiment que Pierre avait, si vous me passez l’expression, des vues sur la demoiselle. Ça n’avait pas l’air de plaire à Wenger. Il a donc profité d’un des multiples passages aux toilettes de Pierre, qui devait évacuer ses litres de bière, pour prendre la place. Pierre qui n’a pas la langue dans sa poche lui a gentiment expliqué que ses prérogatives de secrétaire général n’allaient pas jusqu’au droit de cuissage sur les membres. Vous voyez le tableau.

- Et puis?

- Je leur ai demandé de se calmer, ce qu’ils ont fait, ils avaient encore envie de boire.

- Mais avez-vous le droit de laisser des clients consommer seuls, d’autant plus lorsqu’ils pourraient s’en prendre à une cliente?

- C’est la tradition, je n’ai pas reçu d’ordres contraires.

- Eh bien, le moins que l’on puisse dire est que c’est curieux. OK, merci Eric de votre collaboration, vous pouvez y aller. Mais avant cela, je vous prie de bien vouloir appuyer votre pouce ici, c’est pour les empreintes.

Lorsqu’Eric eut quitté la pièce, Moser soupira profondément et se dit:

« Il n’est pas midi et je pourrais déjà mettre cinq personnes à l’ombre. Quel bordel! »

Chapitre 6

Dimanche 24 octobre 2010

Pierre Saugy était né quarante-cinq ans plus tôt au Brassus dans la Vallée de Joux. Après avoir fait un apprentissage de mécanique au sortir d’une école réservée aux aveugles, il avait été engagé dans un atelier protégé où il s’échinait huit heures par jour à frotter des pièces de bagnoles dans le pétrole pour une paie de misère en complément de sa rente d’invalide.

Avec Jürg Wenger, il n’avait qu’un point commun: la cécité. Avec Peter Supersaxo au moins deux: leur enfance dans un bistrot et l’accordéon. Pierre était un véritable virtuose du piano à bretelles. Du bistrot familial il avait gardé, telle la trinité, la musique, le yass avec des cartes qu’il marquait lui-même en braille et un furieux penchant pour la bouteille. Grand amateur d’anisettes qu’il consommait sans eau, juste avec deux glaçons, il passait ses soirées au bistrot en écoutant sur son baladeur MP3 des livres enregistrés par des bénévoles, pour éviter la tristesse de la chambre qu’il louait chez une vieille dame de son quartier. Il n’accordait pas beaucoup d’attention à sa personne et devait chaque matin ingurgiter la dose d’alcool qui interromprait le tremblement de ses mains avant de se rendre au boulot. Cependant, derrière une apparence négligée et un caractère bourru se dissimulait un homme sensible et intelligent. Pierre savait cultiver les amitiés comme les inimitiés et ne se gênait pas pour dire son fait à quiconque, quel que soit son rang.

Pour Pierre, la pause estivale comme les fins de semaine étaient synonymes de profond ennui. C’est ainsi qu’il passait chaque année trois semaines à l’hôtel Beau Regard en attendant que son atelier reprenne son activité et lui ses habitudes.

Son cinquième sens – puisqu’un manquait – lui faisait subodorer que quelque chose de grave était en train de se passer. Vissé au bar à longueur de journée, il était au courant de tout. Il écoutait tout, se souvenait de tout. Grâce à sa mémoire phénoménale et à un sens de l’analyse redoutable, il se rendait bien compte qu’il y avait quelque chose de glauque dans l’apparente quiétude qui régnait dans cet endroit idyllique. Mais quoi?

Il écrasa sa gauloise bleue sans filtre dans le cendrier et allait commander sa première anisette lorsque l’agent Emmenegger lui posa la main sur l’épaule, l’invitant à rejoindre le quartier-général de la police locale.

A l’instar de son chef, l’agent Emmenegger n’était pas très à l’aise pour conduire un aveugle.

- Je vous prends comment?

- Tu ne me prends pas, camarade, tu me guides! Je mets la main sur ton épaule et comme je me tiens un peu derrière toi je sens les mouvements que tu fais. Pas de souci, vas-y!

Lorsqu’ils pénétrèrent dans le QG d’Moser, ce dernier prenait l’air sur la terrasse. La neige tombait à gros flocons.

- Pour vous montrer la chaise, je fais comment?

- Tu n’as qu’à mettre ma main au milieu du dossier, puis ça joue!

