Du Café de l'Ouest à Ouagadougou

Croisière pour l'alphabétisation des enfants aveugles du Burkina Faso

Image d'accueil: Ecole Braille Jean-Marc Meyrat à Boulsa au Burkina Faso

Catégorie: Crime en un clin d’oeil

Chapitre 10

Vendredi 31 décembre 2010

Habituellement, lorsque le Beau Regard était plein, Peter Supersaxo donnait un coup de main au service. Sa présence représentait plutôt une entrave au travail impeccable d’un personnel expérimenté. Mais bon, c’était le patron. Il serrait des mains, racontait des blagues d’un goût douteux et adorait décrire, en se référant au cadran de la montre, l’ordonnancement des aliments dans l’assiette de ses clients aveugles. Une autre technique consistait à représenter l’assiette en s’inspirant des quatre points cardinaux, mais beaucoup des clients du Beau Regard avaient déjà perdu le nord! Il lui arrivait également de couper la viande des consommateurs aveugles non accompagnés. Mais aujourd’hui Supersaxo brillait par son absence.

Jürg Wenger, le secrétaire général de l’ASA, tranchait seul sa viande. Le verbe haut et le verre de rouge plein, il avait glissé dans son col de chemise une immense serviette pour éviter de maculer son magnifique costume. Il mangeait parfaitement bien, avec adresse, tout en s’aidant élégamment et très discrètement de l’index de la main gauche. A cette table, une controverse très animée était sur le point de mettre aux prises Jürg Wenger et Jacques Michel, un délégué de la section genevoise dont le coup de fourchette n’avait d’égale que la faconde relayée par une voix d’airain. Le sujet de la discussion, dont le ton montait petit à petit, portait sur les prochaines économies auxquelles il faudrait bien consentir si l’on voulait pérenniser l’association.

Depuis plusieurs années, l’ASA avait vu ses charges augmenter régulièrement, cela d’autant plus facilement que la générosité du public était indéfectible, voire en augmentation, et que le comité directeur d’alors ne contrôlait pas les dépenses. Mais depuis trois ans les dons et surtout les legs ne couvraient plus le déficit chronique et il avait bien fallu puiser dans les réserves pour que l’ASA continue d’assumer ses engagements. Cette situation ne pouvait plus durer, au risque de remettre en cause l’existence même de l’organisation. Ainsi, les investissements prévus pour la rénovation du Beau Regard avaient été repoussés aux calendes grecques, certaines prestations aux membres diminuées, certaines autres supprimées et les salaires des collaborateurs gelés.

Tout en saisissant une tranche de la troisième corbeille de pain qu’Eric avait posée devant lui, Jacques ouvrit les hostilités.

- Vous ne nous avez jamais informés que les collaborateurs de l’ASA recevaient systématiquement des chèques Reka en guise de prime de fin d’année! dit Jacques en portant à sa bouche un gigantesque morceau de saucisse dont la sauce brunâtre avait déjà causé des dégâts irrémédiables sur sa chemise. Jacques n’en faisait que peu de cas puisque, souillés ou non, il changeait chaque jour de chemise et de pantalon.

- Ça ne te regarde pas, ça relève de l’opérationnel et pas de la milice! rétorqua Jürg en reposant bruyamment son couteau sur la table.

Jacques avait l’habitude de la fougue et des éclats de voix de Jürg et ne se démonta pas. Il reprit:

- Si à chaque question que pose un délégué tu réponds ainsi, on sert à quoi alors?

- Parfois, je me le demande! répondit Jürg, mauvais.

- Ecoute Jürg, nous n’allons pas nous engueuler aujourd’hui. Il y a plus grave que nos vieilles bringues d’aveugles, non?

Jürg, qui ne supportait pas de ne pas avoir le dernier mot, dut bien admettre que Jacques avait raison. Alors la discussion vira sur les résultats de la dernière soirée du championnat suisse de hockey sur glace.

Jacques Michel, aveugle de naissance, et Jürg Wenger, qui avait perdu la vue à l’adolescence, avaient fréquenté la même école spécialisée et partageaient la même passion pour le hockey. Ils n’auraient raté pour rien au monde les reportages à la télévision. Mais le ton monta à nouveau quand ils abordèrent la polémique qui secouait le milieu des aficionados de ce sport: la composition de l’équipe nationale qui allait participer aux prochains championnats du monde à Berlin.

Depuis midi, la porte du bureau de Supersaxo était restée close. Peter était assis à sa table de travail, la tête dans les mains. Il sortit son trousseau de clés et ouvrit le tiroir du bas de son bureau où reposait sa bouteille quotidienne de Johnnie Walker Red Label. Elle avait déjà un bon coup dans l’aile. Le matin, jusqu’à ce que les chiffres de l’horloge de son bureau soient identiques, Peter ajoutait un peu de coca. Mais dès onze heures, il jugeait qu’il pouvait s’en passer. Il prit la bouteille et but une solide rasade au goulot. Puis il s’abîma à nouveau dans ses pensées.

« Je suis vraiment un salaud. Je n’ai pas suffisamment insisté pour que Jean-Paul ne monte pas au Beau Regard. C’est vrai, quelque part ça m’arrangerait que Jean-Paul disparaisse. Bien qu’il ne soit pas comptable, son instinct lui a fait subodorer dans ma comptabilité des irrégularités que des contrôleurs patentés n’ont pas détectées. Mais il n’a rien dit, puisque cela maintenait le Beau Regard à flot. Pourtant Jean-Paul est un ami. Il faudra bien que je l’appelle sur son portable car s’il lui arrive quelque chose de fâcheux, on m’accusera de non-assistance à personne en danger, un aveugle en plus. Mais si je magouille un peu pour l’hôtel, c’est parce que l’ASA ne veut plus le financer et qu’il faut bien que je pense au confort des aveugles et des malvoyants. »

Soulagé par cette dernière remarque pleine de générosité, il en était là de ses pensées lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que Sonia entra comme une furie dans le bureau de son mari.

- Alors, Monsieur se bourre la gueule pendant que nous essayons de maintenir le calme dans l’hôtel? Tu devrais avoir honte.

Elle n’y tint plus et lui allongea une gifle formidable qui fit osciller la tête du patron de l’établissement.

- Tu n’es qu’un raté, un alcoolique, un paresseux et un hypocrite. Tu crois peut-être que j’ignore tes magouilles, mon pauvre! Je ne connais pas les détails, mais il t’arrive de parler en dormant, pauvre type. Je peux d’ores et déjà t’avertir que, quoi qu’il advienne, je vais te lâcher et je me tire avec les enfants. Je n’ai vraiment pas envie d’être complice d’éventuelles escroqueries.

Après s’être un peu calmée, Sonia sortit du bureau de Supersaxo et jeta un regard circulaire dans l’immense hall de l’hôtel. Tout semblait normal. Les participants au cours se rendaient calmement à leur activité tandis que les autres clients se dirigeaient vers leur chambre pour faire une petite sieste après un repas trop plantureux pour les uns, trop arrosé pour d’autres.

« C’est pour ce soir et surtout pour cette nuit que j’ai peur, se dit Sonia.

Chapitre 11

Samedi 8 janvier 2011

Si Sonia avait été moins en colère elle aurait peut-être remarqué, sur la terrasse, la silhouette d’une femme en train de se boucaner les poumons à la Philipp Morris extra-light devant la porte-fenêtre du bureau de Supersaxo. Dès que la mystérieuse silhouette eut la certitude que Sonia ne l’avait pas vue, elle jeta son mégot et courut en direction de sa chambre.

Arrivée dans ses appartements, Caroline, puisque c’est d’elle qu’il s’agissait, se précipita sur le téléphone et composa le numéro de Blindovox. Un scoop pareil, en vingt ans de carrière, elle n’en avait jamais eu. Elle hésitait un peu sur la formulation et se lança dans la rédaction de sa chronique intitulée: «Les magouilles, ça grenouille au Beau Regard». Trop contente de son scoop, elle ne se préoccupait pas du tout des conséquences de son acte De toute façon dans quelques semaines, ce serait la quille, la retraite, la libération!

« Après moi le déluge, je suis un rat bien content de quitter le navire. Heureusement que mes oreilles fonctionnent mieux que mes yeux et que cette grosse fouine de Sonia hurlait si fort », se dit-elle.

