Du Café de l'Ouest à Ouagadougou

Croisière pour l'alphabétisation des enfants aveugles du Burkina Faso

Image d'accueil: Ecole Braille Jean-Marc Meyrat à Boulsa au Burkina Faso

Catégorie: Le Braille

L’histoire du braille

Lundi 21 juin 2010

Audio: RTS le-12h30, 150 ans de braille en Suisse

L’écriture braille est sans doute l’une des inventions les plus géniales du XIXe  siècle.

Ce système d’écriture, qui prend officiellement le nom de son inventeur en 1878, va enfin permettre aux personnes aveugles d’accéder à l’éducation et à la culture.

Si, de tous temps les aveugles, ont eu recours au toucher pour suppléer l’absence de vue, les premiers essais d’écriture tactile remontent à la seconde moitié du XVIIe siècle. Ils n’eurent alors aucune suite. Ces tentatives furent reprises un siècle plus tard et surtout pendant la première moitié du XIXe siècle. Trois Français, Valentin Haüy, Charles Barbier de la Serre et Louis Braille se sont relayés pour aboutir à la mise au point du système qui est maintenant utilisé par les aveugles dans le monde entier.

Buste de Louis Braille

Les origines de Louis Braille

Rien ne pouvait laisser prévoir que Louis Braille, né le 4 janvier 1809 dans une petite bourgade rurale, Coupvray, à une quarantaine de kilomètres de Paris, reposerait un jour au Panthéon – il est vrai sans les reliques de ses mains demeurées dans son village natal – aux côtés des plus illustres des Français.

Son père était le bourrelier de Coupvray et Louis était le plus jeune d’une fratrie de quatre enfants. Son destin bascula quand, âgé de trois ans, il se blessa gravement à un œil dans l’atelier de son père, probablement en jouant avec un de ses outils. La date de l’accident, ses circonstances exactes, l’évolution de la blessure de l’enfant et les soins qui lui furent prodigués sont mal connus. Toujours est-il qu’il perdit non seulement l’œil blessé, mais aussi celui qui n’avait pas été atteint. A une époque où l’on ne savait pas encore grand-chose des problèmes d’infection, il était courant que la perte accidentelle d’un œil entraîne la perte de l’autre.

Les débuts à l’école

Il est avéré que le jeune aveugle fréquenta l’école du village, tout en contribuant à la maison au travail familial de la bourrellerie: il confectionnait, paraît-il, des franges de harnais, ce qui l’aida probablement à développer son habileté manuelle, qualité fort utile dans son cas. Ses parents savaient lire et écrire. Il est certain qu’ils étaient très conscients de l’importance d’une bonne instruction pour un enfant aussi gravement handicapé que leur fils Louis. Nul ne sait comment ils furent informés de l’existence de l’école fondée par Valentin Haüy, école qui n’avait retrouvé son indépendance qu’en 1815, après plusieurs années de partage des locaux des Quinze-Vingts, mais il est prouvé que le père de Louis Braille écrivit plusieurs fois à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles pour se renseigner sur l’instruction qui y était donnée. Finalement, il demanda et obtint l’admission de son fils, qui y fut accueilli en 1819: Louis était alors âgé de 10 ans.

Un élève doué

Dès son arrivée à l’institution, Braille apparut comme un élève doué. Il réussissait dans toutes les disciplines enseignées et raflait toutes les récompenses, qu’il s’agisse de tâches manuelles ou de travaux intellectuels. Voici ce qu’en dit Pignier, directeur de l’institution: « Doué d’une grande facilité, d’une intelligence vive et surtout d’une rectitude d’esprit remarquable, il se fit bientôt connaître par ses progrès et ses succès dans ses études. Ses compositions littéraires ou scientifiques ne renfermaient que des pensées exactes; elles se distinguaient par une grande netteté d’idées exprimées dans un style clair et correct. On y reconnaissait de l’imagination; mais celle-ci était toujours dirigée par le jugement. » Quant à sa personne, voici comment la décrit son ami Coltat : « Un air intelligent, une figure qu’illuminait assez souvent un agréable sourire, mais que jamais ne troublait une folle gaîté, tout dans la physionomie du jeune Braille faisait pressentir les plus heureuses dispositions et annonçait les plus aimables qualités. »