Lorsqu’Moser s’assit en face de Pierre, il se rendit très vite compte que ce n’était pas le genre de Wenger, mais vraiment pas du tout. Habits défraîchis, cheveux gras et dents jaunes, Pierre refoulait du goulot. Ses lunettes à la Ray Charles tenaient encore ensemble, rafistolées qu’elles étaient par un morceau de papier adhésif. Ce fut Pierre qui rompit le silence:

- On peut fumer là-dedans ou quoi? »

Surpris, le commissaire Moser balaya la chambre du regard et ne trouva rien qui pût servir de cendrier, si ce n’est son gobelet au fond duquel restait encore une goutte de café. Pierre prit un clope du paquet qu’il ouvrait par le fond. Il le tapa légèrement sur le bord de la table pour tasser le tabac, le mit à la bouche et, s’aidant du doigt, il l’alluma. S’il ne se brûla pas, il n’en renversa pas moins le gobelet dont le contenu se répandit sur le guéridon et n’épargna pas les notes du commissaire. Pierre ne s’excusa pas, se disant qu’il fallait bien être flic et ne pas réfléchir beaucoup pour n’avoir pas même à portée de main un cendrier digne de ce nom.

- Alors, Monsieur Saugy, comment se passent vos vacances au Beau Regard?

- Comme chaque année, je m’emmerde. Il n’y a rien à faire et on ne peut même pas aller seul au village, il y a vingt minutes de marche et pas de transports publics. Tu parles d’un ghetto pour aveugles! Il y a évidemment toujours la possibilité de commander le petit bus de l’hôtel. Mais soit il revient te prendre trop tôt lorsque tu as trouvé des potes, soit trop tard quand tu ne rencontres personne, et tu glandes des heures. Heureusement que j’ai des bouquins sur mon lecteur MP3.

- Vous étiez où hier soir?

- Comme d’habitude, au bar.

- Il y avait du monde?

- Comme d’habitude, pas grand monde, toujours les mêmes.

- C’est-à-dire?

- Deux ou trois pingouins et, en fin de soirée, Jürg Wenger, la petite et moi.

- Vous vous entendez bien avec Wenger?

- C’est un intellectuel. Il fait la leçon à tout le monde et n’écoute personne. S’il continue comme ça, il aura des problèmes, il s’engueule avec tout le monde.

- Avec vous aussi?

- Oh, moi je m’en tape. Cela me fait simplement chier quand il me casse un coup.

- C’est-à-dire?

- Je la trouvais mignonne la petite, je me la serais bien faite. Mais Wenger, homme marié et respectable, s’en est mêlé et bien sûr ça été foutu!

- Vous avez quitté le bar à quelle heure?

- Lorsque j’ai vu que je n’avais aucune chance, je me suis tiré. A minuit et demi environ. Et je les ai laissés faire leurs petites affaires.

- Vous êtes très jaloux?

- Non, mais ce n’est pas facile de se lever une gonzesse. Et pour une fois qu’il y en a une qui est aveugle et pas trop moche!

- Est-ce qu’ils se sont dit quelque chose de spécial?

- Je n’en sais rien, ça m’a tellement contrarié que j’ai mis mon casque sur les oreilles et fini mon verre rapidement.

- Lorsque vous avez quitté le bar, il n’y avait qu’eux?

- Oui, Eric s’était barré une demi-heure avant en nous laissant une bouteille de rouge et quelques bières.

- Vous êtes directement remonté à votre chambre?

- Non, je suis passé chez la Monique parce que j’avais envie d’un câlin. Mais elle m’a remballé et je me suis cassé.

- C’est qui, Monique?

- Une que je connais depuis longtemps. Mais ne vous y frottez pas, il faut être aveugle pour se taper un engin pareil.

Le commissaire rigolait franchement maintenant. Ce gars lui était vraiment sympathique. Il regrettait de ne pas l’avoir connu dans d’autres circonstances pour taper le carton en éclusant quelques bières.

- Je peux vous poser une question indiscrète, mais si cela vous gêne?, continua Moser, ravi d’avoir l’occasion d’en savoir un peu plus sur le monde des aveugles. Est-ce que vous avez déjà vu?

- Oui, jusqu’à l’âge de 8 ans.

- C’est un accident?

- Non, une maladie.

- C’est arrivé d’un coup?

- Non, pas du jour au lendemain.

- Alors vous voyez noir?

- Non, je ne vois rien.

- Mais comment ça, rien?

- Oui c’est ça, rien.

- Oui mais rien, c’est noir?

- Non, noir c’est déjà une couleur. Je vous dis: rien.

- Quand vous rêvez, vous voyez?

- Oui, mais je constate qu’avec le temps les couleurs s’estompent et que je rêve de
plus en plus en noir et blanc.

- Alors vous connaissez les couleurs?

- Evidemment, puisque j’ai vu.

- Et les aveugles de naissance, comment est-ce qu’ils rêvent?

- Comme ils n’ont jamais perçu par leurs yeux, les aveugles de naissance ne peuvent évidemment pas rêver en images. Leur cerveau ne dispose pas des données qui leur permettent de se faire leur cinéma. Alors ils rêvent avec leurs autres sens, expliqua Pierre qui avait bien appris une leçon qu’il débitait presque tous les jours.

- Vous écrivez comment?

