« Nul ne doit subir de discrimination du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique. »
Ce principe est inscrit dans la Constitution de notre pays. Cependant, de la théorie à la pratique, le chemin reste semé d’embuches.
Dans les colonnes de la « Neue Zürcher Zeitung » et dans celles du journal « Le Temps », Madame Suzette Sandoz, ex-conseillère nationale et ex-professeure de droit de l’Université de Lausanne, s’exprimait par ces mots. Je cite. « On apprend par la presse qu’au Tessin une personne aveugle songerait à être candidate au Conseil d’Etat. A Pully, ma commune de domicile, une conseillère communale aveugle est candidate à la municipalité. Est-ce raisonnable? Je réponds résolument NON. »
Heureusement pour notre cause, Manuele Bertoli ne songe plus à être candidat au Conseil d’Etat du Tessin: il a bel et bien été élu le 10 avril dernier. Véréna Kuonen, qui se présentait à l’exécutif de la commune de Madame Sandoz, n’a pas été élue malgré un score personnel tout à fait respectable. Ainsi, Madame Sandoz peut dormir sur ses deux oreilles.
Mais la colère passée et l’ironie mise de côté, le temps des interrogations est venu. Il est tout de même curieux de constater que les foudres de l’ex-conseillère nationale ne s’abattent que sur des candidats dont le handicap de la vue se révèle au premier coup d’œil. Chez Marc Vuilleumier, conseiller municipal très malvoyant de cette grande commune voisine de Pully qu’est Lausanne, cela ne se voit pas, « il porte de très fortes lunettes, c’est tout! » Ainsi, ce dernier échappe au jugement péremptoire de Madame Sandoz. Faudrait-il donc prendre des cours de maintien corporel pour servir la collectivité?
De plus, ne devrions-nous pas nous demander si la sensibilisation à notre handicap est adéquate, au vu de réactions comme celles de Madame Sandoz ou de la présentation dans la presse des candidats, axée pour l’essentiel sur le handicap, tout en omettant, involontairement souvent, d’évoquer les compétences personnelles de ces derniers. « Mais comment allez-vous faire? »
Nous vous invitons dans ce dossier, à faire mieux connaissance des trois personnalités citées et de quelques autres encore.
Jean-Marc Meyrat
Aveugle et politicien? C’est plus courant qu’on le croit
L’élection le printemps dernier de Manuele Bertoli au Conseil d’Etat tessinois a suscité la surprise générale en Suisse et, parfois, des commentaires acerbes. Il n’est pourtant que le dernier d’une longue série d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire de leur empreinte.
Au printemps, les Tessinois ont élu un aveugle au gouvernement cantonal, Manuel Bertoli. L’événement a fait les titres de toute la presse nationale. L’événement? En est-ce vraiment un? L’intéressé est prêt à jurer que non. Il n’est d’ailleurs de loin pas le premier dans l’histoire à accéder à des fonctions exécutives élevées.
On se rappelle le Britannique David Blunkett, aveugle de naissance, nommé en 1997 secrétaire d’Etat à l’Education et à l’Emploi dans le premier gouvernement de Tony Blair. Sa cécité ne l’empêcha pas d’occuper ensuite les postes de ministre de l’Intérieur puis de ministre du Travail. Et s’il dut démissionner, d’abord en 2004, puis encore en 2005, c’est pour avoir violé certaines règles de comportement, pas parce qu’il faisait mal son travail.
David Paterson, 57 ans, gouverneur démocrate de New York de 2008 à 2010, cumule trois handicaps, si l’on ose dire: non seulement il est presque entièrement aveugle depuis l’âge de 3 mois, mais en plus il est Afro-américain et a grandi dans le quartier déshérité de Harlem. L’homme, que l’on décrit comme « une personne affable, facile à vivre » et « capable de réconcilier démocrates et républicains », a quitté ses hautes fonctions de son propre chef.
Américain lui aussi, né en 1870, Thomas Gore, grand-père de l’écrivain Gore Vidal, a été pendant vingt ans sénateur démocrate de l’Oklahoma, alors qu’il était entièrement aveugle depuis la petite enfance.
L’Anglais Henry Fawcett (1833-1884) est devenu aveugle à l’âge de 25 ans suite à un accident de chasse. Cela ne l’a pas empêché de terminer ses études d’économie politique et de droit, d’enseigner à Cambridge, de devenir recteur de l’Université de Glasgow, d’être élu à la Chambres de Communes en 1865, puis nommé directeur général des Postes du Royaume.
