L’appointé Yves Lambert avait pris son service il y a quelques heures déjà. Jusque-là, si ce n’est quelques bricoles, la nuit avait été calme. Bercé par les mélodies que distillait la radio, le policier voyait les lignes de son livre danser devant ses yeux et sentait ses paupières se fermer peu à peu.
Il sursauta au bruit strident de l’alarme signalant l’arrivée d’un appel. Instinctivement, il nota l’heure et le numéro d’appel dans le livre de bord.
- Police 117, appointé Lambert, j’écoute!
- Excusez-moi de vous déranger. Je m’appelle Michel Cavin. J’habite au 19 de la rue de l’Aéroport. Je viens d’entendre plusieurs coups de feu provenant de l’entrepôt désaffecté situé au 23, juste en face de chez moi.
Tout en notant, Lambert demanda:
- Combien de coups de feu?
- Peut-être six à la suite.
- Vous êtes allé à la fenêtre? vous avez vu quelque chose?
- Non, je n’ai rien vu de particulier, si ce n’est une tache foncée sur le quai de chargement.
- OK! on arrive! Ne bougez pas de chez vous!
Lambert lança l’appel général qui retentit dans toutes les voitures en patrouille cette nuit-là. Par chance, l’une d’elles, celle du sergent Bovard, se trouvait à proximité de la rue de l’Aéroport.
- On y va, dit Bovard avec son entrain habituel, qu’est-ce qu’il y a?
- Environ six coups de feu tirés régulièrement, peut-être avec la même arme, dans un entrepôt au 23 de la rue de l’Aéroport.
- On y est en moins d’une minute.
- OK, bonne chance les gars! Faites gaffe, c’est un sale coin!
L’appointé Mayor, qui faisait équipe avec Bovard depuis plusieurs années, écrasa la pédale de l’accélérateur et, moins d’une minute plus tard, il pilait sur les freins devant l’entrepôt. Les deux hommes sortirent du véhicule, grimpèrent sur le quai de chargement et distinguèrent dans la lueur blafarde d’une lune presque pleine le corps d’un homme allongé dans une mare de sang. Bovard se pencha, saisit le poignet de l’homme.
- Eh bien, il a son compte celui-là. Sa tête me dit quelque chose.
L’homme était jeune. Il portait un bermuda et un t-shirt. Il était très amaigri.
- Cela ressemble davantage à une exécution sommaire qu’à un classique règlement de compte entre dealers, conclut Bovard. Laissons celui-là de côté pour l’instant et allons voir à l’intérieur.
Lampe de poche et arme au poing, les deux policiers pénétrèrent prudemment dans l’entrepôt qui semblait désert.
- Il y a quelqu’un? hurla Bovard.
Pour toute réponse, un coup de feu claqua.
- Merde! j’ai pris un pruneau dans la jambe, chef, cria Mayor.
Instinctivement, Bovard se jeta à terre en roulant sur le côté. Bien lui en prit, car une seconde balle siffla à quelques centimètres de son oreille. Les coups de feu semblaient provenir de la droite, d’un local qui avait dû servir de comptoir où s’effectuaient les transactions lorsque l’entrepôt était encore en activité.
Bovard qui était maintenant abrité par le mur limitant l’embrasure de la porte, arrosa l’intérieur du local. Après avoir introduit un nouveau chargeur dans son arme, il se leva et pénétra dans la pièce. Dans un recoin, où aucun projectile ne pouvait l’atteindre, se tenait un homme, debout, l’arme pendante au bout du bras. Bovard le mit en joue.
- Lâchez votre arme et repoussez-la avec le pied jusqu’au fond de la pièce.
Son pistolet sûrement à court de munition, l’homme s’exécuta puis, d’un seul coup, se jeta sur Bovard. Le policier parvint à esquiver le coup de boule de son assaillant mais fut tout de même déséquilibré. En glissant à terre, Bovard lâcha son arme et sa lampe qui se brisa. Il n’eut que le réflexe d’agripper la cheville du fuyard. L’homme tomba et Bovard se rua sur lui. Une lutte sans merci s’engagea.