Braille n’avait pas encore 15 ans qu’on lui confiait déjà certaines responsabilités d’enseignement, notamment à « l’atelier de chaussons de lisière et de tresse ». En 1828, il reçut le titre de « répétiteur », qui se transforma ultérieurement en titre de « professeur ». Son enseignement n’était pas spécialisé mais portait sur des matières très diverses: grammaire, histoire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie, piano, violoncelle. Il semble qu’il ait été un aussi bon professeur qu’il avait été bon élève. Outre son enseignement oral, Braille composait des traités remarquablement bien conçus. Son traité d’arithmétique, imprimé en relief, est un modèle de précision et de concision. « Nos procédés d’écriture et d’impression, disait-il, occupent beaucoup de place sur le papier; il faut donc resserrer la pensée dans le moins possible de mots. »

Une découverte arrive rarement par hasard; deux précurseurs de Louis Braille méritent de retenir notre attention: Valentin Haüy et Charles Barbier de la Serre. Valentin Haüy est un intellectuel qui fonda en 1784 la première école pour aveugles. Il mit au point un système qui permettait aux aveugles de lire: des caractères d’imprimerie reproduits en relief par gaufrage du papier. Par ailleurs, pour permettre aux militaires de communiquer dans l’obscurité, Charles Barbier de la Serre, capitaine d’artillerie, inventa une écriture basée sur douze points en relief. Ces points représentaient différents sons, dans le but de traduire des ordres militaires simples (en avant, en arrière, plus vite), mais ne permettaient pas l’écriture de l’orthographe.

L’invention du braille

En 1825, l’écriture de Braille était pratiquement au point, au moins dans ses parties essentielles. C’est en 1827 (Braille avait 18 ans) que cette écriture reçut pour la première fois la sanction de l’expérience: la transcription de la « grammaire des grammaires ». En 1829 parut, imprimé en relief linéaire qui était encore l’écriture officielle à l’institution, l’ouvrage intitulé « Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposé pour eux, par Louis Braille, répétiteur à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles ». Comme le dit Pierre Henri, ce fut le « véritable acte de naissance du système Braille ».

Malgré ses défauts de jeunesse ce système était d’ores et déjà supérieur à celui de Barbier. Quels étaient ses avantages? Point peut-être le plus important : c’était un alphabet, calqué sur celui des voyants. Il donnait donc un accès réel et complet à la culture. Il était beaucoup plus facile à déchiffrer car ses caractères étaient moitié moins hauts (au maximum six points au lieu de douze) et pouvaient être appréhendés, avec un peu d’exercice, sans déplacement du doigt. Il se prêtait à des développements qui n’ont pas manqué de se produire ultérieurement.

Reconnaissance de la communauté

En 1837, année de la parution de la seconde édition du « Procédé » il y avait déjà douze ans environ que l’on expérimentait le système d’écriture ponctuée imaginé par Braille. Par la suite, l’emploi du braille ne fit que se développer mais il fallut plus de vingt-cinq ans pour qu’il soit officiellement adopté en France. Notons au passage qu’en 1834 des textes en braille avaient été montrés à l’Exposition des produits de l’industrie, Place de la Concorde à Paris, et qu’en 1837 l’imprimerie de l’Institution Royale avait publié un précis sur l’Histoire de France édité en braille, en trois énormes volumes.

Comme toujours lorsqu’une invention novatrice prend son essor, il y a quelquefois des reculs. Il y eut, entre 1840 et 1850 une sorte de « crise du braille », à la suite du renvoi et de la mise à la retraite prématurée de Pignier, accusé de corrompre la jeunesse par l’enseignement de l’histoire. Son successeur Dufau, qui avait été son second, commença par essayer de limiter l’usage du braille à la musique. Il n’y réussit pas vraiment et, finalement, à partir de 1847, le braille reprit son ascension, preuve que l’on ne pouvait plus se passer de lui.

Communiquer avec les autres

Lorsque l’on évoque le nom de Braille, que plus personne n’ignore, ce qui vient immédiatement à l’esprit de tous, c’est évidemment l’écriture ponctuée qui porte son nom. Très peu de personnes, même parmi celles qui, s’intéressent au sort des aveugles, savent que Braille ne s’est pas reposé sur ses lauriers après l’avoir mise au point.

