Du Café de l'Ouest à Ouagadougou

Croisière pour l'alphabétisation des enfants aveugles du Burkina Faso

Image d'accueil: Ecole Braille Jean-Marc Meyrat à Boulsa au Burkina Faso

Catégorie: Réponses aux FAQ

Nom d’un chien de traîneau

Vendredi 16 juillet 2010

Je suis allé en vacances à Tromsœ! Incroyable ville, tellement au nord de l’Europe que le voyageur qui met ses pieds au sud de la Norvège est dit-on encore plus près de l’Espagne que de Tromsœ.

C’est le grand nord, on y trouve la cathédrale la plus au nord d’Europe, la pizzeria la plus au nord d’Europe, l’université la plus au nord d’Europe et même, cette nuit-là, le Rausis le plus au nord d’Europe, ce qui n’est pas forcément rassurant.

Je n’y suis en effet resté qu’une nuit mais ce fut la plus longue nuit de ma vie. Le soleil s’y couche en novembre et revient vers la fin janvier. Il
n’est guère coutumier d’avoir le sentiment à 14 heures d’être à 2 heures du matin. Expérience surprenante que celle de la nuit, puisque l’oeil n’y va
pas plus loin que l’oreille. La quotidienneté se rétrécit à l’échelle de ce qu’on est. Pas de paysage, pas de perspective, peu de profondeur, si ce
n’est peut-être, furtive, dans le lointain, la sirène de l’express côtier quotidien, le bateau que les courageux empruntent pour franchir le Cap Nord.

Dans cette ville à vue courte tout pourrait aller à tâtons, dans cette ville obscure pourtant le piéton est roi: le service de voirie a trouvé une parade
géniale pour protéger la faiblesse de celui qui marche contre la myopie arrogante de celui qui conduit. Et cette idée devrait faire de Tromsœ la
destination de vacances favorites des aveugles et malvoyants.

Quelle est cette bonne idée?

Afin de forcer les voitures à ralentir, les routes ne sont pas dégagées et restent couvertes de glace vive! A contrario les trottoirs sont
secs et sûrs car leur neige est balayée en direction de la route. Résultat: quand on suit un trottoir on est guidé dans un rail: on est plus bas que la
patinoire où lambinent les voitures. Mieux que ça encore, les passages piétons fort nombreux sont également dégagés de toute neige et glace, ce qui
en fait non seulement un couloir aisément franchissable mais également un gendarme couché à l’envers qui oblige les voitures déjà lentes à ralentir
encore plus.

Enfin, pensons au plaisir que pourrait avoir un chien d’aveugle de voir défiler à toute allure une bonne douzaine de huskies femelles
décoiffées tirant un traîneau sur la neige. Nom d’un chien! ça c’est des vacances!

Daniel Rausis

Cet article est paru dans l’édition de mai 2007 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Le casque de Léon

Samedi 17 juillet 2010

Il y a bien des années, peut-être plus de vingt ans, ma mère m’avait annoncé un jour, au détour d’une conversation, que mon tonton Michel avait retrouvé pour moi le casque de poilu de 14 du pépère.

Lorsque je fouille dans mes souvenirs d’enfance, je revois mon pépère assis à la table de la cuisine. Il est en bleu de travail, la nappe de toile cirée a des carrés rouges et blancs. Ma mémère est assise en face de lui. Je dois lever les yeux pour embrasser l’ensemble du tableau, j’ai une petite scie en plastique dans les mains.

J’ai raconté cette vision à ma mère mais, étonnée, elle m’a dit que je ne pouvais pas vraiment me souvenir de lui puisqu’il était mort moins de deux ans après ma naissance. Curieux comme il est possible de se constituer des souvenirs visuels quand bien même on a perdu la vue à l’âge de huit ans…

A Chaillexon, un lieu-dit près de Villers le Lac, les saisons sont marquées par la chasse ou la pêche. Le temps est rythmé par le clocher du village suisse des Brenets. Là, le Doubs marque la frontière entre la Suisse et la France et forme un lac avant de s’enfoncer dans une gorge profonde et sauvage. L’hiver, cette étendue d’eau est régulièrement prise par les glaces.

Quels souvenirs! Ce patinage sur six kilomètres jusqu’au Saut-du-Doubs, ces buvettes installées sur la glace du côté suisse, l’une du parti socialiste, l’autre du parti radical, ces marmites à marrons qui ressemblaient à des locomotives et qui, parfois, terminaient leur vie dans l’eau à cause d’une brusque montée nocturne de la température.

La nostalgie de mon enfance peut se traduire par les saveurs qui régnaient dans la cuisine de ma mémère, saveurs qui, me semble-t-il, ont inexorablement disparu en 2005 avec la mort de mon tonton Michel.

La saveur prenante des pommes de terre grillées que ma mémère nous servait avec des fanes d’oignon et du gros sel, la saveur excitante des escargots des jours de fête, subtil mélange de beurre, d’ail et de persil, qu’elle posait sur la table dans de grandes plaques à gâteau, ou encore celle, paisible, du rôti dominical qui avait mijoté avec les pommes de terre depuis le matin sur le coin du fourneau. Je me souviens comme si c’était hier du goût des miettes de « Banania » pêchées à la surface du lait froid et de celui des bonbons de « La pie qui chante ».

Les odeurs me reviennent aux narines: l’odeur aigrelette de la cancoillotte, le parfum fade et un peu écœurant de la pâte qui sert à amorcer le poisson, celle fraîche et vivifiante du bois fendu sur le billot, celle douce et apaisante des foins que mes oncles récoltaient sur les talus et portaient sur le dos dans de grands draps blancs, celle enfin, poisseuse et tenace, des écailles de poisson sur la planche encore humide.

Ma mémère est morte il y a trente ans déjà. Si sa fin ne m’a laissé que des odeurs d’hôpital, jamais je ne pourrai oublier les effluves indéfinissables de la laine dont elle faisait des carrés pour confectionner des couvertures destinées aux lépreux d’Afrique.

Le tonton Michel, l’unique fils demeuré célibataire, avait perpétué lui aussi certaines odeurs: celle âcre du petit gris à rouler ou des gauloises bleues, une petite odeur de renfermé, un peu comme son caractère. Le parfum du Ricard du samedi.

Ce sont aussi des bruits qui font résonner mes souvenirs: celui de la pendule, des aiguilles à tricoter de ma mémère, celui du charbon que l’on versait dans le fourneau, le son du poste que j’écoutais avec passion lors du Tour de France. C’est aussi la rumeur des vagues au passage d’un bateau se rendant au Saut-du-Doubs. C’est encore le coup de klaxon prolongé du camion de l’épicier qui proposait ses légumes.

Avez vous déjà entendu le cliquetis de la chaîne qu’on lance au fond de la barque? le grincement régulier de la rame sur son axe? l’agitation des poissons pris dans la nasse ou le râle insupportable du brochet que l’on assomme?

Il est dimanche. Je suis assis sur la terrasse du chalet que j’ai acquis en 2004 avec Francine. Mes mains partent encore une fois, pour la centième fois peut-être, à la découverte du casque. En le soupesant, 700 grammes peut-être. A l’intérieur, la jugulaire et une coiffe en cuir en parfait état de conservation. Mes doigts parcourent la bombe cabossée et suivent le cimier pour parvenir sur le devant vers l’insigne distinctif de l’arme dans laquelle servait mon pépère: la grenade pour l’infanterie de ligne.

De la pointe de l’ongle, j’essaie de suivre les arabesques gravées au couteau dans la visière du casque, les quatre lettres qu’il y a bien des années, peut-être plus de vingt ans, mon tonton Michel m’avait fait deviner: LEON.

Jean-Marc Meyrat

Prologue

Samedi 17 juillet 2010

En imaginant cette intrigue policière, qui mêle meurtres et malversations financières, j’ai voulu donner au lecteur quelques éléments susceptibles de lui faire mieux connaître le handicap de la vue et lui prodiguer quelques conseils pour savoir comment se comporter avec une personne aveugle.

Les membres de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants (FSA) vont peut-être reconnaître, au travers de ces pages, quelques aspects de leur fédération et les traits de caractère de personnalités qui l’ont animée durant ces vingt dernières années.

Aveugle, je suis membre de la FSA depuis mon adolescence. Il m’aurait été impossible d’écrire une fiction sur un tel sujet, si je ne le connaissais pas parfaitement pour le vivre quotidiennement, tant du point de vue professionnel que de celui de mes déplacements et de ma vie privée.