Elle allait ressortir de sa chambre, lorsqu’elle eut une idée machiavélique. Il n’y avait qu’une personne qui pouvait lui donner plus d’infos. Il ne dirait rien, évidemment, puisque sur le sujet de son cher Beau Regard il se voulait le seul maître après Dieu et qu’il était champion du monde toute catégorie de la langue de bois. Elle allait appeler Jean-Paul Curty. Avec autant de bouteille qu’elle dans le métier, ce serait malheureux si elle ne découvrait pas quelque chose. Une hésitation, une intonation, une irritation, tout était bon à exploiter. On peut maquiller son visage, pas sa voix.

Surexcitée, Caroline composa fébrilement le numéro de Jean-Paul et fut surprise d’entendre sa femme.

- Jean-Paul, mais il est parti pour le Beau Regard, une histoire un peu compliquée, je n’ai pas tout compris, il a son portable, vous pouvez l’appeler, il est dans le train.

Caroline trouva sans difficulté le numéro sur Blindovox et interloquée, entendit répondre en allemand.

- C’est à dire que, non, ce n’est pas mon téléphone, je l’ai trouvé dans le train lui expliqua une voix semblant assez jeune. Oui, oui, je vais le remettre au contrôleur dès que je le verrai, mais c’est une vraie pagaille avec ce temps.

Caroline resta bouche bée. Jamais Jean-Paul ne se serait séparé de téléphone mobile. Un vrai dingue de tous les gadgets possibles. Elle savait qu’il s’était acheté tout récemment un modèle haut de gamme, dernier cri. Il était arrivé quelque chose de grave, c’était certain. Peu importe de savoir quoi, peu importe s’il avait besoin d’aide, une seule chose comptait, le deuxième scoop en quelques minutes. Elle allait répandre la rumeur avec délectation. Comme il n’y avait aucun fait précis, cela tiendrait au moins quelques heures. Avec ce temps de chien, le boss n’était pas près d’arriver.

Elle reprit son téléphone et, triomphante, annonça: « Disparition mystérieuse d’un membre du comité directeur. » Vu son expérience, elle pouvait manier le conditionnel et les phrases vagues avec assez de brio pour que les gens entendent ce qu’elle voulait qu’ils entendent et non pas ce qu’elle disait vraiment.

Elle savait que le désœuvrement allait pousser les hôtes de l’hôtel à écouter Blindovox. Que faire d’autre, les bouquins ça va un moment… De fait la rumeur se répandit comme une traînée de poudre.

A peine avait-il entamé une petite sieste réparatrice que Jürg Wenger fut réveillé en sursaut par des coups sur sa porte frappés d’une patte d’éléphant par son pote Jacques Michel qui entra avant même d’y avoir été invité.

- Alors là, glapit-il, tu n’es pas dans la merde!

- Merci, on en a déjà parlé à midi, il me semble. Ce n’est pas une raison pour me réveiller!

- A midi, les emmerdements n’étaient qu’un amuse-gueule. Tu n’as pas écouté Blindovox?

- Blindovox! Tu sais bien que je n’écoute jamais. C’est fait pour les membres qui n’ont rien à foutre!

- Eh bien, tu as tort. D’après Caroline, il y a des magouilles financières au Beau Regard et Jean-Paul aurait disparu.

Jürg fit un bond hors de son lit en vociférant.

- La salope, cette fois, je la vire! C’est une teigne, une mal-baisée, moche comme un pou. Cette fois, elle a dépassé les bornes.

- Si elle est mal baisée, tu aurais pu consentir un geste humanitaire, on est une organisation d’entraide, non? ricana Jacques. Si tu la vires, tu donneras du crédit à ses allégations. A ta place, j’irais demander des explications à Supersaxo.

Toujours aussi furieux, Wenger dut se rendre à l’évidence. Sans prendre la peine de rectifier sa mise – ce qui ne lui arrivait jamais – il se rua vers le bureau directorial. Il entra sans frapper et hurla tout de go:

- C’est quoi, tes magouilles?

Endormi dans son fauteuil, Supersaxo émergea, hébété.

- Hein, quoi?

- Te fiche pas de moi, tout le monde est au courant. Et Jean-Paul, il est où?

Le cœur de Wenger s’emballait sous l’effet de la colère qui ne cessait de monter. Il fallait qu’il se calme, il avait déjà été victime d’un sérieux malaise cardiaque.

- Tu réponds ou je t’assomme?

- Mais Jürg, je ne sais pas de quoi tu parles.

- C’est ça, tous les membres sont au courant par Blindovox mais Monsieur le Directeur ne sait rien. Ou tu es le dernier des fumiers ou tu es un incapable total. Quoi qu’il en soit, tu es viré.

Le fait que le licenciement du directeur du Beau Regard ne figurait pas parmi les prérogatives du secrétaire général de l’ASA n’apparut ni à l’un ni à l’autre. Mais si Wenger avait vu la tête que faisait Supersaxo peut-être se serait-il arrêté à temps. Ecumant de rage, il tourna le dos et s’apprêtait à sortir lorsqu’une forte détonation retentit. Sous l’effet de la surprise, Wenger s’effondra sans connaissance.

Chapitre 12

Samedi 22 janvier 2011

Loin de là, du côté de Genève, Robert Favre, le président de l’ASA, ne se préoccupait pas non plus des rumeurs propagées par Blindovox. Ce fut sa très élégante et charmante épouse qui lui mit la puce à l’oreille, avertie par une vieille copine qui passait ses journées au téléphone à écouter Blindovox.

- Tu devrais écouter, ça a l’air grave, il faudrait peut-être que le président se préoccupe de temps en temps des informations que reçoivent les membres de son association.

Dépité, Robert se rendit compte qu’il ne connaissait pas même le numéro de Blindovox. Son épouse lui indiqua la marche à suivre. Il reposa le téléphone, demanda à sa femme de prévenir qu’il n’irait pas travailler cet après-midi, une indisposition quelconque, demanda qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte, qu’il ne répondrait pas au téléphone et s’enferma dans son bureau. Paradoxalement, pour lui, l’homme de chiffres, ce n’étaient pas les soi-disant magouilles qui l’inquiétaient mais la possible disparition de Jean-Paul, car il était au courant de certaines choses. Habituellement très posé, il faillit exploser lorsque sa femme le prévint que Marja Mazzoleni le demandait.

- Je crois que c’est très grave, tu n’as pas le choix, je vais te préparer un remontant, tu en auras besoin.

Robert prit le combiné et entendit Marja totalement hystérique:

- Robert, Robert, Monsieur le Président, Robert c’est épouvantable, je ne sais plus que faire, c’est le chaos!

Robert se ressaisit et dit d’une voix calme:

- Calmez-vous Marja, ces accusations sont certainement sans fondement et je suis certain que Jean-Paul se porte comme un charme.

- Mais de quoi parlez-vous? Je m’en fiche, c’est bien pire! En plus du meurtre de cette nuit, le directeur de l’hôtel vient de se suicider d’une balle dans la bouche et Jürg Wenger a eu un malaise cardiaque. Je ne sais plus quoi faire, c’est le chaos total!

En effet, à l’hôtel Beau Regard régnait la panique la plus complète. Le coup de feu avait été entendu sur deux étages, faisant sortir de leur chambre tous les pensionnaires, tels des rats quittant un navire en perdition. Très vite, le fait que le corps inanimé de Wenger avait été transporté dans la salle de massage proche du bureau de Supersaxo avait été connu de tous. Au comble de l’exaltation, Caroline annonça que le secrétaire général avait été assassiné par le directeur avant que celui-ci ne se tue, peu importe la vérité. Après son heure de gloire, elle pouvait mourir aussi. Moser et Emmenegger ne savaient plus où donner de la tête. Marja était inutilisable, le personnel débordé et les pensionnaires au bord de l’hystérie.

- Emmenegger, démerde-toi pour improviser des scellés sur le bureau de Supersaxo, dis à Charlotte de s’occuper de Wenger, flanque une baffe à Marja si nécessaire et fais en sorte qu’elle réunisse tout le monde à la salle à manger, dit Moser.

Il fallut du temps, mais on y parvint.

- Calmez-vous, j’ai des informations à vous donner, hurla Moser.

Peu à l’aise en français, il se contenta d’un « shut up! » retentissant.