- Quand j’écris, et ce n’est heureusement pas tous les jours, c’est avec un ordinateur équipé d’un afficheur braille et d’une synthèse vocale.

- Comment avez-vous appris à lire et à écrire?

- J’ai appris le braille avec de petites chevilles métalliques qu’on enfilait dans six trous qui représentent les six points de l’écriture braille. C’était difficile parce qu’il fallait composer les lettres à l’envers pour pouvoir les lire à l’endroit après avoir retourné la planche.

- Pourquoi ça?

- Pour apprendre à écrire avec un poinçon, chef. Lorsqu’on perce du papier à l’aide d’un poinçon, on écrit de droite à gauche en inversant les lettres afin de pouvoir lire de gauche à droite après avoir retourné la feuille. Bien sûr, maintenant ce n’est plus comme ça. Aujourd’hui, les jeunes aveugles apprennent le braille avec des logiciels spécialisés. Ils sont bardés d’ordinateurs, d’appareils de prise de notes et de téléphones portables qui causent. Ils ne savent plus écrire avec un poinçon. Et pourtant, c’est l’équivalent de votre stylo.

- Et à compter?

- J’ai appris à compter avec de petits cubes comportant les chiffres sur les facettes. On glissait ces cubes dans une grille et on formait les additions, les soustractions, etc.

D’un geste, Moser fit signe à son adjoint de ramener Pierre, non sans avoir précédemment relevé les empreintes digitales du Combier.

- Je peux vous laisser à l’ascenseur?

- Non, je ne connais pas bien cette partie du bâtiment. Je ne suis pas aussi autonome que Wenger. Amenez-moi jusqu’au bar, je vais m’en taper un petit avec mon pote Gégé avant le repas.

Chapitre 7

Dimanche 5 décembre 2010

L’Association suisse des aveugles et malvoyants (ASA) avait été fondée au début du 20e siècle. Gérée par un comité directeur élu par une assemblée de représentants des membres, tous handicapés de la vue, elle était passée depuis les années cinquante, d’un statut d’association d’individus qui souhaitaient avant tout s’entraider à celui de fournisseur de prestations qu’elle proposait à des membres devenus plus soucieux de leurs intérêts personnels que du bien commun.

Malgré l’accroissement pléthorique de son offre, le nombre de ses membres restait stable. Cet état de chose s’expliquait en grande partie par l’image que l’ASA montrait d’elle-même, une image avant tout axée sur la cécité alors que 90% de ses membres étaient malvoyants. Les aveugles, cela rapporte beaucoup d’argent lors des collectes mais cela peut effrayer les personnes que la seule évocation de la cécité plonge dans le désespoir.

Le chiffre d’affaires ainsi que le nombre de collaborateurs avaient explosé au fil des ans sans que cela ne trouble le sommeil des édiles bien-pensants de l’ASA. Depuis peu, un déficit structurel chaque année plus important s’était fait jour. Encore quelques années de ce régime et l’ASA serait en faillite.

Dès l’élection du nouveau président Robert Favre, l’étoile de Jürg Wenger s’était mise à pâlir. Robert Favre était avant tout un gestionnaire et ne faisait que peu de cas des individus. Le comité directeur sur lequel Wenger régnait jusqu’alors en maître absolu subissait désormais la pression implacable de son nouveau président. Suite à une séance particulièrement houleuse, la mise à pied du secrétaire général avait même été secrètement évoquée.

Cette fameuse séance s’était déroulée un samedi matin de juillet entre deux portes, en pleines vacances. Sur la table, un catalogue de mesures d’économie de quarante pages. Ça allait de la fermeture d’unités d’aide à la réinsertion des personnes handicapées jusqu’à la facturation du papier de toilette au personnel. Le jeu de massacre avait commencé: tu me laisses ça, je te laisse tranquille dans ta région.

De nouvelles élections étant proches, les membres du comité directeur hésitèrent à toucher de plein fouet aux prestations offertes aux membres et s’acharnèrent plutôt sur le personnel qui ne portait aucune responsabilité quant aux décisions aberrantes prises par le comité directeur au fil des ans.

Il était un fait que l’on ne pouvait en aucun cas reprocher au secrétaire général: il défendait bec et ongles ses collaborateurs et les membres. Si bien qu’il se trouva systématiquement en porte-à-faux avec les décisions prises. Le ton était monté et ce qui devait arriver arriva.

Jürg Wenger avait perdu ses nerfs et s’était mis à insulter toutes les personnes présentes comme s’il se trouvait encore entre camarades de classe en train de se battre dans le préau de l’école spécialisée pour aveugles de Schaffhouse.

- Voilà le tabouret de bar, Monsieur Saugy, dit Emmenegger en posant la main de Pierre sur le dossier pour montrer qu’il avait appris sa leçon.

- Merci, est-ce que Gérard est là?

- Oui, je suis là, à l’autre bout du bar!

- Tu viens ou je viens?

- J’arrive.