Il restait en effet un problème important auquel le braille n’apportait pas de solution: celui de la communication entre aveugles et voyants, qui avait été une des préoccupations majeures de Valentin Haüy. On ne pouvait évidemment pas demander que le braille soit enseigné dans les écoles des voyants, même si cette écriture ne présentait aucune difficulté d’apprentissage pour qui utilisait ses yeux et non ses doigts. C’était aux aveugles de se mettre à la portée des voyants et Louis Braille en était parfaitement conscient. Mettant une fois de plus en action son imagination et son intelligence, il inventa une méthode nouvelle qu’il exposa en 1839 dans une petite brochure imprimée en noir et intitulée: « Nouveau procédé pour représenter par des points la forme même des lettres, les cartes de géographie, les figures de géométrie, les caractères de musique, etc., à l’usage des aveugles ». En gros, cette méthode était basée sur un repérage, par coordonnées, de points en nombre suffisant pour permettre d’une part la reconnaissance visuelle de lettres, chiffres et autres signes des voyants, d’autre part leur reconnaissance tactile par les aveugles. Coltat nous explique que, « pour déterminer exactement la séparation à mettre entre les différents signes alphabétiques et la grandeur que doit avoir chacun de ces signes », Braille fit construire « un grillage à jours très fins ».

Il nous dit également que, « pour rendre invariables les dimensions des lettres, il imagina de dresser un tableau indiquant le nombre de points exigés par la forme d’une lettre et aussi les positions successives que doivent prendre ces points pour représenter les différentes parties de sa figure ». Le « Nouveau procédé » de Braille permettait de résoudre le problème posé mais il était très lent. En 1841, un ami de Braille, Foucault, passionné de mécanique, conçut une petite machine relativement simple à manier qui permettait de placer facilement les points des combinaisons de Braille. Cet appareil, d’abord nommé « planche à pistons » par Foucault, fut baptisé ultérieurement « raphigraphe ». Le raphigraphe a été longtemps utilisé à l’Institut National des Jeunes Aveugles, comme en témoigne la photographie d’une classe de jeunes aveugles conservée au Musée Valentin-Haüy.

Il n’a pas survécu à l’invention de la machine à écrire que les aveugles ont rapidement appris à utiliser en dépit de son inconvénient: l’impossibilité pour l’aveugle de se relire.

Les derniers jours

Au moment de l’invention du raphigraphe de Foucault, Braille avait encore plus de dix ans à vivre mais il se savait malade et connaissait la nature de son mal. Ses premières hémoptysies s’étaient produites en 1835 et, depuis, elles s’étaient renouvelées. C’est pourquoi, on allégea petit à petit ses tâches de professeur, ne lui laissant à partir de 1840 que ses leçons de musique. En plus de son enseignement, il continuait à tenir le buffet d’orgue dans diverses églises parisiennes.

C’est dans la nuit du 4 au 5 décembre 1851 qu’une hémorragie abondante l’obligea à cesser toute activité. Alité, de plus en plus affaibli par des hémorragies successives, il mourut de la tuberculose le 6 janvier 1852 et fut inhumé le 10 janvier à Coupvray, selon la volonté de sa famille. Il fallut attendre un siècle pour que la dépouille mortelle de Louis Braille, bienfaiteur de l’humanité, rejoigne enfin, au Panthéon, les grands hommes de France.

Les collaborateurs de l’Antenne romande de la FSA

Cet article est paru dans l’éédition de janvier 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

De l’alphabétisation des aveugles

Jeudi 15 juillet 2010

Bertrand Verine est chercheur au CNRS et professeur à l’Université de Montpellier. Dans cet article, il évoque le séminaire mis sur pied en janvier 2009, dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de la naissance de Louis Braille.

J’ai assisté, du lundi 5 au mercredi 7 janvier, au colloque sur l’écriture braille organisé par l’INJA et l’AVH au siège de l’UNESCO dans le cadre de l’année du bicentenaire de la naissance de Louis Braille. Il serait fastidieux de vous rendre compte de chaque communication, et même impossible, puisque certaines sessions étaient démultipliées en deux ou trois séries simultanées. Je préfère donc vous livrer les réflexions que m’ont inspirées les cinq exposés à mon avis les plus marquants.