Mayor entendit tout d’abord quelques coups sourds. Puis seuls des grognements, des gémissements et des jurons étouffés troublèrent le lourd silence de cette lutte à mort qui mobilisait jusqu’aux dernières forces des antagonistes. Au début, le policier sembla prendre le dessus. Mais l’homme était robuste et aguerri au combat rapproché. De plus, la combinaison très lisse qu’il portait, le rendait presqu’insaisissable. L’homme était maintenant sur le policier et tentait de l’étrangler…
- Jean-Marc, merci infiniment de votre visite, dit Isabelle, la responsable du service marketing du journal qui avait le plus gros tirage de la région. Est-ce que je peux vous accompagner quelque part?
Tout en dépliant ma canne blanche, je lui ai répondu que non.
- En continuant sur le même trottoir sur 20 mètres, vous tombez sur l’escalier qui vous ramènera à la place Centrale.
- Merci beaucoup. Il n’y a aucun problème, je connais bien le coin pour y avoir travaillé.
Rassurée, Isabelle m’a serré encore une fois chaleureusement la main avant de retourner à ses occupations.
Demeuré seul sur le trottoir, je me suis souvenu qu’un ami m’avait signalé la présence d’un ascenseur peu connu qui atteignait le niveau de la place Centrale. Souffrant du dos depuis quelques mois, je me suis dit qu’en dénichant cet ascenseur je m’économiserais une bonne quinzaine de volées de marches. J’ai traversé la rue. A l’aide de ma canne, j’ai commencé d’explorer le mur à la recherche d’une porte métallique. Cent mètres plus loin, un bruit caractéristique m’indiqua qu’il pourrait bien s’agir de la porte d’un ascenseur. J’ai cherché de la main le bouton d’ouverture des portes que j’ai trouvé sans mal. A l’intérieur de la cabine, je n’ai repéré que deux boutons. J’en ai déduit que l’ascenseur ne desservait pas d’étages intermédiaires.
Sans hésitation, j’ai appuyé sur le bouton du haut. Les portes se sont refermées et l’ascenseur a entamé sa montée. Après un temps qui m’a paru interminable, l’ascenseur a ralenti, s’est immobilisé et les portes se sont ouvertes. Je me suis retrouvé sur un trottoir.
Ici, l’atmosphère était bizarre. Une sorte de brouillard absorbait les bruits et rendait l’air poisseux. Même mon sonar, qui émet des ondes grâce aux claquements de mes doigts pour localiser la présence d’obstacles, ne fonctionnait pas. J’ai tendu l’oreille afin de localiser un passant qui pourrait m’aider. C’est drôle, je me trouve à un jet de pierre du centre et il n’y a personne.
Un homme que je n’ai pas entendu s’approcher m’a demandé si j’avais besoin d’aide.
- Volontiers, je cherche un bus qui pourrait me ramener au centre-ville.
- Désolé, il n’y a aucun bus qui va au centre-ville depuis ici.
- Vous n’allez tout de même pas me dire qu’il n’y a pas de bus alors que nous sommes tout au plus à deux cents mètres à vol d’oiseau du centre-ville?
- Non, il n’y en a pas.
Ce type était fou. Je me suis donc décidé à attendre un autre passant un peu plus équilibré que celui-là qui, néanmoins, ne s’éloignait pas.
J’ai dû attendre deux bonnes minutes dans ce brouillard qui s’était encore épaissi avant que le bruit de nouveaux pas n’arrivât à mon niveau.
- Pardon, pourriez-vous m’indiquer où je peux trouver un arrêt de bus pour me rendre au centre-ville?
Une seconde voix, elle aussi masculine, me répondit comme la première:
- Il n’y a pas de ligne de bus qui desserve le « centre-ville », comme vous dites!
- Vous voyez bien, reprit la première voix.