Pierre Saugy et Gérard Henchoz gardèrent tout d’abord le silence tout en sirotant leur anisette.

Ce fut Gérard qui rompit le silence le premier.

- De Dieu, c’était un peu glauque, ce matin, le cours de pierre ollaire. Tu aurais pu entendre une mouche voler. On m’a dit que tu avais été interrogé, c’est vrai?

- Oui, parce que j’ai traîné au bar hier soir et que tu m’as laissé tomber comme un salaud!

- Excuse-moi, mais j’ai dû faire une pause. La responsable du cours m’a à l’œil et si je fais le veau tous les soirs, tu peux être sûr que j’aurai droit à un petit lavage de cerveau au petit-déjeuner. Qu’est-ce que tu penses, toi?

- Ecoute, D’après les questions qu’ils posent, j’ai l’impression que c’est un crime. En plus, pourquoi est-ce qu’ils restent planqués dans le bureau du directeur, on n’a pas revu la petite Dragiza. En plus, les Brun semblent s’être barrés sans rien dire à personne. Bizarre non?

Gérard Henchoz était aussi, dans son genre, un personnage, une gueule pourrait-on dire. Il arborait fièrement les tatouages qu’ils s’était fait faire durant sa turbulente jeunesse. Cette « graine de voyou » venait d’une famille éclatée. Elevé par une tante, il avait dû faire sa scolarité en milieu spécialisé. Lors d’une querelle, il avait perdu un œil, crevé par un caillou. Plus tard il perdit l’autre des suites d’un glaucome qu’il hébergeait à son insu. Il avait maintenant deux prothèses, dormait mal comme nombre d’aveugles et ses dents étaient ruinées à cause des médicaments qu’il avait pris des années durant pour faire baisser la pression intraoculaire provoquée par le glaucome. Gérard avait épousé une femme charmante et était père de deux enfants. Il était passionné d’informatique et de sculpture sur pierre ollaire. Il lui suffisait de toucher une pierre pour savoir ce qu’il pourrait en faire. Dès l’instant où il avait décidé ce qu’il allait réaliser, il se fondait dans la pierre et plus rien ne pouvait le déranger, sauf l’heure de l’apéro. Arc-bouté sur ses limes et autres outils contendants, il travaillait à une vitesse phénoménale, si bien que ses copains, pour le taquiner, disaient volontiers: « Si vous voulez un dauphin, repassez dans une demi-heure! » En le voyant, personne n’aurait deviné que, derrière ses manières un peu frustes, Gégé avait un authentique sens artistique.

Les derniers mots de Pierre Saugy furent captés par quelqu’un, à l’autre bout du bar, qui allait s’empresser de les répéter. Si Caroline s’était doutée de l’effet dramatique qu’auraient ces racontars, elle se serait certainement abstenue. La nouvelle sensationnelle se répandit comme une traînée de poudre. Elle franchit allègrement la barrière linguistique et devint incontrôlable dès lors qu’elle fut relayée par la ligne de contact de Blindovox, le serveur vocal de l’Association.

Béatrice venait d’achever le récit de sa nuit passée à l’hôtel Beau Regard. Au fur et à mesure du récit, elle voyait le visage de Monsieur Z, un fortuné banquier zurichois se fermer.

- Ecoutez Béatrice, jusqu’ici, nous n’avons jamais eu de problèmes avec vous. Qu’il s’agisse d’un malheureux concours de circonstances, peu importe. Vous pouvez aisément comprendre que nos affaires ne peuvent pas être entravées par des concours de circonstances. Vous faire passer la frontière, c’est difficile mais c’est possible. Par contre, pour votre ami, c’est impossible. De même qu’il est totalement hors de question qu’il se fasse prendre par la police, il devra être éliminé.

Béatrice fondit en larmes.

- Mais je ne veux pas, ce n’est pas possible!

L’homme la fit taire d’un geste.

- Si cette solution ne vous plaît pas, ma chère, nous nous verrons dans l’obligation de vous éliminer vous aussi, est-ce clair, Béatrice? Allez, calmez-vous. J’ai remarqué qu’il avait un léger penchant pour la boisson, nous allons le faire boire jusqu’à plus soif puis nous lui administrerons une mixture indécelable de notre composition et nous le déposeront à l’arrêt de bus d’un discret village. Si la police vous interroge, vous n’aurez qu’à dire que vous vous étiez disputés ou quelque chose du genre et que vous l’avez laissé là. Ainsi, vous serez tout au plus accusée de non assistance à personne en danger. Par contre, je comprends aisément que vous ne vouliez pas assister à cette mise en scène. Nous vous épargnerons ce pitoyable spectacle.

L’homme se dirigea vers une armoire, prit deux verres, versa dans chacun une généreuse rasade. Après avoir vidé son verre d’un trait, il dit:

- Buvez ça, puis prenez un Rohypnol, vous dormirez jusqu’à demain. Ensuite, nous nous débrouillerons pour vous faire passer la frontière.