Le lundi après-midi, lors de l’atelier sur l’informatique, Frédéric BRUGNOT (d’Accessolutions) a argumenté l’idée que « la vraie révolution, c’est le braille éphémère: il résout les problèmes de stockage du braille papier, mais il permet surtout le partage d’une information presque identique et presque simultanée entre les voyants et les déficients visuels. Cela ne fait aucun doute, et les fantaisies graphiques que cette même informatique permet aux voyants ne sont, le plus souvent, que de légers inconvénients.

Christian COUDERT (de l’AVH) a cependant souligné que nous ne devons en aucun cas devenir dépendants d’une seule technologie d’information. Les voyants ne renoncent ni au stylo ni au journal, et communiquent aussi bien par lettre manuscrite que par texto, par courriel ou par fichier attaché. Nous avons par définition encore plus besoin qu’eux de combiner la lecture en direct par une tierce personne, la voix enregistrée, la synthèse vocale, le braille manuscrit, le braille perkins, la plage tactile et l’imprimante braille.

A cet égard, il me paraît très important d’inciter les personnes aveugles, leurs employeurs et les financeurs à recourir à l’imprimante braille. Quand un voyant veut approfondir ou consulter régulièrement un document informatique, il l’imprime. L’imprimante braille, beaucoup moins chère que les plages tactiles, permet d’obtenir très facilement la version papier des extraits les plus importants d’un gros fichier électronique, ou les notes personnelles qu’on a prises en le lisant.

Au cours de l’atelier sur le dessin en relief, Kim CHARLSON (de l’institut Perkins) a montré l’intérêt d’apprendre très tôt à dessiner aux enfants aveugles afin de les valoriser en famille ou en classe et de dédramatiser notre écriture. Dans ce but, elle propose des modèles de dessin à réaliser avec une machine Perkins en utilisant les formes des signes braille. On peut ensuite les faire colorier aux enfants aveugles, ce qui leur donnera plus d’habileté pour former leur signature en écriture ordinaire. La haute autorité d’Amérique du Nord va publier un guide de bonnes pratiques en matière de dessin en relief et Kim CHARLSON un manuel avec une vingtaine de patrons.

La journée du mardi 6 janvier était entièrement consacrée au « braille dans les diverses langues du monde ». Le Japonais Tetsuji TANAKA nous a expliqué la complexité des alphabets propres à sa langue: les voyants en utilisent couramment quatre, dont le plus fréquent comporte 47 signes correspondant à une consonne plus une voyelle. Or le braille s’est parfaitement adapté à ce système, au point que depuis 1945 les aveugles du Japon peuvent, tous les jours, lire par le toucher un de leurs grands quotidiens nationaux. Cet exemple contredit radicalement le préjugé selon lequel le braille, c’est compliqué, et même l’idée qu’apprendre à écrire en noir et en braille serait une surcharge: puisque les Japonais apprennent quatre alphabets, pourquoi les Français ne pourraient-ils pas en apprendre deux?

Le point culminant du colloque, salué par une très longue ovation de tous les participants, a été l’exposé prononcé par le sourd-aveugle danois Lex GRANDIA. Il a bien sûr témoigné du fait que le braille est le seul moyen de communication de ces personnes entre elles et avec les voyants. Il a, en particulier, souligné l’extraordinaire ouverture que constitue le courrier électronique, parce qu’il est beaucoup plus rapide à écrire et à envoyer que l’écriture papier, mais aussi parce qu’on peut prendre le temps de le lire et de le relire à sa guise grâce à sa plage braille ou à son imprimante.

Cet exemple des sourds-aveugles souligne la chance qu’ont les déficients visuels de pouvoir communiquer à la fois par la parole et par l’écriture. Cela signifie pour moi que nous n’avons pas le droit de nous priver ou de priver délibérément une personne aveugle du système braille: pensons notamment aux personnes âgées qui sont tout à fait susceptibles de perdre ensemble ou successivement la vue et l’ouïe.