Des exemples de ce genre, l’histoire en recèle une quantité. Le Français Hamou Bouakkaz vient d’en faire un livre: « Aveugle, Arabe et homme politique, ça vous étonne? » Il est préfacé par Vincent Hessel, l’auteur du célèbre pamphlet « Indignez-vous! » Hamou Bouakkaz est depuis 2008 adjoint au maire de Paris. Plus près de nous, on n’oubliera pas Marc Vuilleumier, fortement malvoyant, triomphalement réélu à la Municipalité de Lausanne où il continue à diriger le dicastère de la Sécurité publique et des Sports.
On verra dans les interviews qui suivent que les aveugles et malvoyants réussissent ni mieux ni moins bien que d’autres en politique. Ils ont dans l’ensemble les mêmes qualités et les mêmes défauts que n’importe qui. Mais peut-être quand même une qualité de plus: ils ne reculent pas devant l’obstacle.
De nos jours, les aveugles ne sont plus confinés à un éventail restreint de professions modestes, rempailleurs de chaises, fabricants de brosses, au mieux téléphonistes. La carrière scolaire, académique, professionnelle et même politique est fortement favorisée par le filet social et des progrès technologiques fulgurants.
Les assurances sociales représentent un coup de pouce décisif mais, on l’oublie souvent, l’assurance invalidité ne remonte qu’à 1960. Les moyens auxiliaires, qui ne cessent de se développer, rendent aveugles et malvoyants autonomes dans leur vie professionnelle et privée. L’intégration scolaire et professionnelle est un thème de débat à tous les niveaux de la société. Les barrières architecturales tombent certes lentement, mais elles tombent. Depuis 2004, la Loi sur l’égalité des handicapés favorise l’accessibilité.
Un monde sépare les conditions de vie des aveugles et malvoyants du 100e anniversaire de la FSA de celles des pionniers lausannois de 1911. Et de celles de Thomas Gore et Henry Fawcett.
Gian Pozzy
David Paterson a été gouverneur démocrate de l’Etat de New York de 2008 à 2010.

David Paterson
(Photo: Wikipedia, David Shankbone)
Manuele Bertoli: « La politique a toujours été une passion »
Manuele Bertoli, le nouveau conseiller d’Etat socialiste tessinois chargé de l’instruction publique, de la culture et des sports, a progressivement perdu la vue suite à une rétinite pigmentaire. Pour lui, la politique a toujours été une passion. Pas question de renoncer.
Techniquement, Manuele Bertoli n’est pas aveugle: il garde une certaine sensibilité à la lumière. Mais dès l’âge de 22-23 ans il n’a plus pu lire et a dû s’équiper de macro-lecteurs, alors très coûteux. A la fin des années 1980, il a adopté la canne blanche et, un peu plus tard, il ne distinguait plus les visages.
Vous êtes conseiller d’Etat depuis le 14 avril dernier. Comment ça se passe au quotidien?
Vous savez, avant je travaillais déjà à 85% pour Unitas (réd.: la section tessinoise de la FSA) et je faisais de la politique en plus. Ma vie a certes changé: il y a les réunions de l’équipe du département, les séances du gouvernement, le courrier, les démarches des communes, les concours scolaires, les manifestations sportives. Pour le personnel du département, cela a aussi été un notable changement: c’est la première fois depuis 70 ans qu’il est dirigé par un socialiste.
On m’a installé des logiciels et des scanners. Je vois toute la correspondance. Après tout, le chef du département est là pour fixer les orientations et les chefs de service s’occupent de la mise en oeuvre.
Vous sentez-vous différent de vos collègues?
Au début, j’ai senti qu’ils se demandaient comment j’allais fonctionner. Mais ce n’est plus qu’un détail, ils sont plutôt respectueux.
Pourquoi avez-vous voulu faire carrière en politique?
Depuis tout jeune, la politique a toujours été une passion: du temps des manifestations antinucléaires contre Kaiseraugst, des luttes étudiantes pour les bourses, sur les questions sociales. Et j’ai travaillé comme juriste à l’ASLOCA. Par la politique du logement, je me suis rapproché du PS, je suis devenu député au Grand Conseil et, quand ça s’est présenté, président du PS cantonal. (Il est vrai que personne ne se bousculait à ce poste: c’est lourd et pas rémunéré, les gens ont tendance à se tirer dans les pattes.)