Tout se déroula comme l’homme l’avait prévu. La soirée avait été parfaitement orchestrée. Paul raconta avec humour sa vie d’aveugle avec force détails. Paul buvait sec, l’homme, lui, faisait semblant de boire et versait discrètement le contenu de son verre dans une plante verte qui n’allait certainement pas se remettre de ce traitement. Vers la fin de la soirée, l’homme fit boire Paul à même les bouteilles afin que l’aveugle pose ses empreintes digitales sur plusieurs flacons. Finalement, Paul s’endormit, ivre mort, dans le confortable fauteuil de la magnifique villa de la Goldküste en compagnie de l’honorable banquier au-dessus de tout soupçon. A ce moment-là, le banquier ordonna à son médecin particulier d’inoculer à Paul une substance qui allait arrêter son cœur. Puis le médecin sans scrupule, avec l’aide du banquier qui n’en avait pas davantage, hissa le corps inerte dans une camionnette. Le banquier se garda bien d’accompagner son employé dans cette macabre opération : on ne sait jamais.

Le corps de Paul, couché sur le banc de l’abribus, fut découvert par une brave femme qui se rendait dévotement à l’église du village voisin de Zollikon. A côté du mort, une bouteille vide et une autre très entamée, dans son sac de voyage, une troisième, vide.

Chapitre 8

Dimanche 12 décembre 2010

Jean-Paul Curty, 140 kg, 180 cm au garrot, solide Bullois chargé de l’hôtel Beau Regard au sein du comité directeur depuis douze ans, attendait avec bravoure 11 h 30, le moment où il pourrait se taper son premier petit blanc. Du Vully, bien sûr, un nectar tellement acide qu’il perforait tout estomac normalement constitué mais qui, en pays fribourgeois, faisait des centenaires à ne plus savoir que faire. C’est ainsi qu’il avait déjà appuyé au moins cinq fois sur le bouton de sa montre parlante qui égrenait les minutes d’une voix nasillarde avec une affligeante lenteur.

Même si il n’y mettait pas toujours les formes, Jean-Paul était un bon membre du comité directeur. Il connaissait parfaitement tous les rouages de l’ASA et avait toujours eu pour objectif le bien des membres. Complètement aveugle depuis la cinquantaine, comme quatre de ses frères atteints de la même maladie dégénérative de la rétine, on le sentait ces derniers temps parfois un peu triste, voire désabusé de constater que le Beau Regard était remis en cause sans que l’on se préoccupât le moins du monde du sort de celles et ceux qui le fréquentaient ou y travaillaient.

Histoire d’économiser des pas, il enclencha la radio pour écouter les infos tout en refermant du pied la porte du frigo. Les prévisions météorologiques étaient vraiment exécrables: neige sur tout le pays, autoroutes bloquées, certaines lignes de chemin de fer fortement perturbées, voire interrompues. Mais, sur Bulle, rien pour l’instant.

Jean-Paul était perplexe. Depuis 10 heures, il attendait un coup de fil de Peter Supersaxo pour planifier une séance. (Après toutes ces années de travail et quelques solides apéros, le Valaisan était devenu un ami.) Mais toujours rien. Tout en mettant ce retard sur une surcharge de travail, l’hôtel étant plein, il se versa une généreuse rasade de son picrate favorit dans le grand verre de pyrex réservé à cet effet.

Avant de prendre des nouvelles de l’hôtel après le coup de feu de midi, il allait profiter de ce petit moment de calme pour faire son inspection quotidienne de Blindovox. « J’écoute tout, je retiens tout, on ne sait jamais, cela peut toujours servir et, quand bien même ce sont toujours les mêmes qui râlent, il faut se tenir au courant du pouls de la bête. »

Lorsqu’il entendit la nouvelle du drame qui se jouait dans « son hôtel » il faillit s’étrangler en avalant d’une traite ses deux décis de Vully et le verre de pyrex avec. Il se rua sur le téléphone et composa fébrilement le numéro de portable de Supersaxo, pas de réponse. Pas davantage sur celui de Marja Mazzoleni.

En désespoir de cause, il composa le numéro principal de l’hôtel. Après une dizaine de sonneries qui lui en parurent trois cents, une voix apeurée prit la peine de répondre.

- Bonjour, je ne sais plus qui vous êtes. Ici Curty, passez-moi immédiatement Supersaxo!

- Mais nous avons reçu l’ordre de ne le déranger sous aucun prétexte!

- Vous savez qui je suis ou quoi?

- Bien sûr, Jean-Paul. Je vais voir ce que je peux faire, dit la jeune stagiaire Ursula, dont le cœur battait à tout rompre.

L’attente à laquelle dut se soumettre malgré lui celui que le personnel de l’hôtel appelait respectueusement « le boss » se prolongea deux bonnes minutes avant que la voix éteinte de Supersaxo ne retentisse dans le combiné.