Je voudrais, pour prolonger cette réflexion, ajouter trois arguments plus généraux que je tire de ma profession d’enseignant de français et de chercheur en linguistique. Le premier est que le braille ne sert pas seulement à lire des livres ou des journaux, mais à gagner du temps et de l’efficacité dans la vie quotidienne: pour choisir une boîte de conserve, un surgelé, une bouteille de vin ou un disque compact, pour trouver un numéro de téléphone ou une date dans son agenda, pour prendre le bon médicament au bon moment…

Le second argument est que l’écriture et la lecture ne servent pas seulement à communiquer avec les autres, mais aussi à réfléchir, à se concentrer, à apprendre… Ce n’est pas pour rien que les voyants prennent des notes, et ce n’est pas sans raisons que les historiens considèrent comme une grande conquête de la Renaissance la faculté de lire silencieusement, au lieu de dire ou d’écouter un texte à voix haute, comme on le faisait au Moyen Âge. Quand on parle de l’intérêt du braille, on oublie presque toujours de mentionner le rapport de soi à soi et l’avantage d’écrire au lieu de seulement penser ou de lire au lieu de seulement écouter. Le braille permet d’écrire en écoutant, d’écrire en pensant ou pour mieux penser; il permet aussi bien de prendre des notes sur ce qu’on entend que de garder une trace de ses réflexions personnelles.

Le dernier argument est que, chez les voyants, l’impossibilité de lire par soi-même porte un nom, l’illettrisme, qui est aujourd’hui considéré comme un grave handicap social. Il est évident que les aveugles ne pourront jamais bénéficier d’autant d’informations écrites que les voyants, en particulier dans les rues, dans les magasins, etc. Mais ne pas apprendre le braille, c’est pour un aveugle se condamner à la double peine d’être à la fois aveugle et illettré. Refuser à un aveugle les moyens de pratiquer le braille, parce que c’est cher ou parce que cela prend du temps ou parce que ça n’est pas le plus urgent, c’est ajouter à sa cécité le handicap supplémentaire de l’illettrisme.

Pour conclure provisoirement, on entend çà et là dire que le braille serait stigmatisant. Mais en quoi l’est-il plus que les appareillages optiques ou qu’un ordinateur avec Zoomtext ? Le braille n’est-il pas beaucoup moins stigmatisant que la canne blanche ou que la montre sonore? Il peut même amuser les voyants, alors qu’une canne blanche ne les fera jamais rire et qu’une montre parlante leur mettra très vite les nerfs en pelote. Et si on me répond que la canne blanche a une utilité incontournable, je dirai bien entendu que c’est vrai, mais que cet argument prouve qu’on n’a pas compris à quel point le braille est indispensable à l’autonomie et même à la sécurité des personnes, si on pense notamment à l’étiquetage des produits pharmaceutiques.

Ce qui est stigmatisant, c’est le handicap et le regard que les autres portent sur lui. Et ce n’est pas en renonçant au braille qu’on échappe à la stigmatisation: ce serait comme renoncer à marcher pour que les gens ne voient pas qu’on boite, ou renoncer à parler pour que les gens n’entendent pas qu’on bégaye. On ne peut échapper à la stigmatisation qu’en combattant la stigmatisation elle-même. C’est pour ce combat que les administrateurs et les salariés de nos associations doivent chercher tous les moyens d’aider les personnes qui perdent la vue.

Bertrand Verine

Cet article a été publié par la Canne Blanche, organe de la Fédération des aveugles et déficients visuels de France. Il a été relayé dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Des p’tits trous tout partout

Jeudi 15 juillet 2010

De son vivant, Louis Braille n’a jamais quitté la France. A la différence de
l’écriture qui porte son nom, qu’un congrès international désignait en 1878 comme le meilleur système d’écriture à l’usage des aveugles. Les six points sont devenus universels et s’appliquent même à des langues aux alphabets différents ou logographiques (par exemple le chinois).

Précisons-le d’emblée: il existe une écriture braille pour presque chaque langue écrite de par le monde. Prenons le cas de la lettre D: elle s’écrira Δ en grec, Д en russe et en bulgare; en hébreu cela donnera ד et en arabe ﺪ. Les écritures braille s’écrivent de gauche à droite, quel que soit l’usage dans l’écriture des personnes voyantes. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’une personne qui lit aisément le braille en français saurait lire rapidement du russe ou de l’arabe. Car ces langues ont un alphabet plus complet que le nôtre et leurs lettres ne correspondent pas toutes à des lettres existant dans notre alphabet. Ce qui ne simplifie pas l’exercice, par ailleurs, c’est que toutes ces langues doivent s’accommoder des mêmes 64 signes autorisés par les 6 points de l’écriture braille. Cela implique qu’un seul et même signe peut prendre une signification différente dans une autre langue. Prenez par exemple le son «tch» comme dans «atchoum»: trois lettres en français, mais une seule en russe: Ч. Comme le russe ne connaît pas le Q, le signe braille qui le représente dans les alphabets latins peut être utilisé pour former un Ч.