Chapitre 1

Dimanche 18 juillet 2010

Jürg Wenger, secrétaire général de l’Association suisse des aveugles et malvoyants, s’éveilla à sept heures, une demi-heure avant que le radioréveil ne se mette en marche. Tétanisé par la gueule de bois, il demeurait les yeux fermés en attendant que la chaîne de radio locale diffuse son sempiternel air de musique populaire. Tout à coup, il sentit la montée d’un vertige qui l’obligea à fermer convulsivement les paupières, à s’asseoir sur son séant et à se prendre la tête dans les mains. Ces chutes de pression le prenaient de plus en plus souvent à cause de l’abus d’alcool. C’est à ce moment-là que le morceau entraînant d’accordéon se mit à vriller son crâne.

Il se leva de son lit, se dirigea vers la salle de bain, une main longeant le mur, l’autre en avant pour éviter le meuble dont son gros orteil gauche se rappelait le coin avec douleur, et trouva la porte. Il se soulagea, assis sur le trône pour éviter de tout saloper puis s’engouffra dans la cabine de douche. Il actionna le levier régulièrement de gauche à droite pour que son cuir chevelu, auquel il faudrait bientôt retirer le qualificatif, passe d’un chaud intense à un froid glacial. Pendant que Jürg faisait osciller le levier de plus en plus vite, il se remémorait la soirée passée enchaîné au bar.

« Je suis vraiment con, je devrais vraiment faire attention à ce que je fais et à ce que je dis. Heureusement, nous étions tous bourrés et, surtout, à peu près plombés au même stade. Tout le monde gueule, tout le monde se plaint que les collaborateurs de l’association ne foutent rien et tiennent de moins en moins compte des avis des membres. Mais qu’est-ce que j’y peux? Ça n’a pas commencé avec mon arrivée à la tête de l’Association suisse des aveugles et malvoyants, bordel ! L’entraide, l’entraide, l’entraide, nom de Dieu, mais c’est quoi aujourd’hui? Les gens n’en ont plus rien à foutre, ils veulent des prestations en argent et en nature. Est-ce que j’y peux quelque chose? Bon, je dois bien reconnaître que je serais le premier à gueuler si j’étais un membre ordinaire. Et puis merde ! J’espère que je n’ai pas eu la main trop baladeuse avec la petite, comment s’appelle-t-elle déjà? »

Il sortit de la cabine de douche, se rasa puis suça à même le tube la quantité de pâte dentifrice nécessaire à se laver les dents. Il allait saisir la brosse lorsque la nausée le submergea. Il eut juste le temps de se retourner et de dégueuler tripes et boyaux dans la cuvette. « Putain, qu’est-ce qu’on s’est mis. J’avais pourtant promis à Hélène d’arrêter les alcools forts. »

Frissonnant, il se releva et reprit un nettoyage minutieux de sa denture. Puis il saisit précautionneusement le verre dans lequel marinaient ses deux prothèses. « C’est quand même incroyable: même quand je suis complètement cuit, j’arrive toujours à enlever mes yeux et même à les remettre le lendemain. Il y a quand même plus de quarante ans que je suis aveugle, plus de trente que j’ai des yeux en verre. Je suppose que c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. »

Emmitouflé dans un peignoir, Jürg sortit sur la terrasse pour s’offrir un bol d’air frais. De là, la vue était imprenable sur le lac de Zurich, ce qui lui faisait une belle jambe. Sa cécité étant intervenue lorsqu’il était âgé de 12 ans, il se représentait encore bien les couleurs, peut-être pas très nuancées mais tout de même. Bien que ce jour fût le 27 février et que l’on annonçât de fortes chutes de neige, ses rêveries vagabondaient vers le lac sur lequel il imaginait voguer de jolis voiliers et, plus loin, sur la rive opposée, se découper les sommets des Alpes glaronnaises et leurs cimes enneigées, lancées à l’assaut d’un ciel d’azur sans nuage. Puis son imagination vira sur la gauche pour découvrir la bourgade de Küsnacht et ses petites terrasses où il faisait bon se taper un petit coup de blanc du coin. Après avoir laissé son esprit divaguer encore quelques minutes çà et là, il se décida à rentrer et s’habilla.

Vêtu d’une chemise blanche immaculée et d’un pantalon sport coupé sur mesure par l’un des meilleurs tailleurs bernois, rasé de frais et parfumé, il claqua la porte de la chambre derrière lui et tourna sur sa gauche. Il prit le couloir en direction des ascenseurs, la main sur la rampe qui longeait le mur comportant les numéros de chambre en écriture braille.

« 124, 125, 126, office, 127, celle de la petite, je crois, longs cheveux, jolie paire de fesses, belles miches. Ah merde! ces putains de chariots de service! » D’un revers du bras rageur, il envoya valdinguer l’engin à roulettes qui alla heurter violemment le mur d’en face. A ce moment, il entendit distinctement des gémissements plaintifs entrecoupés de mots en langue étrangère provenant de la chambre 127.

La porte palière s’ouvrit alors brusquement et livra passage à la course de deux personnes. Jürg reconnut sans aucune hésitation Peter, le directeur de l’hôtel, essoufflé, et Marja, son imposante gouvernante. Sans lui prêter la moindre attention, tous deux se ruèrent dans la chambre.

Les plaintes s’étaient tues. Seule la respiration saccadée de Peter troublait maintenant le silence.

- Il faut appeler le médecin puis, selon ce qu’il dit, la police! Pas un mot jusqu’à nouvel ordre! Marja, magne-toi le cul et va appeler Rothacher!

Marja sortit avec la jeune Dragiza sous le bras sans davantage remarquer la présence du secrétaire général de l’Association suisse des aveugles et malvoyants.

Peter se tenait seul dans la chambre, le cœur battant la chamade. La vision était apocalyptique. Il y avait beaucoup de sang. Le corps d’une femme dénudée jusqu’à la taille reposait sur le lit défait. Sa chemise de nuit avait été ramenée sur elle pour cacher son visage. Pudiquement, il se détourna. « Je ne me souviens plus qui occupe la 127. » D’un regard, il fit le tour de la chambre à la recherche d’un sac à main et n’en aperçut pas. Il ouvrit la table de chevet: quelques CD; dans l’armoire, quelques fringues. Il ouvrit la porte de la salle de bain et faillit s’évanouir en voyant écrit sur le miroir, en lettres de sang grossièrement tracées avec le doigt, le mot «noir». Il se retint au lavabo pour éviter de tomber, ferma les yeux et se mordit les lèvres pour ne pas hurler. Il attendit que les battements de son cœur se soient un peu calmés puis rouvrit les yeux. Devant lui, à côté d’un verre à dents, une trousse de toilette portait les initiales: R.M. « Roseline Metzger, elle suit le cours de sculpture sur pierre ollaire, un fort joli brin de fille, pardi », se dit-il tout en se remémorant la jeune fille gracile tentant péniblement de faire l’apprentissage d’une cécité intervenue récemment suite à un accident de la circulation.

Cette découverte le poussa à revenir dans la chambre pour contempler, loin des regards, le corps de Roseline. Lorsque son regard se posa sur le pubis de la jeune femme, il étouffa un cri d’horreur: le pubis avait été tailladé.

Chapitre 2

Dimanche 1 août 2010

Peter Supersaxo était l’héritier d’une dynastie d’hôteliers de Saas-Fee. Fils unique, né dans le bistrot familial, entre le four à raclette et le juke-box, il n’avait pas montré les mêmes dispositions que Rudolf, le père, qui travaillait dix-huit heures par jour, 364 jours par an. Le seul jour de repos qu’il s’octroyait tombait en basse saison, le 24 octobre, jour de la fête de saint Gall, le patron du village.

Après deux années chaotiques passées à ne rien faire dans une école hôtelière huppée, Peter avait quitté le pays pour échapper aux reproches du paternel. Ses pérégrinations l’avaient guidé dans divers pays où il suffisait de dire qu’on était suisse pour se voir confier un hôtel. Mais il avait eu le mal du pays et, après quelques faillites plus ou moins retentissantes, il était rentré au bercail, la queue entre les pattes, prêt à subir les foudres du vieux. Ces dernières furent tempérées par Helga, la mère, qui, contre vents et marées, soutenait vaillamment son rejeton.

Il épousa une fille du pays travailleuse et féconde et attendit que Rudolf passe la main. Mais le vieux ne l’entendait pas de cette oreille et décida de confier les rênes de son affaire à un neveu qui donnait tous les gages de sécurité pour perpétuer l’œuvre des Supersaxo.

Vexé, Peter quitta Saas-Fee. Après quelques années d’errance – six mois gérant d’un bar à café en ville de Sion, six autres mois à la tête d’une auberge de village dans le val d’Anniviers, trois mois ici, quatre mois là, il tomba sur une petite annonce qui recrutait un homme avec expérience dans l’hôtellerie pour assumer la charge de directeur d’un hôtel, propriété de l’Association suisse des aveugles et malvoyants. Il s’était présenté et, à son grand étonnement, fut engagé sur-le-champ.