- Un tragique événement vient de se produire. Pour des raisons que nous ignorons encore, Peter Supersaxo a mis fin à ses jours.

- Nous, on connaît les raisons, glapit Caroline.

- Oui, oui! reprit le chœur des hôtes, les magouilles, les magouilles!

- Taisez-vous, Gottfriedstutz, mais taisez-vous donc!

Le commissaire Moser avait beau tempêter, rien n’y faisait. Il saisit un couteau sur une table et se mit à frapper comme un damné sur une bouteille pour réclamer le silence. C’est à ce moment précis qu’on entendit un «oh!» de stupeur et d’horreur de la bouche de toutes les assistants, voyants et malvoyants confondus: le courant électrique venait d’être coupé. Cet incident, qui tombait au plus mauvais moment, était sans doute causé par l’abondance des chutes de neige.

La tension était palpable et l’atmosphère épaisse comme du manioc. Au moindre frôlement les gens hurlait. Les chiens aboyaient, la peur montait. Après de longues minutes, Eric arriva avec une malheureuse bougie pour toute lumière.

- Bon, hurla à nouveau le pauvre représentant de l’ordre – un terme qu’il faudrait bientôt reléguer aux oubliettes – voici ce qu’on va faire. Vous allez sortir deux par deux de la salle à manger et monter dans vos chambres escortés par des membres du personnel qui ne vous quitteront que lorsque vous aurez fermé votre porte à clé.

- Si quelqu’un m’approche, mon chien le bouffe dit un hôte.

- On ne va quand même pas rester sans rien manger? s’exclama Simone.

- Et sans boire! reprit le chœur des hommes.

- On vous apportera de quoi boire et manger, genre viande froide, dans vos chambres durant la soirée. Personne n’est autorisé à en sortir. S’il y a la moindre résistance, je vous coffre et vous inculpe pour entrave à l’enquête et ça risque de vous coûter cher.

- Viande froide? C’est de très bon goût! ironisa une voix. Ce sera toujours meilleur que la tambouille du Beau Regard.

- Mais la trancheuse est électrique, fit timidement remarquer Eric.

A bout de nerfs, le policier empoigna sur le bar la première bouteille qui lui tomba sous la main et se jeta une solide rasade derrière la cravate avant de se retourner vers le maître d’hôtel qui, à son regard, comprit qu’il valait mieux ne pas discuter.

On s’organisa tant bien que mal et, durant toute la nuit, les deux policiers firent des rondes pour s’assurer que tout allait bien.

Evidemment, Sonia Supersaxo ne s’était pas montrée, terrassée qu’elle était par la nouvelle de son veuvage. Partir oui, mais le tuer c’était trop. C’est en sanglotant qu’elle avait décroché le téléphone et reconnu la voix du président Favre. Il ne s’embarrassa pas de condoléances et lui dit d’une voix atone:

- Je sais tout en ce qui concerne votre aventure avec Jean-Paul. Sa disparition est-elle volontaire? Cela aurait été un beau cadeau d’anniversaire que de quitter sa femme pour enfin vous rejoindre?

Eberluée, Sonia hoqueta:

- Mais comment? Il m’avait juré que personne ne savait… Non, non, je ne sais rien. Peter ne l’a pas vraiment dissuadé de venir, je me suis emportée contre lui, je sais qu’il a trafiqué les comptes, je lui ai dit que je le quitterais… C’est horrible… Je l’ai tué!

- Je ne veux même pas vous croire. Vous êtes une garce. Qu’est-ce qui me prouve que vous n’avez pas attiré Jean-Paul dans votre lit pour cacher des irrégularités que vous auriez faites. Tout le monde sait qui portait la culotte dans le couple Supersaxo.

Puis il raccrocha brutalement.

Vers 3 heures du matin, l’électricité fut rétablie et les deux policiers purent enfin se restaurer, boire des cafés réconfortants et faire leur ronde en toute sécurité. Ils étaient encore présents à 7 heures et s’assurèrent que les hôtes étaient un peu plus calmes avant de prendre quelques heures de repos, incapables qu’ils étaient d’aligner deux idées après ces heures éprouvantes.

Leur repos fut de courte durée car, vers 9 heures, Moser fut réveillé par un coup de fil du Dr Rothacher.

- C’est incroyable ce qui arrive!

- Je suis au courant de ce qui arrive, beugla son interlocuteur.

- Oh, du calme, je parle de ce qui arrive ici. Il y a du nouveau là-haut?

- Peu importe, mais j’espère que je n’ai pas été réveillé pour rien.

Un peu interloqué le Dr Rothacher reprit:

- Si je croyais en Dieu, je dirais que c’est un miracle. Mais je suis un scientifique, alors je dis que c’est inexplicable. Ce matin vers 7 heures, des gars qui dégageaient la voie du train m’ont amené un gaillard. Il doit avoir un lien avec le Beau Regard car il est aveugle. Apparemment il avait passé la nuit inanimé, tout près des voies de chemin de fer. Ils l’ont amené pour que j’établisse un constat de décès et que je vous prévienne. Mais au premier examen de routine j’ai entendu un battement de cœur avec mon stéthoscope. J’ai hésité sur ce qu’il fallait faire, car tenter de réanimer un corps quasiment congelé ne sert à rien. De plus je n’ai pas d’équipement ad hoc au cabinet.

- Ça va, ça va. Au fait! s’exclama Moser.

Vexé de ne pas pouvoir expliquer son « miracle » dans tous ses détails, le praticien poursuivit quand même.

- J’abrège. J’ai plus ou moins appliqué les techniques de mon grand-père vétérinaire et – incroyable! – le gars a ouvert les yeux. Enfin les paupières, parce que les yeux…

Un énorme soupir dans le téléphone le ramena à l’ordre.

- Donc, il se réveille et me dit: «Merde, où est ma gourde?»

Chapitre 13

Samedi 22 janvier 2011

Avec la nouvelle de la résurrection du boss, les choses s’étaient un peu calmées. Profitant d’une éclaircie, un hélicoptère avait pu embarquer la dépouille de Peter Supersaxo et l’immense carcasse de Jürg Wenger. Moser n’était pas fâché de voir ces deux escogriffes quitter le terrain, ad aeternam pour l’un, à l’hôpital pour l’autre mais jusqu’à quand? Nul ne pouvait le savoir, la bête était solide. A croire qu’au sortir de chaque problème cardiaque, Jürg était plus solide et plus vindicatif qu’avant.

- Eh bien, quelle nuit!

- Je ne vous le fais pas dire, chef.

- Comment est-ce que cela se passe en bas?

- C’est relativement calme. Maintenant que les gens savent qu’ils ne sont plus isolés du monde, la tension est un peu retombée. Mais le feu couve toujours. Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire, chef?

- Il faut que j’interroge Marja Mazzoleni, elle doit en savoir beaucoup. Nos quatre collègues de Zurich sont arrivés?

- Oui, chef.

- Tu leur demanderas de garder toutes les entrées, bien sûr, et de patrouiller avec toi dans l’hôtel pour prévenir tout incident.

- Pardonnez-moi, chef, est-ce que vous commencez à comprendre quelque chose à cette histoire?

- Honnêtement, pour l’instant pas grand-chose. Ce n’est tout de même pas le premier hôtel où il y a eu des magouilles dans la comptabilité, mais on ne tue pas tout le monde pour ça. En revanche, je suis convaincu d’une chose: il y a quelqu’un qui brouille les pistes. Et ce salaud ne craint pas de mettre tout le monde dans le bain.

- Qu’est-ce que vous pensez de la femme qui s’occupe de ce machin par téléphone?

- A force de se prendre pour Indiana Jones, elle a failli tout faire péter. Heureusement, quelques personnes ont su garder leur sang-froid, comme cet Eric, le maître d’hôtel, par exemple, chapeau! Pourrais aller me chercher l’intendante?

Moser hésitait quant à la conduite à tenir à l’endroit de Marja Mazzoleni. Fallait-il attaquer de front ou la laisser venir? Lorsqu’il vit son physique imposant occuper l’entier de la porte, il ne tergiversa plus. Marja chancelait, ses yeux étaient gonflés et ses mains tremblaient.

- Asseyez-vous, Madame Mazzoleni.