Envisagez-vous d’aller encore plus loin? A Berne?
J’ai 50 ans en septembre et aucune ambition à Berne. J’en ai parlé en famille, j’ai deux enfants de 7 et 4 ans. Le Parlement fédéral, c’est cent jours de présence à Berne par an. A Bellinzone, je compte faire douze ans si tout va bien. Mais il ne faut jamais dire jamais…
Que pensez-vous des révisions en cours de l’assurance invalidité?
La 5e révision a été du théâtre, le monde politique a exprimé des banalités. On a toujours parlé de réinsertion mais pas des mesures clés qui ne verront pas le jour, même avec la 6e révision. Comme celle consistant à obliger les grandes entreprises à engager des handicapés. Reste qu’il n’existe pas de discours unique s’appliquant à tous les handicapés: ceux qui ont une très bonne formation s’en sortent, les autres pas. C’est un problème. Il faut des mécanismes pour ceux-là aussi: ils coûteront de toute façon quelque part.
Le problème est que si on me paie une formation et que je trouve du travail, si par hasard je le perds je n’ai plus droit à la rente: j’émarge alors au chômage. Le système devient rigide, il faut trouver un mécanisme plus souple permettant d’entrer et de sortir du système AI à chaque fois que c’est nécessaire.
Qu’a représenté pour vous l’avènement des outils informatiques?
L’informatique? C’est un rayon de soleil, la possibilité de travailler. Sans ça, il fallait souvent être deux pour faire le travail d’un seul. Même avec deux secrétaires et deux collaborateurs personnels, le fait de pouvoir travailler et faire des recherches tout seul est essentiel.
Avec le vieillissement de la population, on risque d’avoir toujours plus de personnes aveugles ou malvoyantes. Comment voyez-vous l’avenir?
Quand j’étais directeur d’Unitas, le gros des troupes était déjà formé de personnes âgées. (Et c’est d’ailleurs pareil pour les personnes sourdes ou à mobilité réduite.) Il faudra toujours plus d’attention de la part des pouvoirs publics, des structures publiques. Il existe beaucoup de personnes âgées qui ne savent pas utiliser les outils informatiques et même le livre audio n’est pas entièrement une solution car, à la longue, il est difficile de se concentrer. Tous les moyens informatiques auxiliaires devraient devenir plus faciles d’accès.
Il semble que seuls 20 à 25% des aveugles aient vraiment une activité professionnelle. A votre avis, pourquoi?
Le problème est que beaucoup d’entre eux ont eu une activité professionnelle. Un jour, ils l’ont perdue du fait de leur handicap. Ils se contentent de la rente AI parce qu’ils n’ont pas pu ou pas su se recycler D’ailleurs, la rigidité du système ne les incite pas à le faire: il pousse à des activités dont on ne veut pas et on risque de perdre sa rente.
Il y a en Suisse entre 80’000 et 100’000 aveugles et malvoyants, mais la FSA ne compte que 4600 membres. Pourquoi, selon vous?
A priori, la FSA n’est pas un club dont on est fier de faire partie! L’adhésion est volontaire, il n’est pas facile de persuader les gens d’y adhérer, car il y a un problème d’acceptation du handicap. Les jeunes préfèrent rester entre jeunes, ils s’en contentent. Il est important que les enfants puissent rester dans leur milieu. D’ailleurs, au Tessin, il n’y a pas de classes spéciales pour aveugles et malvoyants. Et c’est bien le rôle de l’école de ne pas différencier. Nous aussi, d’ailleurs, serions tous contents de ne pas devoir faire partie d’une association de handicapés de la vue.
Gian Pozzy
« Ils me traitent avec respect », dit de ses collègues Manuele Bertoli, conseiller d’Etat tessinois.

Manuele Bertoli (Photo: FSA)
Marc Vuilleumier: « Un handicapé ne peut prétendre tout faire comme les autres »
Marc Vuilleumier, 60 ans, est conseiller municipal à Lausanne depuis 2006, chargé de la Sécurité publique et des Sports. En 2011, il a été brillamment réélu pour un deuxième mandat. Pourtant, il est fortement malvoyant: une double amblyopie dès la naissance ne lui a laissé que 10% de vision.