Cela faisait déjà deux ans que Peter, sa femme Sonia et leurs deux enfants, Alexandre, 10 ans, et Rachel, 6 ans, avaient débarqué à Ernenbach, dans l’arrière-pays zurichois. A part tâter un peu de l’accordéon, servir au bar et porter quelques assiettes, Peter ne savait pas faire grand-chose. Sonia, en revanche, était une parfaite autodidacte et veillait à tout. Elle s’était d’emblée sentie comme un poisson dans l’eau dans cette belle région à s’occuper de « ses handicapés » qu’elle choyait. Au fil des mois, elle était devenue la confidente de chacun et ses deux enfants, dont elle assumait seule l’éducation, égayaient le séjour de personnes qui, le reste de l’année, étaient souvent très seules

Tout paraissait donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. La situation de la famille s’était enfin stabilisée, Peter ne semblait plus aller à gauche et les enfants se portaient mieux depuis que leur père, alcoolique notoire, s’en prenait moins à leur mère. Mais, au fond de cet homme qui n’était pas foncièrement mauvais, demeurait le sentiment honteux de ne pas avoir fait aussi bien que son père. Peut-être que « cet hôtel d’aveugles » lui donnerait la chance de prouver à son vieux qu’il était capable lui aussi de faire fortune et, qui plus est, dans une des régions les plus riches du pays.

Lorsque Peter ressortit de la pièce, il contrôla deux fois plutôt qu’une qu’il avait bien verrouillé la porte. C’est à cet instant qu’il aperçut Jürg appuyé au chambranle de la porte située en face du 127.

- Monsieur Wenger, il ne faut pas rester ici, il s’est passé quelque chose de grave, de très grave! Nous attendons le médecin, je serai en mesure de vous en dire davantage plus tard.

- Quelqu’un est mort là dedans, non?

- Ecoutez Jürg, je ne peux pas vous en dire plus pour l’instant, nous attendons le médecin d’une minute à l’autre.

- J’ai tout de même le droit de savoir, non? Je suis tout de même le secrétaire général de l’Association, non?

- Bien sûr, Jürg, mais, que vous le vouliez ou non, cet hôtel est de ma compétence et je suis responsable de ce qui s’y passe.

Chapitre 3

Lundi 30 août 2010

L’hôtel BeauRegard – cela ne s’invente pas – était un ancien sanatorium magnifiquement situé au sommet d’un coteau couvert de vignes, au bord du lac de Zurich, à vingt minutes à pied de la petite gare d’Ernenbach. De style rococo, il avait été acquis par l’Association dans les années soixante pour en faire une pension sympathique où les familles en vacances et les foyers fermés pour l’été casaient leurs protégés.

Au cours des années, cette chaleureuse pension de famille s’était tranquillement mais sûrement muée en un centre de formation et de loisirs où de nombreux cours étaient dispensés. Au gré des transformations, le standard était peu à peu monté, ce qui avait eu pour effet pervers le passage d’une maison conviviale à une sorte de home pour vieux aveugles et un ghetto de charme pour les plus jeunes désœuvrés.

A y regarder de près, les adaptations qui devaient rendre cet hôtel « aveuglo-compatible » étaient peu nombreuses: des indications en braille sur les clefs de chambres et les rampes longeant les couloirs, quelques portails pour éviter que quelque aveugle mal inspiré ne roule dans la cage d’escalier, une voix nasillarde indiquant les numéros d’étage dans l’ascenseur, une douche et une balance pour chien d’aveugle, une bibliothèque proposant quelques livres sonores ou en braille et, enfin, le célèbre chemin des cordes qui autorisait les pensionnaires à faire seuls la sempiternelle même promenade. Finalement, pas grand-chose.

Au cours des années, des tensions étaient apparues entre la direction de l’Association et l’hôtel. A l’origine, l’Association avait acquis le terrain ainsi que le bâtiment. Au fur et à mesure des rénovations, les frais d’exploitation avaient grossi à vue d’œil. Une période de vaches particulièrement maigres étant intervenue, l’ASA s’était décidée à extraire de sa comptabilité ce qui était devenu un mastodonte dévoreur de réserves – et vogue la galère! En revanche, l’ASA continuait de soutenir le Beau Regard en octroyant à ses membres une aide financière importante afin que, malgré des ressources souvent limitées, ils puissent y passer des vacances ou y suivre des cours.

Depuis ce divorce, la situation financière de l’hôtel s’était un peu améliorée grâce à plusieurs mécènes qui avaient souhaité affecter leurs dons à l’hôtel et à quelques personnes qui l’avaient institué légataire universel.

Malgré ce nouveau statut, les notables de l’ASA et la plupart de ses membres se considéraient comme « à la maison ». Jusqu’alors, Peter avait joué sur du velours car les délégués de l’ASA ne voulaient en aucun cas se séparer de « leur hôtel ». L’ASA elle-même ne manquait pas d’organiser de nombreuses activités. C’était bien pratique et très rassurant pour les membres, cela permettait d’assurer des entrées régulières à l’hôtel.

Il y a quelques années, l’assemblée des délégués de l’ASA avait même voté un crédit de rénovation de plusieurs millions de francs: en fait, un pont d’or pour Peter Supersaxo, mais une catastrophe financière pour l’Association qui voyait fondre la plus grande partie de ses réserves. Et au profit de qui? A tout casser de 10% de ses membres qui fréquentaient l’hôtel.

Toutefois, les nuages s’amoncelaient dans le ciel de l’arrière-pays zurichois car les hôtels du voisinage voyaient d’un œil de moins en moins conciliant ce « home pour aveugles » devenir petit à petit un établissement de standing. Malgré une forte augmentation du prix des chambres, tempérée par les aides financières versées par l’ASA à ses membres, le prix des nuitées ne correspondait pas à celui pratiqué dans la région. Par contre les prix des consommations correspondaient plus à ceux d’une buvette que d’un hôtel trois étoiles.

La politique de l’hôtel devenait d’année en année toujours plus difficile à justifier. Si les prix pratiqués devaient coller à ceux pratiqués dans la région, les aveugles auxquels le Beau Regard était tout de même réservé n’auraient plus les moyens d’y venir. Si le standard devait correspondre à celui du coin, seule une clientèle extérieure et quelques aveugles fortunés pourraient y séjourner. Ainsi, l’Association ne pourrait plus justifier vis-à-vis de ses donateurs la propriété d’un hôtel pour personnes handicapées et, surtout, les énormes investissements consentis.

Malgré les bonnes relations que Peter Supersaxo avait établies avec ses collègues de l’endroit, ces derniers étaient jaloux de voir ce Valaisan débarquer dans leur fief avec sa belle voiture et tout le fric des aveugles alors qu’eux suaient sang et eau pour entretenir leurs établissements et conserver une clientèle de plus en plus exigeante.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit pour livrer passage à Ueli Rothacher. Natif de la région, ce gros homme rougeaud tenait davantage du vétérinaire de campagne que de l’excellent médecin unanimement reconnu qu’il était. Il serra chaleureusement la main de Jürg et demanda des nouvelles de son épouse et de ses enfants. Rapidement tenu au courant par Marja, il demanda qu’on ouvrît la porte et qu’on le laissât seul.

- Laissez-moi la clef, Peter. Mon examen terminé, je vous retrouve dans votre bureau.

Ueli Rothacher entra dans la chambre comme dans une écurie, ferma la porte derrière lui et poussa un meuble pour la condamner. Il fit de même avec la porte-fenêtre et tira les rideaux afin que personne ne pût apercevoir quoi que ce soit des balcons communicants.

Rothacher ouvrit sa serviette sur la table, en sortit son carnet, un stylo et des gants qu’il enfila. D’emblée, il remarqua le bas ventre tuméfié de la jeune femme. Il écarta les chairs dans la région pubienne et compta plusieurs coups concentrés dans la région vaginale, portés avec un outil tranchant. Aucun coup ne semblait avoir été porté sur le reste du corps. Précautionneusement, il souleva la chemise de nuit qui recouvrait le visage de Roseline. C’était abominable, son visage était bleu, déjà marbré de noir, la cordelette avait fait éclater les chairs du cou. Il nota ses observations et estima que, compte tenu de la couleur du visage et de la rigidité cadavérique, la mort devait remonter à six heures environ soit aux environs de 2 heures du matin. Il saisit le téléphone et appela le bureau de Peter.

- Appelle immédiatement la police, explique-leur en deux mots de quoi il s’agit, dis-leur d’être un peu discrets s’ils en sont capables, ces gros lourds. Veille à ce que personne n’entre dans la chambre, surtout pas de panique parmi les pensionnaires, j’attends les flics avec vous dans ton bureau.