Tout en gardant le silence, Moser examinait attentivement Marja. Cette femme de 60 ans environ n’était pas très gâtée par la nature. Cependant, dans ces tragiques circonstances, il émanait d’elle une grande bonté qu’elle n’avait pu dissimuler sous son habituelle carapace.

- Vous savez, Monsieur Moser, je suis profondément attachée à l’association. Pourtant, ici, j’ai tout vu: j’ai été promue, dégradée, mise dans un placard et ressortie. J’ai traversé toutes les crises. Aujourd’hui, on m’a mise sur une voie de garage au Beau Regard, ainsi je ne dérange personne à Berne. Mon grand-père était aveugle et je garde de lui un souvenir inoubliable. Je me souviens que, malgré sa cécité, il me décrivait les fleurs et me demandait de le guider dans la ville où il demeurait. C’est de ce temps passé que j’ai conservé une grande affection pour ceux qui ont des problèmes d’yeux. On m’appelle le « pilier » de l’ASA, mais je dois bien reconnaître que le pilier menace de s’effondrer après tout ce qui s’est passé.

- Quelles sont vos relations avec Jürg Wenger?

- J’ai été sa secrétaire, je le connais. C’est un type très exigeant, il a le droit de l’être car il l’est également avec lui-même. Mais cela n’excuse en rien certains de ses comportements qui ont poussé à la dépression plus d’un collaborateur de l’ASA et peut-être ad patres pour Supersaxo. Du jour au lendemain, il m’a catapultée au Beau Regard pour qu’à travers moi il puisse garder un œil sur l’hôtel.

- Et vous avez accepté?

- C’était ça ou la porte. J’ai 60 ans, Monsieur Moser. Par contre, j’ai pu obtenir de ne pas devoir m’occuper de la comptabilité. C’était déjà ça.

- Et avec Supersaxo?

- C’est un raté, un pauvre type terrorisé par son père et par sa femme. Au fond, ce n’était pas un mauvais homme, mais c’était un faible.

- Etiez-vous au courant de la liaison de Sonia Supersaxo avec Jean-Paul Curty?

Marja baissa la tête et garda le silence. Moser reposa sa question en y mettant une note un peu plus insistante.

- J’étais au courant. Mais vous savez, ce n’était pas le premier coup de canif dans le contrat de mariage du couple Supersaxo. Peter ne se gênait pas, même sous les yeux de sa femme.

- Avec qui? l’interrompit Moser.

- La petite Charlotte aimait bien tenir compagnie à son patron. Dans le cas de Jean-Paul Curty, je ne crois pas que c’était vraiment du sérieux. J’ai le sentiment qu’il s’agissait d’une aventure plus que d’une histoire durable. En tout cas, j’espère pour Jean-Paul que sa femme n’est pas au courant parce que là, je ne suis pas sûre qu’il y ait une seconde résurrection pour lui.

- Etiez-vous au courant des irrégularités dans la comptabilité?

- Comme je vous l’ai dit, je ne m’occupais pas des finances. Mais je dois avouer que j’ai remarqué, une fois ou l’autre, dans le regard de Peter Supersaxo, comme une envie irrépressible de partager avec quelqu’un un lourd secret. Avec qui le partager, sinon avec moi? Quelquefois, j’ai vu cette lueur dans son regard et entendu ce préambule: « J’aimerais vous parler, Marja ». Jusque-là, j’avais toujours pu éviter d’entrer en matière. Mais, ces derniers temps, il était de plus en plus nerveux, comme une bête traquée.

- Et Jean-Paul, il était au courant?

- A mon avis, il a dû sentir quelque chose. Etaient-ils complices? C’est votre job de le savoir, Monsieur Moser.

- Dites-moi, Marja, c’est quoi ces événements dans le noir, cette tente obscure? J’entends des conversations assez animées à ce sujet.

- Il s’agit de proposer à des personnes voyantes de se mettre en situation de handicap. On leur propose de manger dans le noir ou de boire un verre ou de deviner différentes choses par le toucher, etc. Cela agace les aveugles mais cela permet à certains malvoyants de se donner le sentiment de vaincre leur peur de le devenir. Vous savez, le noir a toujours fasciné et, depuis quelques années, l’ASA en fait son fonds de commerce car cela permet à quelques membres de se valoriser et de mettre un peu de beurre dans leurs épinards grâce au cachet qu’ils reçoivent pour animer ces activités.

- Qui s’occupe de ça?

- Charlotte, répondit Marja.

Les lettres sur la glace de la salle de bain, la ficelle est vraiment trop grosse, se dit Moser.

- Etes-vous au courant des relations qu’entretenait Supersaxo dans le coin?

- Sur le plan professionnel, un peu, car il m’arrivait de l’accompagner. Généralement, des hôteliers ou les autorités de la commune. Sur le plan privé, les Supersaxo ne connaissaient pas grand monde si ce n’est des voisins avec qui ils jouaient aux cartes tous les jeudis soirs.

- A part ça, pas d’autres sorties, pas d’autres rendez-vous?

Marja réfléchit longuement et finit par dire:

- Oui, depuis quelques semaines, Peter Supersaxo se rendait de plus en plus fréquemment à l’extérieur sans me dire où il allait.

- Vous n’avez aucune idée avec qui il avait rendez-vous?

- Non, je n’en ai aucune idée. C’est Sonia qui va être triste car à chaque fois qu’il revenait de ce rendez-vous, il lui rapportait des pâtisseries de chez Chaubert, la meilleure confiserie de Zurich.

- Si on vous demandait de reprendre la direction du Beau Regard, ne serait-ce qu’ad intérim, qu’en diriez-vous?

- Je ne voudrais pour rien au monde être responsable de l’hôtel, même si j’ai vraiment souhaité, à une époque, diriger un établissement tel que celui-ci où des personnes aveugles, souvent âgées et isolées comme l’était mon cher grand-papa, pourraient passer du bon temps et se ressourcer. Nos pensionnaires ont besoin d’un lieu agréable, convivial et adapté à leur handicap. Rien que pour cela, je ne leur ferai jamais faux bond. Mais il y a la comptabilité… Je n’y connais rien, je ne peux pas m’en occuper, d’autant moins après ce qui semble s’être passé. Je refuserais.

La légère altération de la voix de Marja, ainsi que la rougeur s’emparant subitement de ses joues n’avaient pas échappé à la sagacité du commissaire Moser. Il faudrait gratter plus profond, vraisemblablement jusqu’à l’os. Quelque chose l’empêchait de parler. « De quoi a-t-elle peur? Elle finira bien par lâcher le morceau », songea-t-il en l’autorisant à se retirer.

Chapitre 14

Samedi 22 janvier 2011

Le commissaire Moser demeura longtemps perplexe après le départ de Marja.
Résumons-nous: un hôtel bourré d’aveugles, le meurtre atroce d’une jeune nouvelle venue, des magouilles dans la comptabilité, une gouvernante qu’on avait laissée sur une voie de garage mais qui avait davantage de poigne que son directeur, une femme de chambre placée en garde à vue sans preuves, un serveur téléphonique incontrôlable, un milieu où se côtoyaient de solides amitiés et de terribles rancœurs: quel merdier!

- Commissaire!

Il sursauta. Eric, le maître d’hôtel, essoufflé et tout en sueur, venait de déplier son mètre nonante-cinq dans la pièce. Son costume toujours impeccable était froissé et il tenait encore à la main un torchon et le verre qu’il était en train d’essuyer.

- Il y a eu un accident! Venez tout de suite!

Son adjoint Emmenegger sur les talons, Moser piqua un sprint à la suite du maître d’hôtel. Les tapis moelleux étouffaient le bruit de leur cavalcade. Ils parvinrent enfin devant la chambre de Caroline, la responsable de Blindovox. Elle avait roulé au bas de son lit. Sa main gauche était encore crispée sur le combiné du téléphone. Dans sa chute, elle avait entraîné l’appareil ainsi que la lampe de chevet et tout un bric-à-brac posé sur sa table de nuit. Sa bouche restait ouverte comme pour hurler et son visage était déformé par l’effroi.

- C’est la vieille Simone qui a entendu Caroline hurler en passant devant sa porte. C’est elle qui est venue me chercher », expliqua Eric.

Emmenegger s’était agenouillé. Tout en prenant le pouls de Caroline, il saisit son autre poignet et approcha de son oreille le téléphone qu’elle serrait convulsivement.