Né à Berne, Marc Vuilleumier a pu fréquenter l’Ecole romande, un établissement privé « A 7 ans, à cause de mon handicap, on ne m’a accepté que sous condition, pour un an. J’ai réussi. » Plus tard, ça ne l’a pas empêché d’être diplômé de l’Ecole sociale de Lausanne, de devenir directeur d’EMS et d’être élu député au Grand Conseil sous la bannière du Parti ouvrier populaire, le POP.
Comment avez-vous accepté votre malvoyance?
Quand j’étais petit, je ne me rendais pas trop compte. Maintenant je sais que c’est un handicap. Bien sûr que, tout jeune, j’ai eu des problèmes mais, dans ma tête, ce n’était pas une barrière même si je savais que certains métiers seraient exclus. Je jouais au football et j’étais plutôt bon au ping-pong.
Quand avez-vous vraiment pris conscience de votre handicap?
Je m’en suis rendu compte très tôt mais ça ne m’a jamais rongé. Je me rappelle que vers 4 ou 5 ans mes parents me montraient des chevaux. Je ne les voyais pas… Vers 5-6 ans, j’ai été équipé d’une loupe car je lisais beaucoup. A l’école, heureusement, le prof dit toujours à haute voix ce qu’il écrit au tableau. La lecture est devenue un problème, ça prend du temps. Mais j’ai développé un esprit de synthèse et surtout la mémoire.
Suis-je malvoyant? Selon la définition de l’OMS, oui. Mais je m’habitue à être « normal ». Je n’utilise pas la synthèse vocale, je grossis les caractères. J’ai les réflexes d’un non-handicapé. Il faut dire que je me débrouille très mal avec les machines en général. Vous savez, on peut compenser beaucoup en écoutant les gens, je fais parler les autres. Je n’ai jamais eu de vrai problème. D’ailleurs, je n’ai longtemps pas osé avouer ma malvoyance, jusque vers 40-45 ans. Après, je m’en suis voulu, les gens ne comprenaient pas.
La période de l’adolescence n’est-elle pas spécialement difficile pour un jeune malvoyant?
Non, je m’étais toujours considéré comme normal. D’ailleurs, je suis allé aux Saintes-Maries-de-la-Mer à vélomoteur.
Et avec les filles?
Disons que ce serait encore un problème aujourd’hui: je passe à côté des gens sans les voir. Je ne sais pas trop qui saluer. Quand j’ai un rendez-vous sur la terrasse d’un café, même si on m’interpelle je ne vois parfois rien. Mais je n’ai jamais eu de problème avec les gens. Dès qu’on leur dit de quoi il retourne, ils sont gentils. Ce qui fait que mon adolescence a été plutôt insouciante, je n’ai pas éprouvé de difficulté particulière.
Vous ne vous êtes jamais révolté contre votre handicap?
Jamais. La seule chose que je regrette, c’est de ne pas pouvoir lire autant que je voudrais. Il y a plein d’auteurs que je n’ai jamais pu aborder. En vacances, j’écoute des livres enregistrés mais je voudrais bien tenir un bouquin entre les mains. Je parcours les journaux tous les matins mais je n’ai pas le temps de tout lire.
Comment avez-vous choisi votre métier?
Je suis dans le social parce que, dans ma tête, j’avais fait un tri. Ça s’est fait tout naturellement. Je n’ai jamais eu envie de pratiquer une profession qui aurait été hors de ma portée pour cause de handicap. Or, c’est dans le social qu’il y avait le plus de débouchés. Comme directeur d’EMS, j’ai toujours su déléguer.
A quoi occupez-vous vos vacances?
J’aime par exemple marcher sur la plage, dans le nord de la France: la marche, les bruits, les odeurs, le toucher, tout ce qu’on ne peut pas faire avec les yeux. Pas besoin de voir les détails, les paysages et les ambiances suffisent.
J’adore la musique. Et la peinture! Bien que je ne voie pas grand-chose, je ressens les atmosphères. Je pratique la randonnée en montagne et j’ai fait du ski avec ma femme qui me criait toujours: « Ne vas pas trop vite! » A la première descente, je vais très lentement et j’observe, puis je passe toujours au même endroit. Un jour, j’ai engueulé un groupe de six skieurs qui obstruaient le passage: c’étaient des aveugles! Au tennis, en revanche, j’ai toujours eu de la peine: l’adversaire est trop loin. Et dans les parties de pétanque je dois mémoriser soigneusement l’emplacement du cochonnet. Maintenant, je pratique beaucoup la course à pied et je fais le quart de marathon.