Quand Ueli Rothacher longea le couloir du rez-de-chaussée pour se rendre dans le bureau du directeur, il jeta un rapide coup d’œil dans la salle à manger. Une chaise était vide à la table réservée aux participants au cours de sculpture sur pierre ollaire. A l’exception d’un homme, Gérard Henchoz, les autres personnes étaient des dames pour la plupart d’un âge respectable donnant des ordres à leurs accompagnants qui cavalaient du buffet à la table en portant des assiettes débordant de petits pains, de montagnes de charcuterie de toute sorte et de fromage : de quoi nourrir un bataillon de hussards en campagne. Rothacher se dit que c’était vraiment crétin de proposer des buffets à des personnes aveugles qui ne pouvaient pas se servir seules. Il mit cette absurdité sur le compte du standard de l’hôtellerie suisse. Il allait continuer sa marche lorsqu’il entendit, distinctement prononcé par une femme au faciès particulièrement revêche: « Elle est en retard, comme d’habitude, elle a certainement traîné au bar! »

Rothacher frappa à la porte du bureau du directeur mais n’attendit pas qu’on l’invite à entrer pour pousser la porte capitonnée.

Un silence lourd régnait dans la pièce. Autour de la grande table de chêne se trouvaient Peter Supersaxo, quadragénaire sportif, assez bien de sa personne; Marja Mazzoleni, son intendante, matrone sympathique, la coupe au bol, qui pouvait à elle seule virer un escadron d’ivrognes; Jürg Wenger, quinquagénaire au physique imposant et à la voix d’airain; et Dragiza, une jeune femme de chambre venue d’ex-Yougoslavie qui travaillait depuis trois ans à l’hôtel. Peter fut le premier à rompre le silence.

- Qu’est-ce que nous allons communiquer aux pensionnaires? Vous avez une idée, Mademoiselle Mazzoleni?

- Je pense qu’il faut dire aux pensionnaires de l’hôtel que Mademoiselle Metzger a été victime d’un grave malaise pendant la nuit et que le pronostic vital est engagé.

- Et comment expliquer la présence de la police? demanda Peter.

- On pourra toujours dire qu’il est possible que Mademoiselle Metzger ait tenté de mettre fin à ses jours.

« Elle a vraiment réponse à tout, cette grosse vache. On dirait que c’est elle la directrice ici. On me l’a imposée sous prétexte de la continuité dans la conduite de la maison, tu parles. Elle ne fait que me mettre les bâtons dans les roues », se dit Peter en son for intérieur.

- A quelle heure estimez-vous l’heure du décès? demanda Jürg qui, jusque-là, avait gardé un silence prudent.

- Je ne suis pas médecin légiste, dit Rothacher, mais il me semble que cela pourrait s’être passé vers 2 heures.

L’heure de ma probable rentrée, se dit Jürg en sentant le sol se dérober sous ses pieds.

Les trois aveugles de Compiègne

Lundi 30 août 2010

Trois aveugles s’en allaient sur la route qui mène de Senlis à Compiègne.
Ils marchaient à la queue leu leu, les deux derniers tenant un compagnon à l’épaule de la main gauche, et tous trois la main droite tendue au moindre bruit signalant un passant.
- La charité, s’il vous plaît, ayez pitié de trois pauvres aveugles…
Hélas, ce jour là, personne ne répondait à leur appel, si bien qu’ils commençaient à s’inquiéter, tant pour leur repas du soir que pour leur hébergement de la nuit.
- Il ne me reste plus un quignon de pain dans la besace, dit le premier.
- Ni à moi, fit le deuxième.
Le troisième soupira, ce qui revenait à dire la même chose.
- Nous allons être obligés de dormir dans un fossé, reprit le premier.
- C’est sûr, approuva le deuxième.
Et le troisième ajouta :
- Pourvu qu’il ne pleuve pas.
À ce moment passait sur la route, un bourgeois de fière allure, l’escarcelle sans doute bien garnie. Alertés par les pas de son cheval, les trois aveugles reprirent d’une même voix leur complainte habituelle :
- La charité s’il vous plaît…
- Où allez-vous, mes braves ? demanda le bourgeois.
va la route, noble passant. En priant Dieu qu’elle s’arrête pour nous dans une quelconque auberge, offrant le gîte et le couvert. Nous ne sommes pas difficiles.
L’homme sourit ; l’idée d’une bonne plaisanterie lui traversait l’esprit.
- Allons, mes braves, dit-il, à deux cents pas d’ici vous trouverez une excellente hôtellerie. On y mange bien et on y dort de même.
- Hélas, noble seigneur, nous n’avons pas le premier sou pour payer un tel rêve.
- Qu’à cela ne tienne ! Tenez, voici un écu d’or, faites en bon usage.
Les trois aveugles s’exclamèrent de joie, et remercièrent leur bienfaiteur, chacun croyant qu’un de ses compagnons avait reçu et empoché l’écu, alors qu’en réalité le bourgeois ne donnait rien à personne.
- Soyez béni, généreux passant, et que Dieu vous réserve une belle place dans son royaume.
- Adieu, les braves !
Le cavalier piqua sa monture des éperons et s’écarta quelque peu, tandis que les aveugles continuaient à manifester leur gratitude, agitant leurs chapeaux troués tant qu’ils entendirent le galop du cheval sur la route.
Ensuite, ils tinrent conseil :
- Je propose, dit le premier, que nous suivions l’avis de notre bienfaiteur, allons donc à cette hôtellerie qu’il semble vanter.
- D’accord, approuva le deuxième, j’ai justement grand faim.
- Moi aussi, acquiesça le troisième.
Et les voilà partis sans plus attendre, toujours à la queue leu leu, mais marchant cette fois d’un pas plus guilleret… Sans qu’ils ne s’en doutent, le bourgeois les suivait de loin.
Une compiègnoise rencontrée guida les trois hommes jusqu’à l’hôtellerie recherchée… Ils poussèrent la porte, les narines aussitôt agréablement chatouillées par les bonnes odeurs venant des cuisines.
- Holà, hôtelier ! Nous avons faim et soif !
Impressionné par leur allure décidée, l’hôtelier s’empressa. Il connaissait par expérience des mendiants plus riches qu’ils ne le paraissaient. Il les conduisit donc lui-même à table, fit flamber la cheminée et servir du vin de Soissons en attendant le repas à cinq services comprenant des pâtés, une omelette gigantesque, un lièvre rôti, une tarte chaude…
Les aveugles mangeaient et buvaient de si bon coeur qu’ils ne prêtèrent nulle attention à la présence, discrète d’ailleurs, du bourgeois, qui dînait non loin d’eux, riant à l’avance des suites de l’histoire.
Le ventre plein, les aveugles eurent la meilleure chambre de l’auberge. Ils y passèrent une excellente nuit.
Le lendemain matin, frais et dispos, ils s’apprêtaient à quitter l’hôtellerie, une fois avalés un bon bol de soupe et un dernier verre de vin.
Le bourgeois levé tôt, lui aussi, guettait dans un coin, le résultat de sa farce.
- Eh bien, dit l’hôtelier, cela vous fera en tout douze sous d’or.
- Voilà un écu, dit fièrement le premier aveugle, n’oubliez pas de nous rendre la monnaie.
L’hôtelier tendit la nain, attendant la pièce. Ne voyant rien venir, il demanda :
- Et alors ?
- Payez donc, dit le premier aveugle à ses compagnons.
- Mais je n’ai pas d’argent, répondit le deuxième.
- Ni moi, fit le troisième.
- Comment cela ? s’étrangla le premier. Et la pièce ? Et l’écu ?
- C’est à toi que le seigneur l’a donné !
- Non, à toi !
- Mais tu étais devant.
- Je l’ai entendu derrière…
Ce fut un beau charivari d’exclamations diverses, une discussion à laquelle l’hôtelier mêla bientôt sa voix, hurlant qu’il ne voulait rien savoir, et qu’il fallait le payer, ou bien gare, les aveugles se retrouveraient en prison, sans parler de bonne bastonnade en avant-goût…
Le bourgeois riait dans son coin comme un bienheureux. Lorsqu’il eut assez ri, il fit signe à l’hôtelier, lui murmura à l’oreille qu’il allait payer pour les aveugles.
Calmé, l’homme laissa les trois aveugles partir, ces derniers fort désappointés, mais en même temps soulagés de se tirer sans dommage d’une méchante affaire… dont ils ne portaient aucune responsabilité.
- On a quand même bien mangé, dit le premier aveugle pour se consoler.
- Et bien bu, renchérit le deuxième.
- Et bien dormi, ajouta le troisième…
À la queue leu leu, il reprirent la route, la main tendue au moindre bruit :
- La charité s’il vous plaît, ayez pitié de trois pauvres aveugles…