- Alors quoi! Elle vit ? Appelle les secours au lieu de rester planté là comme un idiot! gueula le commissaire.

- Commissaire, ça cause dans le téléphone: « Appuyez sur zéro pour revenir à votre choix précédent ou sur neuf pour laisser à votre tour un message sur la boîte à parlote! » déclara Emmenegger d’une voix atone. Elle vit, oui, elle est juste dans le cirage.

- Elle devait écouter Blindovox, commissaire, précisa Eric en replaçant le combiné sur son socle.

Les trois hommes allongèrent Caroline sur son lit et Emmenegger alla appeler le docteur Rothacher.

- Eric! c’est quoi le numéro de ce machin… Blindovox? », demanda Moser.

Il retourna dans son bureau et composa les chiffres indiqués par le maître d’hôtel.
« Blindovox! » annonça une voix d’un homme qui l’invitait à choisir une langue. Moser sélectionna la langue de Goethe, suivit le sommaire jusqu’à la rubrique appelée dans le texte « boîte à parlote » sur laquelle les utilisateurs pouvaient laisser des messages. Il se réservait pour plus tard la rubrique de Caroline «Des magouilles, ça grenouille au Beau Regard», en français celle-là!

- Salut les blindovoxers, c’est Pierre, lança en allemand dans le combiné une voix familière qui avait préféré le pinot noir à la tisane de thym, on s’emmerde au Beau Regard! Il n’y a rien pour nous, c’est de l’arnaque!

Le commissaire pressa la touche 3 pour faire taire la voix de Pierre Saugy et passa ainsi au message suivant. Après plusieurs messages de banales salutations et de diverses réflexions sans intérêt, il entendit la voix fraîche et rieuse d’une jeune femme.

- Bonjour! C’est Roseline qui vous parle. Il est tard, je remonte du bar du Beau Regard! Le cours que je suis est génial et je redécouvre que je plais aux hommes, même sans mes yeux. S’ensuivit un petit rire mutin, plein de coquetterie.

Moser allait presser à nouveau la touche 4 quand un bruit de coups frappés à la porte, lointain et assourdi par le téléphone, le fit sursauter.

- Ah! reprit la voix de Roseline. On dirait que j’ai de la visite. Serait-ce Monsieur le Secrétaire général? Ou alors…? »

Puis ce fut un vacarme assourdissant fait de chocs sourds, de cris et d’autres bruits indistincts qui obligea le commissaire Moser à éloigner le téléphone de son oreille.

Chapitre 15

Samedi 22 janvier 2011

Depuis son plus jeune âge, Gérard Henchoz avait été une bête en informatique. Les difficultés et le glaucome de son œil restant ne l’avaient jamais empêché d’assouvir sa passion. Quand il perdit définitivement la vue à l’âge de 29 ans, il avait saisi le taureau par les cornes et suivi quelques cours de base dispensés par l’ASA. Puis le génial autodidacte qu’il était s’était débrouillé seul.

L’amitié qui le liait à Pierre Saugy durait maintenant depuis une bonne dizaine d’années. Ils s’étaient connus à un cours de l’ASA où, en plus des connaissances informatiques, ils avaient partagé force apéros et fins de soirée mémorables. Si Pierre n’utilisait l’ordinateur que pour lire les principaux journaux suisses disponibles sur le kiosque électronique de l’ASA et écrire quelques courriels, Gégé, grâce à sa ténacité, avait su métamorphoser sa passion en métier. Il était ainsi devenu un des collaborateurs du centre de consultation en informatique de l’Union nationale des aveugles et malvoyants (UNA).

Cette structure avait été fondée dans les années 1950, après que quelques membres de l’ASA avaient fait sécession pour fonder une association dissidente qu’ils voulaient plus moderne. L’UNA rassemblait environ un quart des membres de l’ASA et, à la différence de cette dernière, n’était présente qu’en Suisse romande. Finalement, les deux associations ne se différenciaient plus du tout. Elles proposaient les mêmes cours et des prestations identiques. Seul le goût du pouvoir de leurs dirigeants expliquait l’existence de deux organisations d’entraide. Si on leur avait demandé pourquoi il n’y avait pas fusion, ils auraient été bien en peine de fournir des raisons objectives. Des rapprochements avaient certes été tentés mais, en l’absence d’une réelle volonté commune, ces tentatives avaient avorté. Le gâteau était encore assez copieux pour deux organisations.

Gérard Henchoz se trouvait au Beau Regard car, ce samedi, après son cours de pierre ollaire, il devait donner une introduction pour montrer à quelques fans de gadgets, comment se débrouiller avec le dernier téléphone portable à écran tactile équipé d’une synthèse vocale intégrée. Evidemment, la présence au Beau Regard de son pote Pierre le réjouissait particulièrement.

- Alors, on dirait que l’enquête des flics piétine, dit Gérard.

- Je ne sais pas. Il semble que la Caroline en sait un peu plus, répliqua Pierre. Il paraît que Roseline, avant de passer l’arme à gauche aurit laissé un message sur Blindovox.

- Ah bon! fit Gérard, Comment sais-tu ça?

- En tout cas, ce n’est pas mon petit doigt qui me l’a dit.

Grâce aux bons soins du docteur Rothacher, dont le travail quotidien essentiellement voué aux alcooliques et dépressifs locaux, avait été chamboulé par les événements du Beau Regard, Caroline fut bientôt à nouveau sur pied. Pendant ce temps, Moser avait relâché Dragiza, faute de preuves.

Marja avait été très secouée lorsqu’elle avait appris ce qui était arrivé à Caroline et demanda à parler à Moser. Le commissaire lui dit que ce jour-là c’était impossible, qu’il devait encore aller voir Jean-Paul Curty à l’hôpital. Il lui proposa de remettre leur entretien à lundi car, le lendemain dimanche, il espérait pouvoir passer une journée tranquille en famille.

Jean-Paul Curty s’était étonnamment bien remis de son séjour parmi les morts. Il avait apparemment recouvré toutes ses facultés. Mais il ne se doutait pas encore de la catastrophe provoquée par le suicide de Peter Supersaxo. Jean-Paul était furieux d’avoir perdu son téléphone portable et commençait à se demander pourquoi Supersaxo ne répondait pas à ses appels, lorsque le commissaire Moser pénétra dans sa chambre.

- Bonjour! dit le commissaire.

- Je suis aveugle, nom d’une pipe, vous pourriez au moins vous annoncer, non?

- Pardon, Je m’appelle Hanspeter Moser. Je suis commissaire de police, dit timidement Moser tout en se répétant pour la millième fois que ces aveugles, surtout les chefs, n’étaient vraiment pas commodes.

- Que me veut la police? demanda Curty.

- En tant que membre du comité directeur responsable de l’hôtel, je pense que… vous…

- Que je quoi? gueula Jean-Paul.

Moser était embarrassé. Il ne voulait pas choquer le boss, mais il ne savait pas comment lui annoncer la nouvelle de la mort de Supersaxo et l’annonce de présumées magouilles dans la comptabilité du Beau Regard jetées en pâture aux membres de l’ASA sur Blindovox. Finalement, il décida de se jeter à l’eau:

- Supersaxo s’est suicidé après une altercation avec Jürg Wenger au sujet des finances du Beau Regard. Une collaboratrice de l’ASA, une dénommée Caroline, je crois, a fait passer l’information.

- Supersaxo! Nom d’un chien, quelle garce cette Caroline! J’ai toujours pensé que c’était une salope! Quels problèmes financiers ? Et puis, qui tient les rênes du Beau Regard maintenant? demanda Jean-Paul devenu franc fou.

- Eh bien, pour le moment, c’est Marja Mazzoleni qui mène la barque tant bien que mal en attendant que Jürg Wenger…

- Qu’est-ce qui se passe avec Wenger? hurla Jean-Paul qui était à deux doigts de l’apoplexie.

- Il a subi une petite attaque cardiaque. Il se remet gentiment dans le même hôpital que vous.

Jean-Paul n’accordait déjà plus la moindre attention au commissaire et, au risque d’arracher la potence de son lit, sonna une infirmière.

- Je veux aller voir immédiatement Monsieur Jürg Wenger qui se trouve aussi dans cet établissement! Schnell!

- Je vais voir ce que je peux faire, dit l’infirmière qui, dans le genre caractériel en connaissait un bout.