C’est vrai que tout cela est un peu perturbant. Mais la plupart des langues écrites du monde possèdent un tronc commun de signes qui se prononcent presque partout de la même manière.

Unité perdue. Et retrouvée

Au cours de son premier quart de siècle d’existence, l’écriture braille affronta, en France même, des hauts et des bas. Puis elle commença à s’exporter. Les écoles des pays voisins commencèrent à s’intéresser au nouveau système et à l’adapter à leur propre langue. Au début, tous ne voulurent pas s’en tenir aux signes français pour l’alphabet de base. Il y eut diverses propositions visant à ce que les lettres les plus utilisées dans chacune des langues comportent le moins de points. Ce qui apparaissait légitime pour l’écriture s’avéra en revanche fâcheux pour la lecture, de sorte que les systèmes dérivés disparurent (au 20e siècle seulement aux Etats-Unis).

C’est ainsi que les Etats d’Europe occidentale adoptèrent finalement les caractères français et ne redéfinirent que ceux qui, sur la base des particularités linguistiques, ne pouvaient être repris tels quels: en allemand, on n’avait pas besoin d’un E avec accent grave, mais un O muni d’un tréma faisait l’affaire. On réussit ainsi à établir une certaine unité parmi les langues d’Europe occidentale.

En Afrique et en Asie, ce furent souvent les missionnaires qui fondèrent des écoles pour aveugles et qui se confrontèrent à une incroyable multiplicité de langues parfois écrites en des alphabets complètement différents. Ils accomplirent leur travail de pionniers sans trop de concertation régionale. C’est ainsi que les adaptations pour des langues très similaires ou même identiques s’avéraient différentes suivant les écoles. (On dit même que pour la langue gaélique d’Irlande il y eut longtemps deux systèmes, un pour les écoles de filles, l’autre pour celles des garçons!)

Pour les alphabets complètement différents de l’alphabet latin, on utilisa souvent, dans l’ordre, les signes braille d’une langue européenne sans trop s’occuper de la prononciation. Du coup, quand une langue voisine avait un alphabet presque identique mais, disons, une lettre supplémentaire en son milieu, aucun des signes braille suivants n’avait plus aucun sens! En 1950, deux grandes conférences se proposèrent de fixer les principes de base propres à définir les signes braille pour les langues africaines et indiennes. Depuis lors, il est beaucoup plus aisé d’apprendre l’écriture braille dans plusieurs de ces langues.

Mais qu’en est-il des langues qui ne connaissent pas l’écriture alphabétique? Un fossé les sépare des autres langues. Avec ses milliers d’idéogrammes, la langue chinoise ne se laisse pas enfermer telle quelle dans une transcription braille. C’est pourquoi, dans ce cas, le braille représente une version comprimée du son, pas de la signification, de chaque idéogramme. De toute façon, le coréen et, pour une part, le japonais sont écrits de manière phonétique, mais pas avec des lettres comme nous les connaissons. Les caractères braille reflètent les systèmes phonétiques respectifs, qui se distinguent nettement de nos alphabets familiers. Ces écritures braille ont en commun qu’elles recourent à des signes vides pour séparer des mots même quand les écritures originelles enchaînent les mots sans solution de continuité.

Peut-on compter sur les chiffres?

Les chiffres à la mode Louis Braille ont été repris dans le monde entier. Seul le français, sa langue maternelle, s’est récemment distancié et propose désormais un autre système numérique. Et parmi les langues d’Europe occidentale l’unité s’effrite au chapitre de la ponctuation, de sorte qu’il faut maintenant réapprendre à écrire la parenthèse dans toutes les langues. Et cela en dépit du fait que les adaptations chinoises de la ponctuation dérivent tout droit de la version française originelle!