Pendant ce temps, le bourgeois réfléchissait. Il pensa que l’hôtelier s’était mal conduit envers les pauvres malheureux, les menaçant de prison pour seulement douze sous. Il méritait une leçon, il décida de la lui donner.
- Combien vous dois-je, mon brave ? demanda-t-il. Comptez largement.
- Monsieur, ce sera donc six sous pour vous, plus les douze sous des aveugles, soit dix-huit sous au total.
- Très bien… Dites-moi, avez-vous confiance en votre curé ?
- Mon curé ? Mais… oui, bien sûr, pourquoi donc ?
- Parce que c’est lui qui va vous payer. Il me doit de l’argent.
- Mais…
- Ne vous inquiétez pas. Accompagnez-moi à l’église, nous y réglerons cette affaire sur le champ.
L’un suivant l’autre, ils allèrent donc à l’église, où le curé allait commencer à dire la messe.
- Attendez-moi un instant, fit le bourgeois.
Il rejoignit le prêtre, qui s’inclina devant cet homme de belle apparence. L’autre lui prit familièrement le bras et lui glissa à l’oreille :
- Monsieur le curé, je suis un voyageur de passage. J’ai dormi cette nuit chez l’hôtelier que vous voyez là, près de la porte.
- Je le connais, dit le curé, c’est un de mes paroissiens.
- Je sais, un bien brave homme, mais je le crois souffrant. Cette nuit, il était fort agité et nous a tous empêchés de dormir. Ce matin, il a voulu que je l’accompagne ici. Il a honte de son esprit dérangé, et voudrait que vous lisiez l’Evangile sur sa tête pour guérir. Il est prêt à vous payer dix-huit sous pour cela.
- Dix-huit sous ! Parfait, parfait, je m’occupe de lui dès la fin de la messe.
- Merci, monsieur le curé. Mais voudriez-vous le prévenir de votre accord ?
Le curé se précipita vers son paroissien :
- Ne bougez pas, mon ami, je dis la messe, et je réglerai votre affaire aussitôt après.
- Vous êtes donc d’accord, monsieur le curé…
- Bien entendu ! Je reviens. Priez en attendant cela fait du bien.
Et il s’éloigna sans plus attendre, courant à son office.
- Quant à moi, dit le bourgeois, il me faut partir à présent, on m’attend. Tout est donc en ordre ?
- Tout est en ordre, répondit l’hôtelier en faisant sa révérence. Bonne route, Monseigneur, bonne route. Et merci beaucoup…
Le bourgeois retrouva son cheval et s’en fut, tout heureux de sa malice qui lui rappelait le bon temps de sa jeunesse étudiante…
Pendant ce temps, la messe se disait. Lorsqu’elle fût terminée, le curé alla trouver l’hôtelier.
Voilà qui est fait, dit-il, à votre tour. Agenouillez-vous maintenant.
Mais… je ne suis pas venu pour cela, répondit l’homme, assez étonné.
- Allons, allons, faites ce que je vous dis. Vous verrez, tout ira mieux ensuite.
- Mais laissez-moi, monsieur le curé, et payez-moi plutôt mes dix-huit sous.
« Ca y est, pensa le prêtre, il divague, voilà une crise qui le reprend. Soyons ferme. »
- À -genoux ! cria-t-il.
Il voulut forcer l’hôtelier, le prit aux épaules. L’autre résista, se débattit, réclamant toujours son argent.
Il fallut l’aide d’autres paroissiens pour qu’il se tienne enfin tranquille, l’étole au cou, le missel sur la tête.
Le prêtre dit l’Évangile, l’aspergea d’eau bénite… Et l’hôtelier finit par comprendre qu’il avait été joué.
C’est ainsi que non seulement il perdit dix-huit sous, dus par les aveugles et le bourgeois, mais dix-huit autres sous encore pour le sermon, car les curés ont toujours le dernier mot.

Ce conte est un « classique », colporté depuis le Moyen Age.

Les aveugles et l’éléphant

Lundi 30 août 2010

Il était une fois un village entièrement peuplé d’aveugles. Un colporteur informa les habitants qu’un prince, venu de loin, traversait la contrée à dos d’éléphant.

- Qu’est-ce qu’un éléphant ? demandèrent les aveugles.
Il n’y en avait pas dans les parages, et ils n’avaient jamais entendu parler de cet animal-là.

Le colporteur leur dit qu’il s’agissait d’une bête gigantesque, en tout point extraordinaire. Il piqua si bien leur curiosité que les aveugles voulurent tous approcher l’éléphant pour s’en faire une idée personnelle. Tous, c’était beaucoup trop. Par conséquent, on décida d’envoyer une délégation de trois personnes, que le prince voyageur reçut de bonne grâce. Il autorisa les représentants du village à palper son éléphant à loisir. Ils palpèrent donc, remercièrent et rentrèrent chez eux.

Aussitôt, ils furent entourés et assaillis de questions par les autres villageois. « C’est un animal qui ressemble à un tapis rugueux battu par le vent sur une corde à linge », dit un aveugle qui n’avait touché que l’oreille. « Pas du tout, dit celui qui n’avait tâté que la trompe, c’est une sorte de serpent très épais, très nerveux, à tête poilue et humide. » « Comment donc s’indigna le troisième, qui n’avait palpé que la patte, c’est une bête épaisse et calme comme un arbre. » « Entendez-vous ! » demandèrent les villageois.

Loin de s’entendre, les trois aveugles en vinrent aux mains, chacun prétendant avoir raison. Les autres prirent parti et la querelle tourna à l’affrontement général.
Quand tout le monde fut las de donner et de recevoir des coups, un sage proposa d’envoyer une autre délégation, plus nombreuse, formée de personnes choisies pour leur intelligence, et qui prendraient le soin de demander au prince lui-même une description de sa monture – car les aveugles, se souvenant des paroles du colporteur, doutaient que l’on puisse voyager à dos de tapis, à dos de serpent ou à dos d’arbre.

Il fallut plusieurs jours pour se mettre d’accord sur la composition de cette nouvelle ambassade. Lorsqu’elle arriva, le prince avait levé le camp.

Auteur inconnu

Ce texte glané sur Internet, a paru dans l’édition de janvier 2010 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

Portrait de la cécité dans l’antiquité

Samedi 18 septembre 2010

La question de l’influence préjudiciable de la cécité sur la vitalité intellectuelle s’est posée dans l’Antiquité déjà.

L’orateur et homme politique romain Cicéron (106-43 av. J.-C.) nous enseigne qu’une telle influence négative n’est aucunement établie. Il en cite pour preuve toute une série de personnalités aveugles hors du commun.

Outre l’ouïe et les autres sens, qui se substituent dans une certaine mesure aux facultés visuelles perdues, la mémoire s’impose en guise de compensation. Grâce à elle, l’aveugle possède une faculté visuelle mentale, une vision intellectuelle. C’est en ce sens que l’oracle de Delphes décrivait aux Thessaliens la mémoire comme « la vue des aveugles » ; et l’écrivain grec Plutarque (45-125 ap. J.-C.) explique cette expression par le fait que le souvenir serait cette fonction cérébrale qui permet aux aveugles de « voir » les choses du monde extérieur à l’aide d’une vision intellectuelle. Comme le disait le philosophe et naturaliste grec Aristote (384-322 av. J.-C.), la cécité provoque même, en supprimant les impressions visuelles parasites, un accroissement de la capacité de mémorisation.

Que nous disent par ailleurs les sources à propos des capacités intellectuelles et morales générales des aveugles ? Le consul et écrivain romain Pline le Jeune (61-113 ap. J.-C.) faisait observer à un ami en mauvaise santé que l’homme malade pouvait bénéficier de meilleures dispositions que l’homme bien portant : non seulement le malade est plus à l’abri des malignités, mais il est se rapproche de son meilleur Moi dans la mesure où il tend à juger le superflu secondaire ; son regard se fixe sur une prochaine guérison.

Cet effet moral d’une grave maladie semble toutefois ne pas devoir s’appliquer à la cécité, qui ne menace pas la vie ; au contraire, celle-ci peut encore aggraver un mauvais caractère. Prenons l’exemple de Catulle Messalinus, ce monstre qui servit à l’empereur Domitien d’instrument pour exterminer d’innombrables êtres humains ; une fois devenu aveugle, il servit le tyran avec d’autant moins de scrupules, d’autant plus de brutalité, « comme volent des projectiles aveugles et sans âme ». Pline écrit encore que, dans cet assouvissement sans vergogne des penchants les plus bas, la jalousie de celui qui avait perdu la vue à l’endroit des voyants jouait un rôle essentiel. Même le vieillard entièrement aveugle envie le borgne, ainsi que nous l’enseigne l’orateur et satiriste romain Juvénal (61-140 ap. J.-C.).