De retour quelques minutes plus tard, l’infirmière annonça que Jürg Wenger s’était montré tellement pénible qu’on avait fini par le libérer après s’être assuré qu’il allait à peu près bien et fait signer une décharge. Les médecins lui avaient prescrit une convalescence dans un établissement dans les montagnes valaisannes. Sans plus attendre, Jürg avait pris un taxi, puis un train, et était rentré chez lui.

Au risque de démolir tout le mobilier, Jean-Paul se rua sur le téléphone, composa le 4511, un service gratuit de renseignements téléphoniques pour les aveugles et malvoyants qui le mettrait en communication avec le domicile de Jürg Wenger.

- Allô! dit Jürg d’un ton qui n’invitait pas à une conversation sur la protection des fleurs de moyenne montagne.

- Allô, c’est Curty, répliqua Jean-Paul. Puis, sans aucune formule de politesse il continua: il va falloir qu’on cause, mon cher Jürg.

- Oui, je m’en doute, aboya le secrétaire général.

Jean-Paul, se dit que le meilleur moyen de sauver sa peau était de tout déballer et de voir après, comment sauver le Beau Regard.

D’un trait, Jean-Paul déballa tout ce qu’il savait sur les magouilles comptables. Il lui révéla même sa liaison avec Sonja Supersaxo.

- C’est pas des conneries ce que tu me racontes là? demanda Jürg Wenger visiblement remué. Il faut qu’on trouve un moyen d’expliquer tout ça au Comité Directeur sans faire encore plus de dégâts.

- Pourquoi veux-tu me couvrir? demanda Jean-Paul.

- Si je le pouvais, je te laisserais crever la gueule ouverte, pauvre type!

- Alors, qu’est-ce qui te retient? Qui t’empêche de me lâcher? Robert, notre cher président?

Jean-Paul avait tapé dans le mille. Jürg ne répondit pas mais son silence en disait long.

- Je te rappelle plus tard, dit Jean-Paul qui venait de se souvenir qu’un policier, et pas n’importe lequel, se trouvait dans la chambre.

- Je ne vous retiens pas, Monsieur le commissaire. N’étant au courant de rien de ce qui s’est réellement passé au Beau Regard, je n’ai rien à vous dire, au revoir!

Le policier parti, Jean-Paul composa fébrilement de numéro de Blindovox. Il ne décolérait plus.

Moser rentra furieux à son QG du Beau Regard. Il ne s’était jamais fait éconduire de la sorte. Il avait déjà tout vu, tout entendu: des gens complètement enragés, des femmes hystériques, des fous-furieux, etc., mais l’attitude de ce Jean-Paul, dit «le boss», c’était trop. « J’en ai vraiment marre de ces aveugles tous plus bizarres et teigneux les uns que les autres », se dit-il tout en conduisant sa Volkswagen pourrie pour rejoindre son collègue Emmenegger.

- On a peut-être un début de piste, dit Emmenegger.

- Ah! fit Moser, quoi?

- Un de nos gars de l’informatique espère pouvoir isoler pour identification les éléments de voix dans le message sur Blindovox, mais il faudra attendre jusqu’à lundi. On pourra peut-être demander un coup de main aux aveugles, ils ont de meilleures oreilles que nous, ces aveugles, non?

- Il n’y a aucune raison qu’elles soient plus performantes que les nôtres, ces aveugles, comme tu dis, les entraînent tout simplement davantage que nous. Espérons que ça va nous aider, dit Moser, car je commence sérieusement à en avoir plein le dos de ces flingués. Et qu’a donné l’interrogatoire de Charlotte?

- Vous pourrez écouter l’enregistrement, chef, je pense que ça pourrait nous aider.

Pierre trouva son ami Gégé bien désabusé, lorsqu’à la fin de son cours d’informatique ils se retrouvèrent au bar.

- Qu’est-ce qui te gonfle, Gégé? Ce sont les participants à ton cours qui te mettent dans cette humeur exécrable?

- Oui, peut-être. J’en ai marre de ces prétendus cours sur une journée, et en plus loin de tout. Cela serait tellement plus simple, et surtout plus utile, d’organiser des cours tels que ceux-là, sur toute l’année, dans les régions où demeurent nos membres plutôt que dans ce trou à rats!

- Tu reste encore demain?

- Non, répondit Gérard, je vais rentrer histoire de passer un peu de temps avec la famille.

- Dommage, dit Pierre, que le seul mot famille ramenait à sa grande solitude.

- Alors, en s’en fait une pour la route?

- OK, va pour deux ricards entiers.

Chapitre 16

Samedi 22 janvier 2011

La conversation téléphonique qu’avait eue Jean-Paul Curty de sa chambre d’hôpital avec Jürg Wenger, en présence du commissaire Moser, n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Avant de quitter l’hôtel Beau Regard pour rejoindre sa famille, Moser avait fait mettre sur écoute téléphonique les deux lascars. « On verra bien », se dit-il. Il empocha la carte SD sur laquelle se trouvait l’enregistrement de l’interrogatoire de Charlotte. Il profiterait du culte du dimanche pour écouter discrètement la chose sur son baladeur.

Les sanglots de la jeune femme, associés au son aigrelet de l’orgue électrique acheté d’occasion par un pasteur connu dans tout le canton pour son avarice, vrillaient le crâne du pauvre commissaire qui avait de plus en plus souvent le sentiment que Dieu l’avait abandonné. Comme il s’en était douté, Charlotte avait craqué dès les premières questions posées par Emmenegger. Elle se mélangeait complètement les pinceaux, confondant la fascination qu’exerçaient sur elle les aveugles, les intérêts de l’ASA ainsi que sa relation avec Supersaxo. Il ressortait de tout cela que Charlotte s’était investie corps et âme dans ces événements dans le noir, comme s’il s’agissait-là de l’unique moyen pour sensibiliser le public à la problématique du handicap visuel. A un tel point, que le ou les assassins avaient tenté de la désigner à la police avec cette inscription sur le miroir de la salle de bain de cette pauvre Roseline Metzger.

Emmenegger avait raison, cet interrogatoire prouvait que le ou les assassins avaient agi dans la précipitation ou alors qu’ils étaient bien naïfs en voulant charger cette Charlotte qui n’avait aucun mobile d’attenter à la vie d’une résidente, aveugle de surcroît. A moins que ces fanatiques des événements dans le noir ne s’adonnent à des messes noires…

Malgré ses vingt années d’expérience, Moser ne parvenait toujours pas à faire le vide dans son esprit et demeurait absent, tant il était plongé dans ce qu’il croyait être, comme à chaque fois, l’affaire de sa vie. Monika, sa femme, finit par lui dire qu’il faudrait bien qu’il choisisse entre sa famille et son boulot. Pour éviter d’entendre les sempiternels reproches qu’elle rabâchait un dimanche sur deux, il se planta devant un match de football. Un quart d’heure plus tard, il ronflait paisiblement.

Au Beau Regard, le cours des événements avait également respecté le jour du Seigneur, ce qui n’empêchait pas les discussions d’aller bon train. Sonia Supersaxo ne se montra pas de la journée. Le personnel se murait dans le silence et vaquait à ses occupations comme si de rien n’était. Pour une fois, Caroline se tenait à carreau, de crainte d’être accusée d’entrave à l’enquête, maintenant que même les flics étaient capables d’utiliser Blindovox.

Le lundi matin, Moser parquait sa Coccinelle devant le Beau Regard aux environs des 8 heures. Après avoir écouté avec attention le rapport des policiers demeurés sur place, il fit appeler Marja.

- Pourquoi vouliez-vous me voir? demanda Moser.

- Je n’ai pas trop le choix, dit Marja d’un air pitoyable.

- Je vous écoute.

- C’est à dire que… j’ai été mise au Beau Regard pour que l’ASA, Jürg Wenger et surtout Robert Favre, puissent avoir un œil sur l’hôtel.

- Pourquoi Robert Favre? je croyais que c’était Jean-Paul Curty qui, en tant que représentant du Comité Directeur, supervisait les affaires de l’hôtel.

- Peter Supersaxo avait des rendez-vous à l’extérieur et je sais que Robert Favre y participait régulièrement. Je l’ai souvent entendu lors de conversations téléphoniques de mon chef.