Vivian Aldridge,
Coordinateur de formation auprès de la Sehbehindertenhilfe de Bâle

Cet article a paru dans le numéro de janvier 2009 du magazine «Gegenwart», organe officiel de la Fédération allemande des aveugles et malvoyants (DBSV). Il est relayé dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants. Traduction: Gian Pozzy.

Mouskie, la souris qui braille

Jeudi 15 juillet 2010

Philippe Racine, le papa de Mouskie, un logiciel révolutionnaire pour l’apprentissage du braille en cinq langues, est né à Martigny en 1955. Très vraisemblablement descendant des Bourbaki, troupes françaises internées en Suisse, aux Verrières (NE), le 1er février 1871, harcelées qu’elles étaient par l’armée prussienne, Philippe Racine est un grand ami des aveugles. Il y a plus de quinze ans, je fis sa connaissance alors qu’il présentait des plans en relief de la ville de Sion. Il n’en resta pas là puisque, quelques années plus tard, nos chemins se croisèrent à nouveau lorsqu’il travaillait à la réalisation de textes en braille grâce à une encre gonflante. La dernière invention de ce « professeur Tournesol »: une souris pour apprendre le braille.

Cette drôle de souris reliée au PC par un câble USB a été spécialement étudiée afin que toutes les mains, petites ou grandes, puissent l’attraper. Sur sa face avant sont enchâssés dans une petite glissière deux modules braille identiques à ceux que l’on rencontre sur les afficheurs braille.

« Vais-je attendre d’être aveugle pour apprendre le braille? »

Pardonnez la brutalité de la question. Cependant, l’apprentissage de l’écriture dont nous avons commémoré en 2009 le bicentenaire de la naissance de l’inventeur représente une étape bien difficile pour nombre de malvoyants contraints à plus ou moins long terme à renoncer à la vue. Grâce aux grands caractères et à leurs correspondances en points braille sur l’écran, ils peuvent en tout temps, à leur rythme, quand ils le veulent, où ils le veulent, apprivoiser le braille. Les deux modules braille qui se trouvent sur la souris servent à appréhender le braille avec les doigts tout en se référant à l’écran.

Quatre applications pour apprendre le braille
- Lettre par lettre ou par deux caractères afin de se familiariser avec l’espace entre les caractères, les majuscules et les chiffres;
- test de vos connaissances pour savoir de manière ludique où vous en êtes;
- apprentissage des principes de base en colonne afin de comprendre la géniale logique du système braille;
- translation en braille d’un texte pour voir à l’écran le résultat d’un texte saisi au clavier.

Oh, j’en entends déjà se récrier! « On veut mettre au chômage les enseignants de braille! on veut couper l’herbe sous le pied des ergothérapeutes! » Certainement pas. Les professionnels du domaine peuvent parfaitement recourir à cet outil pédagogique en complément de leur enseignement. En outre, cette souris bizarre et dodue, son logiciel cool et sympa attirent les enfants pour lesquels l’enseignement traditionnel du braille est parfois un peu rébarbatif dans le cadre scolaire. A la maison grâce à une incomparable simplicité et convivialité, Mouskie permet à toute la famille de s’impliquer dans cet apprentissage, car seule une bonne connaissance du braille permet d’atteindre l’autonomie et l »intégration.

Développements prévus

Très bientôt, Mouskie permettra l’apprentissage du braille informatique à huit points.

Avec le soutient de la Fondation Hans Wilsdorf

Mouskie dont l’acquisition devrait entrer dans le cadre de mesures de réadaptation, est disponible au prix de Fr. 980 auprès de l’Union centrale suisse pour le bien des aveugles.

Jean-Marc Meyrat

Cet article est paru dans l’édition de décembre 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Pour en savoir plus sur Mouskie, rendez-vous sur www.braillecode.ch.

La journee mondiale du Braille

Vendredi 6 janvier 2012

En 2001, le 4 janvier a été décrété: Journée mondiale du Braille.

Ce jour correspond à la date anniversaire de la naissance du génial inventeur du Braille, Louis Braille, né en 1809 à Coupvray dans la région parisienne.

En ce 4 janvier 2012, le 12h30, un des principaux journaux d’actualité diffusé par la radio suisse romande a voulu marquer cette commémoration.

Audio: La journee mondiale du Braille