Audio: RTS le-12h30, 150 ans de braille en Suisse
L’écriture braille est sans doute l’une des inventions les plus géniales du XIXe siècle.
Ce système d’écriture, qui prend officiellement le nom de son inventeur en 1878, va enfin permettre aux personnes aveugles d’accéder à l’éducation et à la culture.
Si, de tous temps les aveugles, ont eu recours au toucher pour suppléer l’absence de vue, les premiers essais d’écriture tactile remontent à la seconde moitié du XVIIe siècle. Ils n’eurent alors aucune suite. Ces tentatives furent reprises un siècle plus tard et surtout pendant la première moitié du XIXe siècle. Trois Français, Valentin Haüy, Charles Barbier de la Serre et Louis Braille se sont relayés pour aboutir à la mise au point du système qui est maintenant utilisé par les aveugles dans le monde entier.
Les origines de Louis Braille
Rien ne pouvait laisser prévoir que Louis Braille, né le 4 janvier 1809 dans une petite bourgade rurale, Coupvray, à une quarantaine de kilomètres de Paris, reposerait un jour au Panthéon – il est vrai sans les reliques de ses mains demeurées dans son village natal – aux côtés des plus illustres des Français.
Son père était le bourrelier de Coupvray et Louis était le plus jeune d’une fratrie de quatre enfants. Son destin bascula quand, âgé de trois ans, il se blessa gravement à un œil dans l’atelier de son père, probablement en jouant avec un de ses outils. La date de l’accident, ses circonstances exactes, l’évolution de la blessure de l’enfant et les soins qui lui furent prodigués sont mal connus. Toujours est-il qu’il perdit non seulement l’œil blessé, mais aussi celui qui n’avait pas été atteint. A une époque où l’on ne savait pas encore grand-chose des problèmes d’infection, il était courant que la perte accidentelle d’un œil entraîne la perte de l’autre.
Les débuts à l’école
Il est avéré que le jeune aveugle fréquenta l’école du village, tout en contribuant à la maison au travail familial de la bourrellerie: il confectionnait, paraît-il, des franges de harnais, ce qui l’aida probablement à développer son habileté manuelle, qualité fort utile dans son cas. Ses parents savaient lire et écrire. Il est certain qu’ils étaient très conscients de l’importance d’une bonne instruction pour un enfant aussi gravement handicapé que leur fils Louis. Nul ne sait comment ils furent informés de l’existence de l’école fondée par Valentin Haüy, école qui n’avait retrouvé son indépendance qu’en 1815, après plusieurs années de partage des locaux des Quinze-Vingts, mais il est prouvé que le père de Louis Braille écrivit plusieurs fois à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles pour se renseigner sur l’instruction qui y était donnée. Finalement, il demanda et obtint l’admission de son fils, qui y fut accueilli en 1819: Louis était alors âgé de 10 ans.