- Pourriez-vous au moins m’indiquer la direction à prendre pour rejoindre à pied le centre-ville?
- Mais Monsieur, vous ne pouvez pas rejoindre un autre « centre-ville » puisque vous y êtes.
- Vous êtes à Sartou, cher Monsieur, au centre-ville de Sartou, et il n’y a rien d’autre que Sartou, ricana la première voix.
Je n’y comprenais plus rien et me dis que j’étais tombé au milieu de la sortie d’un asile de fous dont le personnel d’encadrement était en grève. Je me suis détourné d’eux et j’ai repris mon attente.
Peu de temps après, j’ai reconnu sans peine le gazouillis d’un enfant dans une poussette. Ouf, il doit sûrement y avoir derrière la voiture pour enfant une mère de famille qui aura un peu de compréhension pour un aveugle perdu.
Je barrai résolument la route à la poussette et demandai à sa conductrice si elle pouvait m’aider à me sortir de cette fâcheuse situation.
A ma grande stupeur, je me suis entendu répondre:
- Excusez-moi, Monsieur, je suis désolée, mais nous n’avons pas le droit d’aider ceux qui n’habitent pas Sartou.
- Vous voilà au parfum, reprit la première voix. Nous avons de plus en plus de gens qui aboutissent chez nous, simplement parce qu’ils sont trop paresseux pour gravir quinze volées de marches. Vous êtes de plus en plus nombreux mais je crois que vous êtes le premier aveugle à nous rendre visite. Comme nous n’avons aucune structure d’accueil, vous voyez ce que je veux dire…
Je suis plutôt du genre à ne pas me laisser faire. J’ai donc décidé de rechercher la porte de l’ascenseur. Je l’ai trouvée mais je n’ai détecté aucun bouton d’appel. De toute évidence, l’ascenseur n’était utilisable que dans un sens. De rage, j’ai frappé violemment cette maudite porte avec ma canne blanche qui se brisa. Trois des quatre éléments de la canne en aluminium, libérés par l’élastique rompu, roulèrent dans le caniveau en produisant un tintement cristallin dans cette ambiance qui devenait de plus en plus lourde.
- Nerveux avec ça, vous voilà bien ainsi, dit en rigolant la voix du premier homme qui se tenait prudemment à distance. Il avait déjà dû avoir quelques problèmes avec des « visiteurs » peu coopératifs et, même si j’étais aveugle, il se méfiait.
Alors je décidai de tenter le tout pour le tout. J’allais jouer au pauvre aveugle et essayer d’attraper l’homme par la ruse. Ainsi, je me suis plié en deux pour tâtonner pitoyablement le sol avec le dernier élément de ma canne que j’avais encore en main. Puis je l’ai laissé rouler comme les autres. Je me suis redressé et j’ai commencé à arpenter le trottoir, les mains en avant, en traînant les pieds. Imperceptiblement, je me rapprochais de la voix. J’ai fait semblant de trébucher et je suis tombé sur les genoux. Dans un dernier effort, je me suis lancé en avant et j’ai pu saisir la cheville de l’homme qui tomba. Je lui ai plongé dessus. Grâce à mon poids, au début j’ai eu l’avantage. Mais l’homme glissait entre mes mains, comme s’il était recouvert d’écailles de poisson. Il finit par se dégager. A distance, Je me savais perdu…
Dans d’atroces douleurs, l’appointé Mayor rampa en direction du bruit provoqué par la lutte. Dès qu’il fut dans l’embrasure de la porte, il alluma sa lampe de poche, vit très distinctement la nuque de celui qui, arc-bouté, était en train d’étrangler son collègue et lui fit sauter la cervelle.
C’est à ce moment-là que je me suis réveillé en sueur, le cœur battant à cent à l’heure. Ouf, ce n’était qu’un rêve. Tout est normal, Francine dort paisiblement à côté de moi. Le chat gratte à la porte pour venir me rejoindre sur le duvet. Tout est calme.
Demain, je vais me faire opérer du dos.
Jean-Marc Meyrat