L’aiguillon des sentiments de l’aveugle réside précisément dans son ardent désir de lumière, comme le pense le poète épique Quintus de Smyrne (4e siècle ap. J.-C.). Ce désir peut devenir si fort que l’aveugle en vient à préférer la mort à l’obscurité éternelle. Par ailleurs, il existe aussi des aveugles qui ont su tirer parti de la perte de leurs facultés visuelles : par exemple les mendiants qui ont mis à profit le ressort de la compassion pour s’assurer un maigre train de vie.

A l’inverse de ces influences défavorables de la cécité existe aussi un effet propice qui met l’aveugle à l’abri des multiples tentations qui guettent le voyant. Pour le poète romain Properce (50-16 av. J.-C.), vu que l’amour naît par le regard, en l’absence d’yeux les jolis jeux d’Eros se concentrent sur l’essentiel. Et Sénèque console le non-voyant qui échappe à tant de convoitises. Des yeux qui voient sont pour lui des incitations au divorce, à l’inceste, au viol et au meurtre ; ceux qui ne voient pas, au contraire, attestent l’innocence. C’est de cette éthique que naît l’opinion de Sénèque selon laquelle il faudrait s’arracher les yeux pour ne pas voir tout le mal du monde. Cette affirmation certes point trop sérieuse du philosophe prend plus tard la forme d’un ferme conseil dans l’évangile selon saint Mathieu : « Et si ton œil veut te corrompre, arrache-le et jette-le. » Elle conduit également aux illuminations ascétiques que nous rencontrons souvent dans l’histoire du christianisme et, dans une mesure analogue, dans celle du bouddhisme.

Mais beaucoup d’opinions contestent ce point de vue, affirmant que la cécité ne constitue pas une protection absolue contre la tentation et la séduction. Le cas du briseur de ménages aveugle fut même un thème d’exercice récurrent dans l’enseignement de la rhétorique, nous apprend Quintilien (35-96 ap. J.-C.).

Il ne manque toutefois pas non plus d’informations qui montrent comment des aveugles mettent à profit leur handicap pour se soustraire à leurs devoirs. Le fait de ne pas voir peut être, de temps à autre, plus opportun, nous révèle Plutarque quand il conseille aux grands-pères d’invoquer la faiblesse de leur vue pour ne pas remarquer les sottises que commettent leurs petits-enfants.

Une malvoyance invoquée de manière insistante peut être efficacement utilisée comme excuse, nous dit Cicéron à propos de lui-même. Lorsque Metellus le recruta pour le service militaire, il se défila en prétextant sa mauvaise vue. Et quand Metellus lui fit remarquer ironiquement qu’apparemment il n’y voyait goutte, Cicéron répliqua sur le même ton qu’il voyait très bien la villa de Metellus depuis la Porte Esquiline ; ce disant, il sous-entendait que Metellus avait acquis sa fortune de manière douteuse.

A ce point, il convient d’évoquer la figure de la femme aveugle dans son rôle d’épouse et de mère, qui, en dépit de sa cécité, parvient à assumer ses tâches ménagères. Timocleia fut l’inséparable compagne de vie et de destinée de son mari et lui donna des jumeaux, nous conte le grammairien grec Apollonidas. Il l’honora même d’une ode : « Tu n’es plus privée de la vue, Timocleia, / Depuis que ton sein maternel deux fois fertile a mis au monde des garçons / Tu regardes le char de feu d’Hélios avec des yeux multiples et tu es plus parfaite qu’avant. »

L’exemple de l’aveugle Timocleia montre qu’en tout temps la cécité n’a pas forcément été considérée comme un handicap pour une activité professionnelle. Les travaux et les accomplissements des aveugles dans les temps anciens furent multiples et divers.

Il semble que dans l’ancienne Egypte les aveugles se soient montrés particulièrement actifs. Au premier rang de leurs occupations figuraient apparemment la musique et le chant. Côté musique instrumentale, on utilisait presque exclusivement le syrinx, une flûte de Pan ou de berger à un ou deux tubes qui, cependant, ne suscitait pas partout un accueil enthousiaste. Le célèbre homme d’Etat athénien Alcibiade (450-404 av. J.-C.) méprisait la flûte et ses mots moqueurs lui valurent à Athènes un dédain général : « La flûte obstrue et barricade la bouche, elle dépouille du langage et de la parole », une citation rapportée par Plutarque.

Etonnamment, on ne trouve dans aucune source la mention de joueurs de flûte aveugles. Il en va différemment de musiciens aveugles combinant le chant et la musique instrumentale. Parmi les instruments d’accompagnement du chant, il convient de citer les diverses sortes de lyre et de harpe, ainsi que le « krembalon », un instrument à percussion évoquant plus ou moins la castagnette. Dans la famille de la lyre et de la harpe figurent la lyre à proprement parler, avec ses quatre à sept cordes, la cithare de sept à dix-huit cordes, la sambuque triangulaire à quatre cordes et la magadis à vingt cordes. Le musicien à la cithare qui ne chantait pas était le cithariste et celui qui chantait en s’accompagnant de l’instrument était l’aède à la cithare, en tant que tel spécialement apprécié.

C’est ainsi que nous avons affaire presque exclusivement à la figure du musicien aveugle accompagnant son chant d’un instrument. L’archétype de ce genre d’artiste est le Démodokos d’Homère qui, à la cour des Phéaciens, interprète à la harpe épopées et hymnes aux dieux avec tant de pénétration qu’Ulysse, pourtant fait au feu, cachait son visage dans son manteau pour éviter d’afficher ses larmes. Vu les étroites relations tissées depuis longtemps entre la Grèce et l’Egypte, rien d’étonnant à ce qu’au pays des Pharaons aussi les joueurs de harpe jouissent d’une haute considération, comme le montrent peintures et bas-reliefs.

Les sources antiques mentionnent donc moins le simple musicien que l’aède s’accompagnant d’un instrument. On notera par exemple, dans la mythologie grecque, le chanteur thrace Thamyris qui a le culot de défier les Muses dans un concours de chant et de cithare, au terme duquel, en cas de victoire, il devait gagner l’une des Muses en guise d’épouse. Il perdit, fut aveuglé par les Muses et dépouillé de son art vocal. Ces exemples de musiciens aveugles évoquent les figures contemporaines, le chanteur et pianiste de jazz Ray Charles et le ténor Andrea Bocelli qui, tous deux, ont fait une carrière universelle.

On connaît aussi des philosophes aveugles, comme Héraclite d’Ephèse, Démétrion de Phalère, Antipatros de Cyrène, Asclépiade d’Erythrée et le stoïcien Diodote, mais on ignore si les philosophes aveugles dispensaient leur enseignement en échange d’honoraires. Diodote, que Cicéron avait accueilli sous son toit, se distinguait, en dépit de sa cécité, par ses capacités exceptionnelles. Il s’occupait de philosophie avec plus de passion encore que du temps où il voyait. Le plus étonnant, écrivait de lui Cicéron, est qu’« il pratiquait une discipline qui semble à peine possible sans yeux, la géométrie, enseignant oralement aux élèves d’où et vers où ils devaient tracer des droites ». Atteint par la cécité, l’ancien préteur Gneus Aufidius rédigea même encore une Histoire de la Grèce ; aveugle, il continua à prendre part aux débats politiques du Sénat.

Tandis que la proportion d’aveugles était relativement élevée parmi les artistes et les érudits, d’autres accomplissaient de petits travaux et gagnaient à peine de quoi vivoter. Des travailleurs aveugles recrutés pour travailler dans les mines de fer, des gens que cette activité néfaste à la vue rendait aveugles. De tels cas regrettables, l’Antiquité en comptait des milliers. De semblables conditions régnaient sans doute aussi dans les mines d’argent et les carrières de pierre d’où un aveugle n’avait pas d’espoir de fuir.

Le travail de l’aveugle dans les mines se résumait pour l’essentiel à actionner la meule. D’autres tâches consistaient à trier les minerais ou les blocs de pierre par taille, poids et forme, ainsi qu’à les empiler et les mélanger. La description que livre Plutarque de ces conditions de travail misérables est bouleversante : « Les ouvriers étaient partiellement enchaînés et s’effondraient au sol dans les galeries empuanties. » Ces conditions de travail expliquent beaucoup de cas de cécité par ulcération de la cornée.

Outre la mendicité, qui leur assurait la survie, il faut encore mentionner une activité méprisable propre aux aveugles, celle d’espion et d’intrigant. C’est là qu’on en revient à Catulle Messalinus, ce monstre qui, après avoir perdu la vue, poursuivit son œuvre criminelle avec une ardeur redoublée parce qu’en tant qu’aveugle on lui faisait confiance, on le jugeait inoffensif. La cécité lui servait pratiquement de tenue de camouflage dans ses activités.