Un élève doué
Dès son arrivée à l’institution, Braille apparut comme un élève doué. Il réussissait dans toutes les disciplines enseignées et raflait toutes les récompenses, qu’il s’agisse de tâches manuelles ou de travaux intellectuels. Voici ce qu’en dit Pignier, directeur de l’institution: « Doué d’une grande facilité, d’une intelligence vive et surtout d’une rectitude d’esprit remarquable, il se fit bientôt connaître par ses progrès et ses succès dans ses études. Ses compositions littéraires ou scientifiques ne renfermaient que des pensées exactes; elles se distinguaient par une grande netteté d’idées exprimées dans un style clair et correct. On y reconnaissait de l’imagination; mais celle-ci était toujours dirigée par le jugement. » Quant à sa personne, voici comment la décrit son ami Coltat : « Un air intelligent, une figure qu’illuminait assez souvent un agréable sourire, mais que jamais ne troublait une folle gaîté, tout dans la physionomie du jeune Braille faisait pressentir les plus heureuses dispositions et annonçait les plus aimables qualités. »
Braille n’avait pas encore 15 ans qu’on lui confiait déjà certaines responsabilités d’enseignement, notamment à « l’atelier de chaussons de lisière et de tresse ». En 1828, il reçut le titre de « répétiteur », qui se transforma ultérieurement en titre de « professeur ». Son enseignement n’était pas spécialisé mais portait sur des matières très diverses: grammaire, histoire, géographie, arithmétique, algèbre, géométrie, piano, violoncelle. Il semble qu’il ait été un aussi bon professeur qu’il avait été bon élève. Outre son enseignement oral, Braille composait des traités remarquablement bien conçus. Son traité d’arithmétique, imprimé en relief, est un modèle de précision et de concision. « Nos procédés d’écriture et d’impression, disait-il, occupent beaucoup de place sur le papier; il faut donc resserrer la pensée dans le moins possible de mots. »
Une découverte arrive rarement par hasard; deux précurseurs de Louis Braille méritent de retenir notre attention: Valentin Haüy et Charles Barbier de la Serre. Valentin Haüy est un intellectuel qui fonda en 1784 la première école pour aveugles. Il mit au point un système qui permettait aux aveugles de lire: des caractères d’imprimerie reproduits en relief par gaufrage du papier. Par ailleurs, pour permettre aux militaires de communiquer dans l’obscurité, Charles Barbier de la Serre, capitaine d’artillerie, inventa une écriture basée sur douze points en relief. Ces points représentaient différents sons, dans le but de traduire des ordres militaires simples (en avant, en arrière, plus vite), mais ne permettaient pas l’écriture de l’orthographe.
L’invention du braille
En 1825, l’écriture de Braille était pratiquement au point, au moins dans ses parties essentielles. C’est en 1827 (Braille avait 18 ans) que cette écriture reçut pour la première fois la sanction de l’expérience: la transcription de la « grammaire des grammaires ». En 1829 parut, imprimé en relief linéaire qui était encore l’écriture officielle à l’institution, l’ouvrage intitulé « Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l’usage des aveugles et disposé pour eux, par Louis Braille, répétiteur à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles ». Comme le dit Pierre Henri, ce fut le « véritable acte de naissance du système Braille ».
Malgré ses défauts de jeunesse ce système était d’ores et déjà supérieur à celui de Barbier. Quels étaient ses avantages? Point peut-être le plus important : c’était un alphabet, calqué sur celui des voyants. Il donnait donc un accès réel et complet à la culture. Il était beaucoup plus facile à déchiffrer car ses caractères étaient moitié moins hauts (au maximum six points au lieu de douze) et pouvaient être appréhendés, avec un peu d’exercice, sans déplacement du doigt. Il se prêtait à des développements qui n’ont pas manqué de se produire ultérieurement.
Reconnaissance de la communauté
En 1837, année de la parution de la seconde édition du « Procédé » il y avait déjà douze ans environ que l’on expérimentait le système d’écriture ponctuée imaginé par Braille. Par la suite, l’emploi du braille ne fit que se développer mais il fallut plus de vingt-cinq ans pour qu’il soit officiellement adopté en France. Notons au passage qu’en 1834 des textes en braille avaient été montrés à l’Exposition des produits de l’industrie, Place de la Concorde à Paris, et qu’en 1837 l’imprimerie de l’Institution Royale avait publié un précis sur l’Histoire de France édité en braille, en trois énormes volumes.
Comme toujours lorsqu’une invention novatrice prend son essor, il y a quelquefois des reculs. Il y eut, entre 1840 et 1850 une sorte de « crise du braille », à la suite du renvoi et de la mise à la retraite prématurée de Pignier, accusé de corrompre la jeunesse par l’enseignement de l’histoire. Son successeur Dufau, qui avait été son second, commença par essayer de limiter l’usage du braille à la musique. Il n’y réussit pas vraiment et, finalement, à partir de 1847, le braille reprit son ascension, preuve que l’on ne pouvait plus se passer de lui.