- Que se passe-t-il? demanda Jean-Paul, gueulant presque.

- Il y a eu un drame, cette nuit, Jean-Paul, c’est grave.

- Et je l’apprends par Blindovox, moi, le responsable de ton hôtel au comité directeur. Tu te fous de ma gueule ou quoi?

- Ecoute, Jean-Paul, j’étais vraiment certain que nous contrôlions complètement la communication, je ne comprends pas comment cette « fouille-merde » de Caroline a eu l’info.

- Tu appelles ça contrôler la communication quand tu laisses ton supérieur dans l’ignorance, bravo! En tout cas, elle est un peu plus maline que vous, bande de nuls, j’arrive.

- Jean-Paul, il y a une tempête de neige, toutes les routes sont bloquées. Reste à Bulle, je te tiens régulièrement au courant de la suite des événements mais tu ne pourras vraisemblablement pas arriver jusqu’ici. Je crains fort que le confinement auquel nous allons être soumis durant un ou deux jours ne complique singulièrement les choses, l’ambiance est effroyable et la situation sera très difficile à contrôler. Nous sommes déjà au bord de la rupture.

- Raison de plus pour que j’arrive, moi je sais causer aux gens. La police est là?

- Bien sûr, deux flics, coincés comme nous sur cette foutue colline. Je t’en prie, Jean-Paul, ne viens pas, je ne suis vraiment pas sûr que nous puissions te récupérer.

- Ce ne sont pas trois centimètres de neige qui vont me faire peur. Tu crois peut-être que lorsque j’étais chef de compagnie au lac Noir, on s’en faisait pour trois malheureux flocons?

- Ecoute, fais ce que tu veux, mais je ne veux en aucun cas être tenu responsable de ce qui pourrait t’arriver. C’est bon comme ça?

- Oui, c’est comme ça qu’on peut compter sur les potes!

Vu qu’il était au Beau Regard comme à la maison du fait des très nombreuses séances organisées dans l’hôtel, les préparatifs du « boss » furent vite réglés. Il saisit le baise-en-ville contenant son fidèle couteau suisse, sa fiole de pomme pour les situations d’urgence et son lecteur MP3, il administra un bisou à Madame qui ne comprenait rien à ce qui se tramait et en voiture Simone!

De Bulle à Fribourg, rien à signaler. Dès Fribourg, les difficultés commencèrent. Le train pour Zurich entra en gare avec 20 minutes de retard et le wagon-restaurant avait déjà été pris d’assaut par de jeunes recrues fêtant la quille. Jean-Paul prit donc place, la mort dans l’âme, à l’étage supérieur du convoi espérant croiser dans un temps raisonnable le chariot qui lui permettrait de commander ses trois sandwichs et ses deux bières réglementaires. Le chariot arriva bien, mais les recrues l’avaient déjà pillé, si bien que notre carnassier dut se contenter de trois tourtes de Linz et de deux décis d’un rouge innommable. « Ça commence bien! » se dit-il.

A Zurich, un employé prévenant déconseilla poliment à Jean-Paul d’essayer de rallier la gare qui se trouvait à vingt minutes à pied de l’hôtel Beau Regard. Sourd à toute recommandation, Jean-Paul prit place dans un train régional dont le départ n’était non seulement pas annoncé mais peu probable, compte tenu des chutes de neige incessantes. Mais l’homme était opiniâtre et, tout à coup, le convoi s’ébranla. Pas un rat dans le train, ni contrôleur, ni voyageur, ni annonces au haut-parleur, rien que le conducteur et Jean-Paul. A la première halte, le conducteur traversa les deux wagons composant le train et fut très surpris de la présence de cet aveugle non accompagné. Dans son allemand légendaire, Jean-Paul tenta de faire comprendre à l’employé CFF qu’il se rendait à l’hôtel Beau Regard.

Parvenu à la gare la plus proche de l’hôtel, le conducteur du train proposa à Jean-Paul de le diriger vers une cabine téléphonique, ce que ce dernier s’empressa de refuser puisqu’il était propriétaire d’un téléphone portable du dernier cri. L’aimable cheminot parti, Jean-Paul voulut extraire son portable de sa poche et constata qu’il l’avait oublié, manifestement dans le train entre Fribourg et Zurich, peut-être lorsqu’il donnait à son épouse quelques explications sur les raisons de son départ précipité.

Il se mit à appeler d’hypothétiques passants mais le vent et la neige, qui tombait maintenant obliquement, étouffaient tous les bruits. On n’y voyait pas à plus de cinq mètres. Après un quart d’heure de vains appels dans toutes les langues qu’il connaissait, Jean-Paul dut se rendre à l’évidence : il était seul et il était illusoire de chercher un taxi dans des conditions pareilles. Mais l’homme ne manquait pas de courage et de ténacité.