Moser se dit qu’il allait falloir interroger Robert Favre, histoire d’en avoir le cœur net et se félicita d’avoir mis le président sur écoute.

- J’ai peu à peu acquis la conviction que Robert Favre intriguait pour couler le Beau Regard et l’ASA avec, dit Marja.

- Mais pour quelles raisons? demanda Moser.

Dans son programme électoral, Robert Favre s’est fixé comme objectif la fusion de l’ASA et de l’UNA. Mais je crois qu’il y a autre chose: des histoires de vengeances, de jalousie, peut-être d’argent, entre Robert Favre et certains membres du Comité Directeur. Et de toute façon, il y a au sein de ce comité des détracteurs du Beau Regard qui trouvent que l’hôtel coûte beaucoup trop à l’ASA.

- Quels membres?

- Je ne sais pas exactement. Je crois que Jean-Paul Curty joue un rôle pas très net dans cette histoire, mais je ne sais pas exactement lequel.

- C’est tout? demanda Moser,

- Pour l’instant oui, répondit Marja en se levant pour prendre congé du commissaire.

Resté seul, Moser se plongea dans une réflexion abyssale. Le brouillard dans lequel il évoluait depuis qu’il avait mis les pieds au Beau Regard semblait se déchirer imperceptiblement. Si ce que l’intendante disait était vrai, Favre jouait sur du velours. D’un côté, il passait pour le rassembleur du domaine de l’entraide du handicap visuel, et, de l’autre, il était le champion d’une gestion économe, puisqu’il pourrait en tout temps se rallier le camp des adversaires de l’hôtel. Mais tout cela était de la cuisine interne à l’ASA. Cela n’expliquait pas le meurtre de Roseline et n’avait qu’un lien indirect avec le suicide de Peter Supersaxo.

Une chose, toutefois, le gênait. Cet aveugle retrouvé mort à un arrêt de bus. Avait-on procédé à une autopsie? Serait-ce possible que la femme de cet aveugle, dont on avait perdu la trace, travaille pour la banque en lien avec les malversations du Beau Regard? De toutes les façons, faire passer la frontière à quelqu’un était un jeu d’enfant pour des professionnels du crime.

Chapitre 17

Samedi 22 janvier 2011

Emmenegger frappa à la porte et attendit que son chef l’autorise à entrer.

- J’espère que tu as de bonnes nouvelles, Urs.

- Oui et non, j’en ai une bonne et une mauvaise. Je commence par laquelle?

- Je m’en fous, vas-y!

- Eh bien, l’enregistrement n’a rien donné. On entend bien des bruits, des gémissements, etc. Ce qui est audible et qui est épouvantable, c’est ce: « C’est qui? » angoissé que prononce à plusieurs reprises cette pauvre Roseline.

- Et la bonne, c’est quoi?

- L’une des deux empreintes digitales est celle de ce cher Eric.

- Tu l’as trouvée où?

- Sur le meuble à l’entrée de la chambre de Madame.

- Cela ne prouve absolument rien, car ce brave Eric accompagne régulièrement les pensionnaires jusqu’à leur chambre. Les autres, il faudrait les comparer avec celles de cet aveugle retrouvé mort à un arrêt de bus près de Zurich. Tu vois ça avec nos collègues. A propos, j’aimerais bien que tu fasses un petit tour discret dans la chambre de ce serveur au-dessus de tout soupçon.

Béatrice se trouvait déjà dans son somptueux appartement parisien. Elle réfléchissait à la manière de venger la mort de son ami aveugle. La seule idée d’avoir participé de près ou de loin à l’exécution d’un homme pour un simple vol de passeport lui était insupportable, d’autant plus que le larcin n’était qu’un prétexte pour justifier aux yeux de son ami sa présence au Beau Regard, où elle aurait dû rencontrer discrètement certaines personnes.

Après quelques heures d’hésitation, Béatrice se décida à appeler Robert Favre sur son portable.

Sans s’embarrasser des politesses usuelles, elle attaqua:

- Je peux révéler vos plans pour couler le Beau Regard et l’ASA, dit-elle.

- Qu’est-ce qui vous prend, Béatrice?

- Je trouve ignoble ce qui se passe dans votre hôtel.

- Vous n’êtes pas aussi regardante, d’habitude, chère Béatrice, et en plus vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez, rétorqua Robert Favre.

- Je peux prouver que Supersaxo blanchissait de l’argent sale provenant d’un trafic de drogue à travers la comptabilité du Beau Regard. Pour ça, les dons anonymes, c’est assez pratique. Ensuite, grâce à de fausses factures pour d’hypothétiques travaux de maintenance et divers mandats extérieurs, il reversait une partie à qui vous savez. Une autre partie restait dans les comptes pour maintenir l’hôtel à flot et le reste était partagé entre vous deux. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que votre ami Jürg faisait la même chose, avec son fidèle comptable, avec les comptes de l’ASA à Berne. En plus, je peux aussi dénoncer le meurtrier de Roseline.

Robert Favre resta silencieux quelques secondes, histoire d’accuser le coup.

- Ecoutez, Béatrice, reprit-il, je vous le répète, vous n’avez aucune preuve, pas une seule trace de versements qui me seraient parvenus. Croyez-vous que je sois assez bête pour mettre tous mes œufs dans le même panier? En revanche, je ne serais pas étonné que vous soyez impliquée dans la mort de votre ami Paul. Je sais que Monsieur Z, que j’ai eu hier soir au téléphone, n’aurait eu aucun scrupule à faire disparaître le témoin d’un coup foireux comme le vôtre. Bien sûr, vous n’avez pas tué votre ami de vos propres mains mais vous n’avez pas pour autant averti la police, que je sache. Vous comprenez bien, chère Béatrice, que si vous tentez de me faire tomber, vous tomberez aussi. Quant au meurtre de cette Roseline, ce n’est pas du tout mon affaire mais celle de la police. Je crois que c’est clair, non?

Cette fois, ce fut Béatrice qui demeura silencieuses. Profitant de l’ascendant qu’il avait pris sur le déroulement de la conversation, Favre ajouta: « A part Supersaxo qui a décidé d’abandonner la partie en se tirant une balle, nous sommes tous condamnés à nous entendre, ma chère. A moins que vous ne préfériez croupir quelques années dans une douillette prison helvétique? Puis il raccrocha.

Robert Favre suait à grosses gouttes et son cœur battait la chamade. Plusieurs minutes lui furent nécessaires pour retrouver son calme. « Jusqu’à avant-hier, tout a fonctionné à merveille. Hélas, il a fallu le meurtre stupide de cette Roseline et que cet imbécile de Supersaxo se tire une balle. Pour l’instant, se dit-il, la situation ne m’échappe pas. Du moins pas encore, car il y a un maillon faible dans la chaîne: Curty. Il est au courant des magouilles dans la comptabilité de l’hôtel mais il ne s’est pas enrichi personnellement. Il pourra toujours dire qu’il ne voyait pas et qu’il était bien obligé de faire confiance à son directeur. »

De son côté, Béatrice devait admettre que son sort était lié à celui de Robert Favre., Elle était cependant tellement prise de remords qu’elle se décida enfin à appeler le Beau Regard pour communiquer au remplaçant du directeur ce qu’elle savait au sujet de Roseline.

La jeune Ursula reçut l’appel aux environs de 10 heures. La personne ne s’annonça pas et demanda à parler au remplaçant de Peter Supersaxo. Comme la consigne l’exigeait, Ursula devait rediriger les appels destinés à Peter directement à Marja Mazzoleni.

- Je veux parler à la personne qui remplace Monsieur Supersaxo, dit une voix.

- C’est moi qui le remplace.

- Est-ce que je peux avoir en vous une confiance absolue? continua la voix.

- Absolument.

- Je suis Béatrice Leroy, pardon Brun.

Le sang de Marja se glaça dans ses veines.

- Je souhaiterais communiquer des informations très graves concernant ce qui est arrivé à Roseline Metzger. Pour être sûre que vous les aurez reçues, j’aimerais que vous soyez devant votre ordinateur et que vous me lisiez à haute voix le courriel que je vais vous envoyer dès que vous m’aurez communiqué votre adresse.

Marja se dirigeait déjà vers son bureau tout en dictant son adresse mail à Béatrice, qui la répéta trois fois à fin de vérification.