Communiquer avec les autres
Lorsque l’on évoque le nom de Braille, que plus personne n’ignore, ce qui vient immédiatement à l’esprit de tous, c’est évidemment l’écriture ponctuée qui porte son nom. Très peu de personnes, même parmi celles qui, s’intéressent au sort des aveugles, savent que Braille ne s’est pas reposé sur ses lauriers après l’avoir mise au point.
Il restait en effet un problème important auquel le braille n’apportait pas de solution: celui de la communication entre aveugles et voyants, qui avait été une des préoccupations majeures de Valentin Haüy. On ne pouvait évidemment pas demander que le braille soit enseigné dans les écoles des voyants, même si cette écriture ne présentait aucune difficulté d’apprentissage pour qui utilisait ses yeux et non ses doigts. C’était aux aveugles de se mettre à la portée des voyants et Louis Braille en était parfaitement conscient. Mettant une fois de plus en action son imagination et son intelligence, il inventa une méthode nouvelle qu’il exposa en 1839 dans une petite brochure imprimée en noir et intitulée: « Nouveau procédé pour représenter par des points la forme même des lettres, les cartes de géographie, les figures de géométrie, les caractères de musique, etc., à l’usage des aveugles ». En gros, cette méthode était basée sur un repérage, par coordonnées, de points en nombre suffisant pour permettre d’une part la reconnaissance visuelle de lettres, chiffres et autres signes des voyants, d’autre part leur reconnaissance tactile par les aveugles. Coltat nous explique que, « pour déterminer exactement la séparation à mettre entre les différents signes alphabétiques et la grandeur que doit avoir chacun de ces signes », Braille fit construire « un grillage à jours très fins ».
Il nous dit également que, « pour rendre invariables les dimensions des lettres, il imagina de dresser un tableau indiquant le nombre de points exigés par la forme d’une lettre et aussi les positions successives que doivent prendre ces points pour représenter les différentes parties de sa figure ». Le « Nouveau procédé » de Braille permettait de résoudre le problème posé mais il était très lent. En 1841, un ami de Braille, Foucault, passionné de mécanique, conçut une petite machine relativement simple à manier qui permettait de placer facilement les points des combinaisons de Braille. Cet appareil, d’abord nommé « planche à pistons » par Foucault, fut baptisé ultérieurement « raphigraphe ». Le raphigraphe a été longtemps utilisé à l’Institut National des Jeunes Aveugles, comme en témoigne la photographie d’une classe de jeunes aveugles conservée au Musée Valentin-Haüy.
Il n’a pas survécu à l’invention de la machine à écrire que les aveugles ont rapidement appris à utiliser en dépit de son inconvénient: l’impossibilité pour l’aveugle de se relire.
Les derniers jours
Au moment de l’invention du raphigraphe de Foucault, Braille avait encore plus de dix ans à vivre mais il se savait malade et connaissait la nature de son mal. Ses premières hémoptysies s’étaient produites en 1835 et, depuis, elles s’étaient renouvelées. C’est pourquoi, on allégea petit à petit ses tâches de professeur, ne lui laissant à partir de 1840 que ses leçons de musique. En plus de son enseignement, il continuait à tenir le buffet d’orgue dans diverses églises parisiennes.
C’est dans la nuit du 4 au 5 décembre 1851 qu’une hémorragie abondante l’obligea à cesser toute activité. Alité, de plus en plus affaibli par des hémorragies successives, il mourut de la tuberculose le 6 janvier 1852 et fut inhumé le 10 janvier à Coupvray, selon la volonté de sa famille. Il fallut attendre un siècle pour que la dépouille mortelle de Louis Braille, bienfaiteur de l’humanité, rejoigne enfin, au Panthéon, les grands hommes de France.
Les collaborateurs de l’Antenne romande de la FSA
Cet article est paru dans l’éédition de janvier 2009 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.