Et la politique, comment y êtes-vous venu?
Par les icônes de Che Guevara et de Fidel Castro. J’ai d’abord passé six mois chez les Jeunes socialistes, puis je suis passé au POP. Mais je n’avais aucune ambition particulière: j’ai été fier d’être élu au Conseil communal de Lausanne en 1980, puis au Grand Conseil en 1996. Pour la Municipalité, je suis quand même allé voir un ophtalmologue pour lui demander si c’était jouable. Et j’ai contacté l’UCBA pour me faire aider dans le maniement des programmes informatiques spéciaux.
Je sais qu’un handicapé ne peut pas prétendre tout faire comme les autres. Il y a des limites à admettre. L’intégration, c’est bien, mais il faut accepter de ne pas pouvoir lire les sous-titres au cinéma.
Quand je suis face à une assemblée, je ne le vois pas, je la sens. Je pense être très sensible et capable de m’adapter à ce qui se dit, à l’ambiance. J’ai souvent une bonne écoute. Tous ceux qui veulent me voir peuvent le faire. Ma secrétaire, c’est mes mains: elle sait ce qu’elle a à faire, elle n’a pas besoin de me parler. Elle corrige le courrier, je n’y jette que le coup d’œil final.
Ressentez-vous des limites dans votre fonction?
Difficile à dire. Il faut maîtriser de gros dossiers en peu de jours. J’ai une personne qui me les synthétise, il faut faire confiance. Je lis tout ce qui me concerne directement et tout ce qui peut me concerner dans les dossiers de mes collègues.
Avec votre résultat électoral, avez-vous jamais pensé à briguer la syndicature?
Le résultat des dernières élections a été une surprise (réd.: deuxième meilleure élection, nettement devant le syndic Daniel Brélaz). Si au lieu de faire une élection tacite on partait pour un second tour, le résultat n’était pas certain. Mais ma mauvaise vue aurait constitué un problème. J’aurais aussi pu demander à changer de direction à la Municipalité mais j’ai reçu beaucoup de messages de policiers souhaitant que je reste.
Gian Pozzy
« Un handicapé ne peut pas prétendre tout faire comme les autres », admet Marc Vuilleumier, conseiller municipal à Lausanne.

Marc Vuilleumier (Photo: m.à.d.)
L’honneur est sauf
En cette fin de dimanche 13 mars 2011, Véréna Kuonen est déçue, mais pas franchement étonnée. Elle n’a pas été élue à la municipalité de Pully.
L’épouse du président de la FSA a fait un score plus qu’honorable. Malheureusement son parti, l’Union pulliérane, a subi un revers aussi important qu’inattendu. Cette défaite n’a pas empêché Véréna Kuonen d’arriver en tête des candidats de sa formation au législatif de cette commune de 17’500 habitants, située au bord du lac Léman, près de Lausanne.
Entre la gauche et la droite, cherchez le centre
En ces temps de polarisation de la politique, l’Union pulliérane, l’étiquette sous laquelle Véréna est élue au Conseil communal depuis 1994, a subi les effets d’une campagne en demi-teinte sanctionnée par une faible participation. Malgré cela, Véréna sort grandie de cette expérience.