« Ce ne sont tout de même pas vingt minutes à pied, peut-être le double à cause des intempéries, qui vont me faire peur. Mais comment m’y retrouver? Je vais suivre les rails du train qui me conduiront après le deuxième tunnel à deux cents mètres à travers champs au pied du Beau Regard. »

Au début, tout se passa relativement bien. Il traversa sans mal le premier tunnel. A sa sortie, la neige tombait si dru que les repères disparaissaient les uns après les autres sous sa fidèle canne blanche. Il chuta une première fois, mais se releva. L’angoisse commença à s’insinuer en lui. Une seconde chute brisa sa canne en trois misérables morceaux et lui causa une douleur fulgurante au genou. Serrant les dents, il se releva encore mais son genou ne le soutenait plus et il se mit à ramper. Alors, une peur panique s’empara de lui et lui fit perdre tout bon sens. Il se mit à hurler de toutes ses forces mais ses cris étaient étouffés par les hurlements du vent.

Il s’assit et se prit la tête dans les mains. Malgré l’eau de vie de pomme tirée à 50 degrés distillée à la maison qu’il avait avalée d’un trait, le froid l’engourdissait petit à petit. Il se mit à pleurer.

Ce n’est que le lendemain que les préposés au dégagement de la voie ferrée découvrirent le corps de Jean-Paul.

Chapitre 9

Vendredi 31 décembre 2010

Dans le cadre de sa convalescence, après une opération lourde qui s’était heureusement bien passée, Hans-Ruedi suivait depuis quelques jours un cours de remise en forme à l’hôtel Beau Regard.

Comme le voulait l’usage, les participants à un même cours devaient prendre leurs repas à la même table. Malheureusement pour Hans-Ruedi les cinq personnes qui complétaient l’effectif du cours se composaient de trois femmes, la septantaine bien sonnée, dont les intérêts étaient à peu près aussi limités que la vue; de Nicolas, un jeune homme polyhandicapé, avec lequel Hans-Ruedi entretenaient des rapports cordiaux, limités peut-être, mais pleins de la gentillesse naturelle du jeune homme et de la paternelle attention de l’enseignant qu’il avait été; enfin d’un ancien camarade de classe auquel Hans-Ruedi n’avait jamais rien eu à dire – mais il savait se montrer poli.

- C’est sûrement des étrangers qui ont fait un mauvais coup, dit Trudi pour engager la conversation, tout en lapant bruyamment sa soupe puisque les autres avaient déjà bu le jus de fruit qui constituait l’alternative aux célèbres potages de la maison.

- Encore des Yougoslaves, des Arabes quoi! ajouta Petra qui ne supportait pas les étrangers depuis qu’un chauffeur de bus portugais avait refermé les portes du bus sans l’attendre. Elle avait su qu’il était Portugais parce qu’il avait stoppé son véhicule vingt mètres plus loin pour venir la récupérer.

- Excusez-moi, Mesdames, les Yougoslaves ne sont pas des arabes. Une minorité d’entre eux ont été islamisés lorsque ces régions faisaient partie de l’empire ottoman, soit jusqu’à la fin du 19e siècle à peu près.

- Ecoutez, Hans-Ruedi, on n’est pas au Beau Regard pour suivre un cours d’histoire. Qu’ils soient Yougoslovaques ou arabes, c’est bien la même racaille, non! Qu’en penses-tu Simone?

Simone attendait fébrilement la suite du repas car c’était essentiellement pour cette raison qu’elle s’inscrivait à des cours. Cela lui faisait des vacances pas trop chères et, surtout, ça la changeait des repas livrés par le centre social de son quartier, qu’elle mangeait seule dans sa cuisine souvent sans même prendre la peine de les sortir de l’emballage et de les réchauffer.

- Je me rappelle, dit-elle enfin, je n’avais pas voté pour l’initiative Schwarzenbach à l’époque, j’étais vraiment une bécasse. Maintenant, il n’y a dans notre hôtel plus que des étrangers qui ne parlent pas le suisse allemand, ne connaissent rien aux aveugles et sont bien incapables de nous guider dans cette grande maison.

Hans-Ruedi, que certains surnommaient le philosophe de l’ASA, tenta de s’immiscer prudemment dans la conversation.

- Il est vrai qu’il y a trente ans le Beau Regard était bien plus petit. Il ressemblait à une pension de famille. On mangeait bien, des plats comme à la maison. C’est sûrement de cette époque que datent ces pochettes poisseuses en plastique qui contiennent notre serviette. A l’époque déjà le personnel était composé majoritairement d’étrangers très agréables car les Suisses ne voulaient plus faire ce genre de travail.

On ne l’écouta même pas. Tous se jetèrent sur l’entrée qu’ils engloutirent en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire.