Une autre question touche à la position des aveugles dans la société, autrement dit la rencontre entre voyants et non-voyants. L’aveugle jouissait d’une statut particulier dans la mesure où il avait le droit de se faire véhiculer, ce qui n’était pas permis aux autres. Un événement en témoigne : quand, lors de l’incendie du temple de Vesta à Rome, Lucius Caecilius Metellus, au péril de sa vie et au prix de la perte de ses yeux, sauva le Palladium (sanctuaire national), le peuple romain le récompensa de cet acte héroïque en l’autorisant à se rendre à la Curie en char pour les sessions du Sénat, un privilège jusque-là jamais accordé. Longtemps après encore, à l’exception des prêtresses, nul n’avait droit à l’usage d’un véhicule.

La Constitution athénienne fixait déjà le principe que tout invalide qui ne pouvait assurer sa pitance, ou alors insuffisamment, obtenait au terme d’une enquête préalable une rente d’invalide équivalant, suivant la durée et les circonstances, à une à trois oboles par jour, payable en dix mensualités. Une telle somme permettait, pour un train de vie modeste, d’assurer à peu près la moitié de la subsistance. Le bénéficiaire de la rente devait se soumettre à un examen annuel. S’il faisait défaut à ce rendez-vous il perdait le droit à la rente pour une durée de dix mois. Ce dispositif est le premier de l’Histoire. Et c’est ainsi que même le vieil Arignot de Sphettos, jadis prospère mais devenu aveugle, obtint lui aussi une rente après que son neveu Timarque l’eût dépouillé de tous ses biens. Mais comme il comparut en retard à l’examen de contrôle, on lui supprima sa rente, bien que (ou peut-être du fait que) son neveu présidait ce jour-là la commission.

Pour finir, si nous nous demandons comment réagissaient les hommes de l’Antiquité face à la cécité, s’ils la considéraient comme un sort particulièrement dur et la craignaient, ou s’ils montraient au contraire plus de sang-froid que de nos jours, nous aboutissons à la conclusion suivante : l’approche de la condition d’aveugle était, pour l’homme de la rue, à peine différente de celle d’aujourd’hui. Alors déjà, la perte de la vue était considérée comme un terrible coup du sort ; La mesure de cette peur se reflète dans la condamnation à l’aveuglement, en vigueur depuis l’Antiquité jusqu’au Bas Moyen Age.

L’homme de l’Antiquité ne voyait rien de méprisable ni de répréhensible dans le handicap physique de la cécité. Plutarque rappelle que les reproches et les quolibets dont s’abreuvaient les héros d’Homère ne concernaient jamais des infirmités physiques. Quand Ulysse s’en prenait vertement à Thersite, il lui reprochait ses blasphèmes sans fin, pas sa bosse. Mais quand il citait la déesse Héra, appelant tendrement son fils Hephaïstos « le boiteux », Homère entendait se moquer de ceux qui avaient honte de leur cécité. Il arrivait parfois qu’une infirmité physique serve de surnom, comme dans le cas d’Appius Claudius Caecus, « pour que l’on s’accoutume au fait que la cécité ou quelque autre infortune ne soient pas considérées avec reproche ni opprobre mais à l’égal d’un nom familier », raconte Plutarque qui explique que l’on recourait souvent à de tels surnoms sans crainte de conséquences négatives. Précocement devenu aveugle, en 312 av. J.-C., le censeur Appius Claudius Caecus (caecus = aveugle) avait la réputation d’un homme fier à l’esprit libéral. Il ordonna la construction de l’Aqua Claudia, premier aqueduc de Rome, et de la Via Appia.

Arthur Golfetto

Traduit de l’allemand par Gian Pozzy

Cet article a paru dans l’édition de juillet 2006 de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.

L’ophtalmologie au Moyen Age

Samedi 18 septembre 2010

Parler d’une ignorance médicale généralisée au début du Moyen Age n’est pas un jugement trop sévère. Après l’effondrement de l’Empire romain, l’Europe perd aussi l’accès à l’essentiel de son héritage intellectuel, à la science grecque et aux écrits latins.

L’Eglise chrétienne devient pour l’Europe le centre de la nouvelle vision du monde. Les hospices gérés par les ordres monastiques offrent certes le gîte et le couvert aux grands malades, mais pas de soins médicaux: soit les patients se rétablissent par leurs propres forces, soit ils meurent. Comme l’Eglise chrétienne porte son attention avant tout sur le salut de l’âme, les soins médicaux et l’hygiène corporelle sont négligés. La maladie est vue comme un état causé par des forces surnaturelles; il y a un saint patron pour chaque affection. Au milieu du VIIe siècle, l’Eglise interdit même aux moines toute intervention chirurgicale, sous prétexte que cela met leur âme en danger.

Seul ou presque, le couvent bénédictin de Monte Cassino se targue des premières manifestations de recherche scientifique. C’est là qu’oeuvra jusqu’à sa mort Constantinus Africanus, dit aussi Constantin l’Africain. Il n’existe guère de renseignements avérés sur sa biographie et sa formation. On ne connaît ni son nom arabe ni son lieu de naissance (sans doute Carthage). Frère laïc baptisé de l’ordre de saint Benoît, Constantinus rédigea plusieurs traités au couvent de Monte Cassino, où il mourut en 1087. Musulman, Constantinus avait accumulé de l’expérience en médecine islamique et en pharmacie au temps où il était marchand d’épices en Orient. Un de ses voyages le mena en 1075 à Salerne où l’état lacunaire de la littérature médicale le déçut. Sur ce, il rentra en Afrique du Nord pour y collationner trois ans durant des écrits médicaux utilisables. De retour en Italie, il s’établit finalement au couvent de Monte Cassino pour y traduire d’arabe en latin les manuscrits à ses yeux les plus importants. Il ressort de son propre témoignage que Constantinus n’avait appris que la théorie médicale sans jamais pratiquer comme médecin. Dans le cas de son ouvrage «Liber de oculis», qu’il livre comme une œuvre personnelle, il s’agit clairement de la traduction du plus ancien manuel arabe d’ophtalmologie de Hunain ibn Ishak al-Ibdi (808-875). Ce dernier fut, avec d’autres, le plus important traducteur de toute la littérature médicale grecque en arabe. Il posait ainsi la pierre angulaire de la médecine arabe.

Les médecins laïques apportèrent un certain essor à la science médicale, tandis que la médecine des moines stagnait à un niveau très rudimentaire. A côté de leur cabinet, les médecins laïques enseignaient à la faculté de Salerne et plus tard aussi à Montpellier. L’école de Salerne était un lieu d’enseignement et de recherche médicale. A l’origine, le couvent de Monte Cassino entretenait à Salerne un hôpital exclusivement réservé aux frères malades. Ce groupe de guérisseurs se mua ensuite en première faculté de médecine d’Europe, qui connut sa phase d’épanouissement du Xe au XIIIe siècles. Elle délivrait aussi à des médecins spécialistes, par exemple à des ophtalmologues, des licences au terme d’examens minutieux. A vrai dire, dans les manuscrits de la faculté de Salerne, les affections des yeux étaient traitées de manière fort rudimentaire et ceci est vrai aussi pour Montpellier, dont est pourtant issu le médecin pontifical d’Avignon Guy de Chauliac (1300-1368). Chauliac acquit une grande réputation dans toute l’Europe. Les représentants de la noblesse française le consultaient. Jean de Luxembourg, surnommé plus tard «l’Aveugle», fit secrètement le voyage de Montpellier dans l’espoir de soulager la souffrance de ses yeux.

Nous voudrions présenter ici brièvement trois ophtalmologues du Moyen Age européen: Benvenutus Grapheus, Zacharias et Petrus Hispanus, le futur pape Jean XXI. Nous ne connaissons pas les dates de naissance et de mort de Grapheus. Il écrivit un éclairant manuel d’ophtalmologie et passe pour un des plus remarquables pionniers de son temps. Avant lui vécut Zacharias, un Salernitain qui avait appris l’ophtalmologie auprès de Théophile à Constantinople. Lui aussi écrivit un ouvrage important. Il se fit très grassement payer et révéla sans honte les trucs avec lesquels on pouvait tromper les patients. Petrus Hispanus était le fils d’un médecin qui vécut entre 1200 et 1277. Il succomba à l’écroulement d’un mur de son palais à Viterbe. Un livre d’ophtalmologie assura sa réputation. Ses prescriptions furent aussi mises en œuvre par Michelangelo Buonarrotti (Michel-Ange) qui confectionna une copie des écrits du futur pape Jean XXI. Ces notes de Michel-Ange figurent sur les dernières pages de ce qu’on nomme le Codex du Vatican de ses poèmes. Cet opuscule est daté d’environ 1520, quand Michel-Ange avait 50 ans. Comme Michel-Ange présente aussi, dans ce recueil de prescriptions, des pommades juste utilisées pour le soin des yeux, il faut admettre qu’il en avait appris la composition plusieurs années auparavant, en tout cas longtemps avant que sa vue ne fût menacée par bien des souffrances. Quelques-unes de ces médications l’ont assurément mis à l’abri d’une cécité encore plus précoce.