Le souffle court, Marja attendait fébrilement l’arrivée du mail.

- Le voilà, je vous le lis?

- Oui s’il vous plaît.

« Lors de mon séjour au Beau Regard, j’ai eu l’occasion de faire la connaissance de Mademoiselle Roseline Metzger à laquelle j’ai prodigué quelques conseils quant à sa coiffure et son habillement. Lors d’une de ces séances, elle m’a confié qu’elle avait perdu la vue lors d’un accident de voiture. Sous le sceau du secret, elle m’a raconté une histoire terrifiante. Un soir, elle avait été prise en autostop par un jeune gars, au demeurant fort sympathique, qui s’était présenté sous le nom de Stéphane Meyer. Le trajet étant assez long, la discussion avait roulé sur divers sujets. Roseline avait pu se rendre compte que ce jeune homme avait deux vies bien distinctes. L’une rangée, et l’autre faite de frasques et de diverses escroqueries. Il aimait l’argent, les belles voitures et les jolies filles. Il ne devait pas être rare que ce Stéphane prenne des jeunes femmes en autostop, surtout si elles étaient jolies, ce qui était le cas de Roseline. Elle commençait vraiment à avoir peur et se demandait comment elle pourrait se sortir de cette situation. Stéphane ou Eric – Marja eut un sursaut – lui fit des avances. Roseline eut un geste brusque pour repousser la main de l’homme qui se faisait insistante, si bien que le chauffeur perdit la maîtrise du véhicule qui fit plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser. Roseline traversa le pare-brise, ce qui causa la perte de ses deux yeux. L’homme qui ne devait être que légèrement blessé, voire indemne, s’était volatilisé. Après plusieurs jours de coma, on annonça à Roseline que le chauffeur, qui avait définitivement disparu, l’avait embarquée à bord d’un véhicule volé et que l’enquête se poursuivait. Roseline avait oublié le visage de l’homme mais pas sa voix, cette voix douce et calme, si caractéristique. Lorsqu’elle arriva au Beau Regard, elle reconnut instantanément la voix d’Eric. Elle ne voulait y croire, mais ses derniers doutes furent balayés lorsqu’elle sentit une hésitation quand Eric la salua au moment de la servir à table pour la première fois. Elle était maintenant certaine de l’avoir reconnu et avait peur qu’il veuille l’éliminer pour éviter que son secret ne soit percé.»

- Merci Madame, dit Béatrice, maintenant à vous de jouer.

Marja, bouleversée, s’était empressée d’imprimer le mail et de l’apporter en mains propres au commissaire Moser.

Emmenegger avait mis la chambre d’Eric sens dessus-dessous. Mais rien. Il allait se rendre, tout penaud, faire son rapport à Moser, lorsqu’il surprit une conversation en passant devant le bar du Beau Regard.

Pierre Saugy était affalé sur son tabouret en train de sucer les glaçons de son ricard. En face de lui, Eric. La discussion semblait évoquer les vacances. Il entendit distinctement Pierre demander à Eric: « Tu as toujours ton camping-car? »

Emmenegger poursuivit son chemin, l’air de rien. Mais dès qu’il en eut la possibilité, il se précipita hors de l’hôtel. Il espérait mettre la main sur le camping-car. « La scierie, la scierie qui se trouve à 300 mètres, » se dit-il. Emmenegger piqua un sprint. Derrière un énorme tas de bois de charpente se trouvait un camping-car bleu. Il n’hésita pas. Convaincu que le véhicule serait verrouillé, il saisit une grosse bûche et fit éclater la vitre du côté passager.

Après quelques minutes, il mit la main sur ce qu’il cherchait. Au fond du minibus, dans un sac de plastique, se trouvait un peignoir, sûrement celui de Roseline Metzger qui manquait dans l’inventaire de sa chambre. Il y avait quelques taches de sang sur le vêtement. « Peut-être le sang du gentil serveur. A défaut des yeux, elle avait de bonnes dents « , se dit Emmenegger. Il empoigna son portable et appela son chef.

- Chef, j’ai trouvé des éléments importants dans le camping-car du serveur. Il tient actuellement le bar. Il faut que vous ayez l’œil sur lui pendant que je reviens à l’hôtel pour mettre le tout en lieu sûr.

Les deux policiers étaient à nouveau assis dans leur QG.

- Bravo Emmenegger, dit Moser, joli coup.

- Merci chef, mais maintenant qu’est-ce qu’on fait?

- On va convoquer le bel Eric et y aller à la hussarde car nous n’avons ni le temps ni le matériel pour faire une prise de sang à ce monsieur et envoyer le tout au labo. Je vais appeler la Marja pour qu’elle le remplace au bar et lui demande qu’il nous monte deux bières pour ne pas éveiller son attention. Lis ça, il est cuit, dit Emmenegger en passant le courriel imprimé à son subordonné.

Eric frappa à la porte et attendit que le commissaire Moser l’invite à entrer. Il posa son plateau sur la table, remplit les verres et allait prendre congé, lorsque Moser l’arrêta d’un geste.

- Asseyez-vous, monsieur, dit Moser, et lisez ça.

Eric lut le courriel et fit une boulette de la feuille qu’il lança dans un coin de la pièce.

- Ce ne sont là que des conneries, les élucubrations d’une hystérique!

Moser plongea son regard pénétrant dans les yeux du maître d’hôtel qui ne cillèrent pas.

A bon, des conneries? dit sentencieusement le commissaire.

Il se décida à jouer le tout pour le tout.

- Et ça, ce sont des conneries, cria Moser en jetant au visage d’Eric le peignoir de Roseline.

L’homme blêmit, puis d’un coup se leva. Il ouvrit la porte à toute volée et se précipita dans le couloir. Les deux policiers avaient bien laissé dix mètres au serveur qui se précipitait déjà dans l’escalier. Parvenu au rez-de-chaussée, ce fut la canne blanche de Hans-Ruedi qui, bien qu’elle se brisât, fit trébucher le fuyard qui s’étala de tout son long et alla donner de la tête contre un pied de table.

Légèrement groggy, Eric n’eut pas le temps de se relever. Les deux flics étaient sur lui. Une lutte s’engagea mais, malgré la force du jeune homme, les policiers eurent le dessus. On entendit les clics des menottes que Emmenegger passait aux poignets d’Eric.

Hans-Ruedi qui se tenait là, le haut de sa canne brisée dans la main, n’eut qu’une parole:

- Eh bien, je ne serais pas étonné que cela finisse comme ça pour l’ASA aussi!

Epilogue

Samedi 22 janvier 2011

Les choses ne traînèrent pas. Jean-Paul Curty, qui tenait à son hôtel comme à la prunelle de ses yeux, les avait fermés pour éviter la débâcle financière du Beau Regard. Il eut donc beau jeu de charger Peter Supersaxo qui rongeait déjà les pissenlits par la racine. Malheureusement pour lui, sa liaison avec Sonia Supersaxo provoqua des hurlements et des jets de vaisselle, dont les murs de la tranquille ville de Bulle se souviennent encore, ainsi qu’un divorce retentissant.

Pour calmer sa rage et son désespoir, Jean-Paul s’acharna sur Robert Favre et Jürg Wenger, qu’il accusa de s’enrichir avec la générosité des donateurs, aux dépens des membres de l’ASA.

Robert Favre et Jürg Wenger furent condamnés à de lourdes peines de prison ferme. A la lecture du verdict, Jürg eut un nouveau malaise cardiaque dont les séquelles eurent raison de lui quelques mois plus tard.

L’ASA fut mise sous la tutelle de l’Association nationale suisse pour le bien des aveugles qui finit par mandater l’Union nationale des aveugles pour gérer seule le domaine de l’entraide du handicap de la vue en Suisse.

L’hôtel Beau Regard fut vendu pour une bouchée de pain. Et à qui, ironie du sort? Au couple avec lesquels les Supersaxo jouaient aux cartes le jeudi soir.

Sonia Supersaxo et ses deux enfants retournèrent à Saas Fee, où elle tint une épicerie jusqu’à ce qu’elle se remarie, quelques mois plus tard, avec un solide gars du village, honnête et travailleur.

Ne reste de tout cela que le célèbre chemin des cordes que quelques aveugles nostalgiques parcourent avec leur chien, le dimanche après-midi, comme on effectue un pèlerinage.

FIN