En attendant le plat de résistance, la conversation glissa sur les Brun que personne ne connaissait puisqu’ils ne parlaient pas l’allemand. Trudi décréta de manière péremptoire que, de toute façon, les Français n’étaient pas des gens sérieux, qu’ils faisaient des voitures de mauvaise qualité, qu’ils trichaient au football comme disait son fils et que, finalement, ils s’étaient éclipsés pour éviter de payer la note, des malhonnêtes qui profitaient de la proverbiale hospitalité suisse.

A chaque table, les discussions roulaient bien évidemment sur le même sujet. Le personnel ne comptait vraiment pas sa peine et se démenait afin que chacun fût satisfait, que rien ne pût aviver l’incendie qui couvait mais était encore sous contrôle.

Pierre et Gégé, comme à leur habitude, n’attendirent ni le dessert ni le café pour se diriger aussi discrètement que possible vers le bar, afin de s’en jeter encore un ou deux et de pouvoir discuter au calme.

- Il y a quelqu’un qui sert au bar, ou quoi? aboya Pierre.

Charlotte était en train de soutenir Ursula, la petite stagiaire-réceptionniste qui ne s’était pas encore tout à fait remise du téléphone du boss. Elle l’abandonna pour aller servir ceux qui étaient de loin les meilleurs et les plus généreux clients du bar.

- Ces messieurs?

- Pour moi, deux de merlot, dit Gégé.

- Pour moi, comme d’habitude, dit Pierre.

A l’autre bout du bar se trouvait le commissaire Moser. Il ne consommait pas, il consultait ses notes. Instinctivement, il referma son cahier et considéra le bar avec attention. A sa grande surprise, il vit Charlotte qui, comme une aveugle mais en fermant les yeux, plongea un doigt dans le verre au niveau de la fatidique ligne et cessa de verser l’abricotine à l’instant précis où le liquide touchait son index.

- Pourquoi faites-vous ça? demanda Moser.

- Les aveugles font comme ça avec le doigt pour verser et comme j’aime bien les voir faire, j’essaie de faire comme eux, répondit Charlotte un peu gênée.

Moser rouvrit son carnet et nota: « Elle aime faire comme les aveugles ».

- J’espère que tu te laves les mains de temps en temps, dit Gégé qui ponctua cette remarque très fine d’un rire gras.

- Surtout quand…, renchérit Pierre.

Pour reprendre un peu contenance, Charlotte ajouta d’un ton docte que certains aveugles arrivaient même à remplir un verre à ras sans qu’aucune goutte ne déborde rien qu’en écoutant le bruit du liquide montant dans le récipient. Mais ça, avoua-t-elle, elle n’y parvenait pas encore.

Tout en sirotant son rouge, Gégé chuchota à l’oreille de Pierre:

- Puisque le flic est là, tu ne crois pas qu’on devrait lui dire pour Dragiza?

- Je pense que tu as raison, mais il faut qu’on y aille quand même prudemment.

- Eh! le flic, t’as une seconde? dit Pierre qui aurait pu s’adresser au président de la République comme à son concierge.

Moser s’approcha des deux soiffards.

- Vous parlez français? poursuivit Pierre qui était passé sans aucun problème au vouvoiement.

- Oui, un peu, dit Moser un brin hésitant.

- Vous savez, commença Gégé, ce n’est certainement pas la petite Dragiza qui a fait quoi que ce soit à Roseline. Elle est toujours comme ça : quand il a y des jeunes femmes seules, elle aime bien les aider, les conseiller et les soustraire à nos pattes, dit-il en riant, en bref, elle n’aime pas trop les mecs, si vous voyez ce qu’on veut dire. C’est pour ça qu’elle n’a pas peur et qu’elle est très gentille avec les gars comme nous. Mais attention, ne nous faites pas dire ce qu’on n’a pas dit. Nous sommes convaincus que Dragiza a toujours été correcte avec les clientes.

- Cela pourrait vouloir dire que Roseline était peut-être lesbienne? interrogea le commissaire.

- Ça, je n’en sais rien. Si Wenger ne m’avait pas cassé mon coup hier soir, j’aurais pu vous le dire. Allez donc le lui demander! dit Pierre en rigolant. Cette dernière réplique fit bien rigoler les deux potes et fit sourire le policier.

- Eh! Charlotte, remets une tournée, demande au commissaire ce qu’il veut boire et va vite raconter ce qu’on dit à ton chef!

Moser refusa le verre offert par les deux compères. Il se leva et se dirigea vers la grande fenêtre donnant sur la terrasse. La neige tombait toujours. Ses pensées s’abîmèrent dans ce rideau impénétrable.

- C’est vrai, se dit-il, nous n’avons aucune preuve contre la jeune Dragiza, aucune empreinte digitale compromettante et le témoignage des deux allumés du bar tendrait à la disculper puisqu’il semble qu’il n’y ait pas de mobile. Nous devrons bien la relâcher à la fin de la garde à vue.