En dépit du fait que l’histoire de l’ophtalmologie au Moyen Age eût montré fort peu de créativité dans tous les domaines, il faut pourtant lui reconnaître un mérite, en l’occurrence l’invention d’un accessoire alors inconnu, y compris des Arabes: les lunettes. Il est vrai que l’érudit arabe Abou Ah Alhazan (mort en 1039) avait souligné dans son ouvrage «De la forme de l’obscurité» qu’un segment de sphère de verre pouvait servir à faire sembler un objet plus gros. Francesco Redi, un célèbre professeur de médecine pisan (1626-1698) qui passe pour le père de la biologie expérimentale moderne, témoigne dans la préface d’un livre: «Je me sens tellement accablé par les ans que je n’ai pas la force de lire et d’écrire sans ces verres, que l’on nomme verres à yeux, qui ont été récemment inventés pour le confort des pauvres vieillards quand leur vue baisse.» En tout cas, les premières lunettes pour presbytes apparaissent à la fin du XVe siècle déjà.

Les lunettes entrent en scène

Le Florentin Salvino Degli Armati passe pour le véritable inventeur des lunettes, car sur sa tombe on lit ces mots: «Ci-gît Salvino Armato des Armati de Florence, l’inventeur des verres oculaires. En l’an 1571.» D’autres contestent à Armato l’invention des lunettes, car il n’aurait pas disposé de connaissances mathématiques optiques, et désignent comme inventeur le moine érudit Roger Bacon (1214-1294) qui écrit à propos des verres grossissants: «Si l’on prend une section d’une boule de verre ou de cristal, et si l’épaisseur de la section est inférieure au rayon, et si l’on pose la face lisse sur des lettres, alors, en tournant la face convexe vers l’œil, on voit plus gros les lettres ou de petits objets. Car l’œil est alors pour ainsi dire dans le milieu plus fin, l’objet dans le milieu plus épais entre le centre et l’œil. L’angle est donc plus grand et l’image est plus grande aussi et plus proche de l’œil. C’est pourquoi cela procure un merveilleux instrument pour les personnes âgées et pour celles qui ont les yeux faibles »

Selon les investigations les plus récentes, les premiers verres optiques furent produits sur l’île de Murano, près de Venise. Alors déjà, Murano était réputée loin à la ronde pour la fabrication de verre. Toutefois, peut-être, un souffleur de verre identifia-t-il les propriétés de telles lentilles sans se douter de la valeur de sa découverte. Au milieu du XIVe siècle, l’usage de lunettes pour presbytes se généralisa. On ne trouve les lunettes pour myopes qu’au XVIe siècle: c’est ainsi que Raphaël peint le pape Léon X, en 1517, avec des verres concaves. S’ensuit au XIXe siècle la production de verres cylindriques.

La théorie des lunettes sphériques est due à Jean Kepler en 1604. Mais il fallut encore près de 150 ans pour que son enseignement remarquable fasse son chemin auprès des médecins. Kepler établit que l’œil humain constituait un appareil optique et développa les bases d’une dioptrique de l’œil (science de la diffraction de la lumière). Avant lui déjà, Battista Porta (1538-1615) avait comparé l’œil à une «camera obscura» (chambre noire). La découverte par Edmond Mariotte de la tache aveugle (dite aussi tache de Mariotte) en 1668 fut d’une haute importance. On appelle tache aveugle l’endroit de la rétine où le nerf optique rejoint le globe oculaire avec les vaisseaux sanguins qui alimentent la rétine. Vu de la tache jaune, cet endroit, aussi appelé papille, est situé en direction du nez. Il n’y a pas de cellules réceptrices de la lumière en cet endroit, la tache est donc bel et bien aveugle.

Berillus, origine de «Brille», le mot allemand pour lunettes

C’est dans la langue latine qu’il faut chercher l’origine du mot «Brille» (lunettes en allemand). Au Moyen Age, «berillus» désignait aussi bien n’importe quel verre que le verre de lunette. Les Romains nommaient «berillus» une pierre précieuse transparente indienne appelée aujourd’hui encore béryl. L’œil de verre souvent cité de l’empereur Néron n’était sûrement pas une émeraude polie. Il s’agissait sans doute juste d’une lentille de protection contre l’éblouissement de la lumière solaire.

Ambroise Paré (1510-1590), réputé pour l’invention de la ligature des grands vaisseaux sanguins lors de blessures de guerre –qu’il devait au médecin grec Galenos de Pergame– évoque pour la première fois des prothèses oculaires pas bien différentes des actuelles. Il faut encore citer ici le chirurgien et oculiste Wilhelm Fabry (1560-1634) de Hilden (Rhénanie): parmi ses nombreuses publications concernant des opérations réussies, il en figure trois qu’il a entreprises aux yeux: la guérison d’une paupière fendue et d’une paupière collée, ainsi que l’opération d’une tumeur au cerveau. Après une activité couronnée de succès en Rhénanie, Fabry s’installa à Berne comme chirurgien de la ville. C’est à ce temps-là que remonte son intervention la plus originale dans le domaine de la chirurgie oculaire: le retrait d’une esquille métallique de la cornée à l’aide d’un aimant.

Horribles cures forcées

Jusqu’aux Temps modernes, un peu partout, on voyait rarement des médecins, plus souvent des oculistes autoproclamés, des charlatans (barbiers de village, chirurgiens) et thaumaturges réaliser les opérations risquées de la cataracte, qui consistaient en une brutale incision du cristallin. La plupart des médecins diplômés jugeaient indigne de leur condition de se livrer à la partie pratique de l’ophtalmologie. Le taux d’échec des méthodes de réduction de la cataracte était si élevé à l’époque qu’on ne s’étonnera pas que les ophtalmologues n’exigent guère que leurs patients se soumettent à une intervention aussi risquée et dangereuse, d’autant qu’ils connaissaient l’issue tragique des opérations ratées. Pour eux, l’opération de la cataracte restait par conséquent l’intervention de dernier recours et ils tentaient de parer à l’affaiblissement de la vue par une thérapie plus générale. Mais on tremble là aussi à l’évocation des épouvantables cures mises en œuvre à cet effet.

Comme la manifestation de la cataracte continuait, comme au bon vieux temps, à être interprétée comme un flux s’écoulant du corps vers les yeux, les médecins tentaient de dévier cet afflux en brûlant la nuque du patient au fer rouge ou en incisant profondément son cuir chevelu pour maîtriser le mal. Parfois, on tentait de freiner le flux à l’aide de laxatifs ou l’on ordonnait des cures de boisson et de bains. Mais des expédients superstitieux tenaient aussi le haut du pavé. Ainsi, des menus à base d’insectes complétés de vin étaient censés atténuer l’affection. On était persuadé que la formation de la cuticule de la cataracte était due à une vie de péché. C’était le temps où sévissaient thaumaturges et charlatans. Les jours de fête, avec l’accord des autorités, ils ouvraient leurs échoppes sur les places de foire et distribuaient des tracts publicitaires vantant d’innombrables guérisons. Plus d’un prince financièrement gêné aux entournures avait érigé, contre espèces sonnantes et trébuchantes, un charlatan à la dignité d’oculiste privilégié. Les opérations étaient réalisées avec tout le cérémonial et le tintouin magiques nécessaires. Après quoi les prétendus guérisseurs prenaient la poudre d’escampette pour se soustraire à la colère de leurs victimes qui mettaient un certain temps à admettre les méfaits de leurs tortionnaires.

A ce point, il faut mentionner deux victimes célèbres. Jean-Sébastien Bach souffrait d’une myopie congénitale. Comme, de son temps, il n’existait pas encore de verres de correction à cet effet, l’affection menait à une détérioration progressive de la vue qui, en 1749, devint suffisamment critique pour qu’il se soumît à une intervention. Une des complications envisagées de l’opération était une inflammation qui, chez Bach, se produisit bel et bien et le conduisit pratiquement à la cécité. Pendant son séjour en Angleterre, Georg Friedrich Händel éprouva des problèmes de vue. Il se soumit finalement à une opération de la cataracte, qui échoua et le rendit complètement aveugle.

Arthur Golfetto (golfetto@freesurf.ch)

Traduit de l’allemand par Gian Pozzy