Habituellement, lorsque le Beau Regard était plein, Peter Supersaxo donnait un coup de main au service. Sa présence représentait plutôt une entrave au travail impeccable d’un personnel expérimenté. Mais bon, c’était le patron. Il serrait des mains, racontait des blagues d’un goût douteux et adorait décrire, en se référant au cadran de la montre, l’ordonnancement des aliments dans l’assiette de ses clients aveugles. Une autre technique consistait à représenter l’assiette en s’inspirant des quatre points cardinaux, mais beaucoup des clients du Beau Regard avaient déjà perdu le nord! Il lui arrivait également de couper la viande des consommateurs aveugles non accompagnés. Mais aujourd’hui Supersaxo brillait par son absence.
Jürg Wenger, le secrétaire général de l’ASA, tranchait seul sa viande. Le verbe haut et le verre de rouge plein, il avait glissé dans son col de chemise une immense serviette pour éviter de maculer son magnifique costume. Il mangeait parfaitement bien, avec adresse, tout en s’aidant élégamment et très discrètement de l’index de la main gauche. A cette table, une controverse très animée était sur le point de mettre aux prises Jürg Wenger et Jacques Michel, un délégué de la section genevoise dont le coup de fourchette n’avait d’égale que la faconde relayée par une voix d’airain. Le sujet de la discussion, dont le ton montait petit à petit, portait sur les prochaines économies auxquelles il faudrait bien consentir si l’on voulait pérenniser l’association.
Depuis plusieurs années, l’ASA avait vu ses charges augmenter régulièrement, cela d’autant plus facilement que la générosité du public était indéfectible, voire en augmentation, et que le comité directeur d’alors ne contrôlait pas les dépenses. Mais depuis trois ans les dons et surtout les legs ne couvraient plus le déficit chronique et il avait bien fallu puiser dans les réserves pour que l’ASA continue d’assumer ses engagements. Cette situation ne pouvait plus durer, au risque de remettre en cause l’existence même de l’organisation. Ainsi, les investissements prévus pour la rénovation du Beau Regard avaient été repoussés aux calendes grecques, certaines prestations aux membres diminuées, certaines autres supprimées et les salaires des collaborateurs gelés.
Tout en saisissant une tranche de la troisième corbeille de pain qu’Eric avait posée devant lui, Jacques ouvrit les hostilités.
- Vous ne nous avez jamais informés que les collaborateurs de l’ASA recevaient systématiquement des chèques Reka en guise de prime de fin d’année! dit Jacques en portant à sa bouche un gigantesque morceau de saucisse dont la sauce brunâtre avait déjà causé des dégâts irrémédiables sur sa chemise. Jacques n’en faisait que peu de cas puisque, souillés ou non, il changeait chaque jour de chemise et de pantalon.
- Ça ne te regarde pas, ça relève de l’opérationnel et pas de la milice! rétorqua Jürg en reposant bruyamment son couteau sur la table.
Jacques avait l’habitude de la fougue et des éclats de voix de Jürg et ne se démonta pas. Il reprit:
- Si à chaque question que pose un délégué tu réponds ainsi, on sert à quoi alors?
- Parfois, je me le demande! répondit Jürg, mauvais.
- Ecoute Jürg, nous n’allons pas nous engueuler aujourd’hui. Il y a plus grave que nos vieilles bringues d’aveugles, non?
Jürg, qui ne supportait pas de ne pas avoir le dernier mot, dut bien admettre que Jacques avait raison. Alors la discussion vira sur les résultats de la dernière soirée du championnat suisse de hockey sur glace.
Jacques Michel, aveugle de naissance, et Jürg Wenger, qui avait perdu la vue à l’adolescence, avaient fréquenté la même école spécialisée et partageaient la même passion pour le hockey. Ils n’auraient raté pour rien au monde les reportages à la télévision. Mais le ton monta à nouveau quand ils abordèrent la polémique qui secouait le milieu des aficionados de ce sport: la composition de l’équipe nationale qui allait participer aux prochains championnats du monde à Berlin.
Depuis midi, la porte du bureau de Supersaxo était restée close. Peter était assis à sa table de travail, la tête dans les mains. Il sortit son trousseau de clés et ouvrit le tiroir du bas de son bureau où reposait sa bouteille quotidienne de Johnnie Walker Red Label. Elle avait déjà un bon coup dans l’aile. Le matin, jusqu’à ce que les chiffres de l’horloge de son bureau soient identiques, Peter ajoutait un peu de coca. Mais dès onze heures, il jugeait qu’il pouvait s’en passer. Il prit la bouteille et but une solide rasade au goulot. Puis il s’abîma à nouveau dans ses pensées.
« Je suis vraiment un salaud. Je n’ai pas suffisamment insisté pour que Jean-Paul ne monte pas au Beau Regard. C’est vrai, quelque part ça m’arrangerait que Jean-Paul disparaisse. Bien qu’il ne soit pas comptable, son instinct lui a fait subodorer dans ma comptabilité des irrégularités que des contrôleurs patentés n’ont pas détectées. Mais il n’a rien dit, puisque cela maintenait le Beau Regard à flot. Pourtant Jean-Paul est un ami. Il faudra bien que je l’appelle sur son portable car s’il lui arrive quelque chose de fâcheux, on m’accusera de non-assistance à personne en danger, un aveugle en plus. Mais si je magouille un peu pour l’hôtel, c’est parce que l’ASA ne veut plus le financer et qu’il faut bien que je pense au confort des aveugles et des malvoyants. »
Soulagé par cette dernière remarque pleine de générosité, il en était là de ses pensées lorsque la porte s’ouvrit brusquement et que Sonia entra comme une furie dans le bureau de son mari.
- Alors, Monsieur se bourre la gueule pendant que nous essayons de maintenir le calme dans l’hôtel? Tu devrais avoir honte.
Elle n’y tint plus et lui allongea une gifle formidable qui fit osciller la tête du patron de l’établissement.
- Tu n’es qu’un raté, un alcoolique, un paresseux et un hypocrite. Tu crois peut-être que j’ignore tes magouilles, mon pauvre! Je ne connais pas les détails, mais il t’arrive de parler en dormant, pauvre type. Je peux d’ores et déjà t’avertir que, quoi qu’il advienne, je vais te lâcher et je me tire avec les enfants. Je n’ai vraiment pas envie d’être complice d’éventuelles escroqueries.
Après s’être un peu calmée, Sonia sortit du bureau de Supersaxo et jeta un regard circulaire dans l’immense hall de l’hôtel. Tout semblait normal. Les participants au cours se rendaient calmement à leur activité tandis que les autres clients se dirigeaient vers leur chambre pour faire une petite sieste après un repas trop plantureux pour les uns, trop arrosé pour d’autres.
« C’est pour ce soir et surtout pour cette nuit que j’ai peur, se dit Sonia.