Confortablement installée dans un profond fauteuil de cuir, Véréna explique: « J’ai été tout à fait surprise de me voir proposer par mon président de parti d’être candidate à l’exécutif de notre commune. Je ne me trouvais pas les compétences nécessaires pour assumer une telle charge, non seulement à cause de mon handicap, mais aussi à cause de ma formation. Je ne suis pas universitaire, à la différence de la plupart des candidats qui briguaient un poste à la Municipalité. Puis, petit à petit, je me suis faite à l’idée que je pourrais être une bonne candidate, compte tenu de mon engagement politique et de mes divers mandats associatifs, mais avec mes compétences propres. Je ne me suis jamais vraiment demandé comment j’allais assumer ma charge au niveau pratique. Je me suis dit: quoi qu’il se passe, j’y arriverai car, de nos jours, la technique est à notre disposition. J’ai été particulièrement touchée par l’attitude de mon président de parti qui, lui non plus, ne s’est pas posé cette question, partant du principe que je savais où j’allais et que j’étais capable de relever un tel défi. »
« C’est vous qui voyez! »
Ce slogan de campagne a soulevé une polémique nourrie, certains prétendant que l’Union pullérane avait choisi ce « clin d’œil » parce qu’elle présentait une candidate aveugle. « C’est vrai, poursuit Véréna, que ce slogan a suscité bien des interrogations. Il en fallait un, un slogan qui marque, et je dois avouer qu’il ne m’a pas du tout dérangée, au contraire. A ceux qui me demandaient comment je me sentais avec ce clin d’œil vis-à-vis de mon handicap visuel, je rétorquais que c’étaient eux qui se sentaient mal à l’aise avec ma différence, pas moi. J’avoue que ce n’est rien à côté de l’attitude de certains milieux, celui des médias en particulier. J’ai été spécialement frappée et interpellée que l’on me présente d’abord comme une aveugle candidate, plutôt que comme une candidate aveugle.
« Mais comment allez-vous faire? »
L’effet pervers d’une présentation axée sur le handicap est contenu dans cette question, puisqu’elle met en évidence les difficultés engendrées par le handicap et occulte complètement les compétences spécifiques qu’il génère, comme la qualité d’écoute, une mémoire hors norme, l’aptitude à synthétiser, etc. Véréna poursuit: « Jusqu’à quelques jours de l’élection, j’étais confiante. Puis j’ai senti que quelque chose clochait et que les gens, de façon consciente ou non, se concentraient exclusivement sur les contraintes liées à mon handicap plutôt que sur mon engagement. Cela a été jusqu’à un point tel que certains ont fait courir le bruit que mon élection à la Municipalité entraînerait des charges supplémentaires pour la commune, ce qui n’est absolument pas vrai, puisque les coûts liés à une profession exercée par une personne handicapée sont pris en charge par l’assurance invalidité.
Pour informer un public plus large, j’aurais dû recourir davantage aux moyens d’information modernes, par exemple, être présente sur Facebook et Twitter, afin que les utilisateurs de ces réseaux sociaux pensent à visiter mon blog.
Mais au-delà de ces difficultés, j’ai énormément appris. L’esprit d’équipe qui a prévalu dans mon parti m’a beaucoup enrichie. Je suis convaincue que le regard des Pulliérans a changé à mon endroit, qu’ils aient voté pour moi ou non. De plus, cette campagne intense m’a permis de gagner en assurance, de prendre conscience de ce que je peux faire ou pas, où je dois encore travailler sur moi-même. En résumé, je me sens tout simplement bien dans mes baskets. »
Durant la prochaine législature, Véréna Kuonen présidera la commission permanente chargée des Affaires régionales et intercommunales, ainsi que la destinée du groupe des conseillers communaux de son parti.
Biennoise d’origine et parfaitement bilingue
Issue d’un milieu modeste, Véréna est née en 1952 à Bienne au sein d’une famille bilingue. Malvoyante depuis l’âge de 9 ans, elle a définitivement perdu la vue peu avant la cinquantaine. Après l’obtention d’un diplôme fédéral d’employée de commerce à Berne, Véréna a rallié la Suisse romande pour y construire son avenir professionnel et sa vie familiale.
En 1979, elle a épousé Remo Kuonen, originaire de Sierre. Egalement malvoyant, son mari occupe un poste de rédacteur au Parlement fédéral, à Berne, et préside aux destinées de notre fédération depuis 2009.
Maman de deux enfants, Stéphane, 30 ans, consultant en informatique, et Sandrine, 28 ans, juriste, et grand-maman de deux petites-filles, Carys et Nyssa, elle a exercé parallèlement à son métier de mère au foyer, de nombreuses activités dans le milieu associatif.
Elle a notamment présidé le Groupement romand de skieurs aveugles et malvoyants (GRSA) et assuré la vice-présidence de la Commission romande de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.
Jean-Marc Meyrat
« Cette campagne électorale intense m’a beaucoup appris », commente rétrospectivement Verena Kuonen.

Véréna Kuonen (Photo: Caroline Masauding-Kuonen)
Ce dossier est paru dans l’édition de septembre de Clin d’oeil, l’organe officiel de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants.