Ce sont d’abord quatre ou cinq pages que j’ai rédigées et fait lire à ma famille et à quelques amis. Puis, je ne sais ni comment ni pourquoi, un simple objet appartenant à mon grand-père, son casque de poilu de 14 18, a déclenché en moi l’envie d’en écrire plus. J’ai donc commencé de poser des questions et c’est pour tenter d’y répondre que ma mère a posé sur la table de la salle à manger la « boîte à chaussures ». Et ce qui ne devait être que l’évocation de quelques souvenirs s’est transformé en un intérêt croissant pour le destin d’un fantassin de la guerre de 14.
Léon Jules Carel, mon pépère
J’ai essayé de suivre le soldat de deuxième classe, matricule 1215, du 260e Régiment d’infanterie, de la 57e Division d’infanterie de réserve, 113e Brigade, de la 7e Région militaire: Léon Jules Carrel, mon grand père, né le 3 août 1885 à Lac-ou-Villers, aujourd’hui Villers-le-Lac, dans le département du Doubs.
Dès lors que j’ai pu ouvrir la fameuse boîte à chaussures abritant les archives familiales, c’est avec le regard de l’ancien étudiant en histoire que j’ai étudié le livret militaire de Léon Jules et d’autres papiers le concernant. La cécité dont je suis atteint depuis l’âge de huit ans m’a incité à impliquer ma mère, mes oncles et mes tantes au déchiffrage de cette liasse de papiers jaunis.
Outre des factures de gaz, des relevés de poste et les certificats d’études que mes oncles et tantes avaient obtenus, ce carton contenait non seulement le livret militaire du soldat Léon Jules Carrel mais aussi des cartes postales qu’il avait écrites du front à sa famille. Je me suis efforcé de suivre presque jour par jour les péripéties de la guerre de Léon Jules, guerre qu’il a commencée en 1914 en France, poursuivie en 1915 en Orient, pour l’achever en métropole jusqu’à l’armistice du 11 novembre 1918.
Grâce au service historique de l’Armée de terre à Paris et aux archives départementales du Doubs à Besançon, j’ai pu, peu à peu, mettre en place les pièces du puzzle.
Mon grand-père était un homme discret. Il n’a pas défilé avec des kilos de médailles au plastron, il n’a reçu aucune citation attestant ses faits d’armes, il n’a été que « légèrement blessé », il a séjourné plus d’un an dans les hôpitaux pendant ses quatre années de guerre et il est resté soldat de deuxième classe. Il a fait son devoir, son « travail » comme il écrit sur une carte postale, et ceci comme des millions d’autres. Léon Jules a fait la guerre comme il a vécu: sans bruit. Mais cette discrétion naturelle et cet « anti-héroïsme » me le rendent encore plus sympathique, ce grand-père que je n’ai pour ainsi dire pas connu.
C’est la nuit que j’ai contracté le virus de l’histoire: pendant les nuits d’insomnie de mon adolescence durant lesquelles je « taquinais » les ondes moyennes de ma radio portative. C’est ainsi que j’ai découvert Radio Prague, Radio Berlin international Radio Moscou et Radio Tirana. Ah! Radio Tirana, la voix de la République populaire d’Albanie. Je ne pourrai jamais oublier la mélodie de l’annonce de cette radio. Je crois que je savais dire en une dizaine de langues: « Ici Tirana, ici Tirana, nous commençons notre émission en langue… ». Ainsi je voyageais, je me faisais bercer par d’autres cultures bien diluées dans la propagande des radios du bloc socialiste. J’écrivais à ces radios et je recevais des kilos et des kilos de brochures que je ne pouvais pas lire mais que je conservais comme de véritables trésors. Ces auditions nocturnes ont joué un rôle très important dans le choix de mes études. Pendant mes recherches radiophoniques, en faisant tourner du bout de l’ongle le « bouton des postes », je découvrais de nombreuses stations en langues slaves. Le son de ces langues m’a toujours fait rêver. Si bien que, bien des années plus tard, je me suis inscrit tout naturellement à la faculté des Lettres, département de russe, à l’Université de Genève.
Pour éviter de devoir revenir sur le sujet, je vais d’emblée répondre aux questions que les gens me posent presque quotidiennement.
- Je peux vous poser une question indiscrète, mais si cela vous gêne… Est-ce que vous avez déjà vu?
- Eh bien oui, jusqu’à l’âge de 8 ans.
- C’est un accident?
- Non, une maladie.
- C’est arrivé d’un coup?
- Non, pas du jour au lendemain.
- Alors vous voyez noir?
- Non, je ne vois rien.
- Mais comment ça, rien?
- Oui c’est ça, rien.
- Oui, mais rien, c’est noir?
- Non, noir c’est déjà une couleur. Je vous dis: rien.
- Quand vous rêvez, vous voyez?
- Oui, mais je constate qu’avec le temps les couleurs s’estompent et que je rêve de plus en plus en noir et blanc.
- Alors vous connaissez les couleurs?
- Evidemment, puisque j’ai vu.
- Vous avez une femme?
- Oui, pourquoi pas.
- Elle est aussi aveugle, je pense?
- Non, et heureusement, à quoi bon se compliquer la vie!
Je suis né le 2 avril 1959 à La Chaux-de-Fonds. J’ai passé mes six premières années dans ma famille avant de partir pour Lausanne.
Mon passage du monde des voyants dans celui des aveugles s’est fait très progressivement, presque naturellement. Ce glissement presque impalpable s’est matérialisé par le déplacement de ma chaise de plus en plus près de l’écran de la télévision. Pourtant ce n’est pas sans douleur que tout cela s’est accompli: la douleur de ma maman, la mienne aussi, ponctuée d’étapes à franchir.
Je me souviens du vélo sur lequel je sillonnais la cour de notre immeuble, jusqu’au jour où, ne voyant pour ainsi dire plus rien, j’ai cabossé une voiture. Cet incident parmi d’autres m’a fait clairement comprendre que le vélo c’était fini et qu’il faudrait me rabattre sur le tricycle. Je me rappelle encore, dans cette même cour, m’être perdu. Il y avait de la neige et l’on effectuait des travaux dans les égouts. Je ne pourrai jamais oublier ces bruits lugubres, ces odeurs et mes tâtonnements tout au long de ces tuyaux gluants pour retrouver mon chemin jusqu’à la maison.
A l’âge de six ans, je suis entré à l’Asile des aveugles à Lausanne. La dénomination de cette vénérable institution n’est pas très romantique, mais elle a au moins le mérite d’être claire! C’était un peu ça: un asile où l’on gardait les enfants plus d’un mois loin de leurs parents, où la religion régnait en maître. Lorsque je suis arrivé à Lausanne, je voyais encore un peu. Mais qu’a cela ne tienne: tous au braille! Et j’ai appris l’écriture braille avec de petites chevilles métalliques que nous enfilions dans six trous composant la grille de l’écriture braille. Cet apprentissage était d’autant plus difficile qu’il fallait composer les lettres à l’envers pour pouvoir les lire à l’endroit après avoir retourné la planche. Tout cela pour nous apprendre à écrire avec un poinçon. Lorsque vous percez du papier à l’aide d’un poinçon, vous écrivez de droite à gauche en inversant les lettres afin de pouvoir lire de gauche à droite après avoir retourné la feuille. Après, j’ai appris à compter avec de petits cubes comportant les chiffres sur leurs facettes. Nous glissions ces cubes dans une planche réservée à cet effet et formions les additions, les soustractions, etc. Il y avait deux sortes de cubes: ceux en bakélite et ceux en plomb. Je préférais de beaucoup ceux en plomb parce qu’ils constituaient des projectiles aux effets dévastateurs!
Je garde de cette époque, qui correspond à ma scolarité, des souvenirs très forts: les parties de football sur le gravier du préau. Il était indispensable que nous pratiquions cette saine activité sur le gravier afin que les aveugles puissent entendre arriver le ballon. Les aveugles occupaient les postes de défenseurs et de gardiens de but. Je dois dire, en toute modestie, que j’étais un bon gardien parce que je n’hésitais pas à plonger dans les jambes de celui qui avait la balle. Il était chaudement recommandé de porter des lunettes car si l’avant-centre adverse loupait la balle, c’était une pluie de cailloux que le gardien encaissait. Nous grimpions aux arbres, et c’était à celui qui irait le plus loin sur les branches qui surplombaient de plusieurs mètres une rue très circulante. La nuit, nous organisions des expéditions du haut en bas de la maison. Nous mettions également sur pied des expéditions punitives. Le tout était de ne pas se faire prendre par les monitrices, de braves dames qui n’étaient pas vraiment formées pour contenir nos ardeurs. Nous fumions en cachette et profitions de la candeur de ces mêmes monitrices pour aller boire nos premières bières au bistrot d’en face. Sur le chemin du retour, nous ne manquions pas de passer chez Madame Besson pour acheter les bonbons qui rendraient notre haleine acceptable.
L’objet de toutes les convoitises était la radio. Celui qui en possédait une était très courtisé. Le matin, à l’heure de la toilette collective, tous les propriétaires posaient leurs radios sur le casier placé au-dessus du lavabo. Nous écoutions tous le même poste mais il s’agissait pour nous d’étaler ainsi notre puissance. La punition suprême consistait à être interdit de radio, en particulier le lundi soir à l’heure de la pièce policière.
L’Asile des aveugles, ce n’était pas le bagne, il ne faut pas exagérer, mais ce n’était pas toujours drôle. Les dimanches soirs: ah! maudits dimanches soirs, lorsque ma mère, après m’avoir ramené en voiture à Lausanne, devait presque s’enfuir afin de ne pas avoir à supporter mon désespoir. Je ne pouvais pas m’endormir et pleurais des heures entières. Aujourd’hui, je n’aime toujours pas les dimanches soirs. Il ne se passe rien, les programmes de radio sont nuls et les gens n’aiment pas trop sortir la veille de reprendre le travail. Je n’aime de toute manière pas les dimanches. A l’Asile des aveugles c’étaient des jours d’ennui, entre la messe du matin et la sempiternelle promenade dont le parcours était toujours le même.
A l’âge de quinze ans, j’ai quitté l’Asile des aveugles pour entrer à l’Ecole supérieure de commerce de Lausanne. Pour ceux qui avaient quelques aptitudes scolaires, c’était la filière habituelle, puisque les autres établissements secondaires n’étaient pas ouverts aux handicapés de la vue. Ce fut une bouffée de liberté et un saut dans l’inconnu. C’est à cette époque que j’ai fait la connaissance de Daniel, qui était de quinze ans mon aîné. Je me souviens très bien de notre première rencontre. J’avais été invité par une brave dame à manger des tomates farcies. Au cours de la conversation, elle m’avait dit qu’un aveugle habitait l’étage au-dessus. J’en avais entendu parler et je me suis dit: pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour prendre contact ? Je suis donc monté, et je suis redescendu chez mon hôtesse plusieurs heures plus tard, assez ivre pour ne plus avoir envie de tomates farcies! Je ne me suis peut-être pas arrangé le foie avec Daniel, mais j’ai beaucoup appris. Ce fut pour moi un exemple, si bien que son parcours dans la vie semblait me convenir. Ainsi, après l’Ecole de commerce, que j’ai terminée tant bien que mal, je suis entré dans un collège privé où j’ai fait mon baccalauréat. Autant les études commerciales ne m’ont pas convenu, autant les branches plus littéraires m’ont donné envie de poursuivre les études. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que les études de droit, celles qu’avait faites mon ami Daniel, ne me conviendraient pas. Je me suis donc inscrit en Lettres à Lausanne. A l’exception de la langue russe, je n’avais aucune certitude quant à ce que je voulais faire à l’Université. Si bien que j’ai à peu près tout essayé: l’ancien français, l’histoire contemporaine, l’allemand, l’anglais, la linguistique… pour choisir finalement la langue russe, bien évidemment, l’histoire antique et, afin d’avoir l’obligatoire troisième branche, la musicologie. Peu satisfait des études de russe à Lausanne, je suis parti à Genève où, je dois le dire, j’ai passé de belles années.
Ma vie a été profondément marquée par la Russie. Mon premier séjour dans ce pays date de 1981. A ce moment-là, je ne parlais pas un mot de russe, mais j’ai tout de suite senti ce pays. Durant les années qui ont suivi, je me suis rendu plus d’une dizaine de fois en URSS pour des périodes plus ou moins longues. Mon séjour le plus important a duré plus de quatre mois. En fait, j’étais parti pour vivre là-bas et mettais la dernière main à mon mémoire de licence. Pour des raisons privées liées aux relations un peu tumultueuses que j’entretenais avec mon amie russe et à d’autres, en relation avec mon intégration sociale dans ce pays, j’ai dû rapidement me rendre à l’évidence que la vie en Union soviétique n’était pas du tout faite pour un petit Suisse attaché à un certain confort et aveugle de surcroît.
Dès lors que j’ai eu ma licence en poche, le problème s’est posé de trouver un emploi. Je me suis donc tout naturellement tourné vers la Bibliothèque sonore romande à laquelle je collaborais déjà parallèlement à mes études. J’ai commencé comme technicien puis, avec mes premiers pas en informatique, j’ai été amené à m’occuper de tâches administratives, jusqu’au jour où on m’a proposé la direction de l’institution, poste que j’ai occupé jusqu’au 31 décembre 2005 avant d’entrer au service de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants dont je suis le responsable pour la Suisse romande.
Un jour, ma mère me dit, au détour d’une conversation passant en revue les événements de la vie quotidienne, que mon oncle Michel avait retrouvé pour moi, dans le grenier de la maison familiale, le casque de la guerre de 14 de mon grand père, mon pépère comme on dit chez nous.
Quand je fouille dans mes souvenirs d’enfance, je revois mon pépère assis à la table de la cuisine; il est en bleu de travail, la nappe de toile cirée a des carrés rouges et blancs. Ma mémère est assise en face de lui. Je dois lever les yeux pour embrasser l’ensemble du tableau, j’ai une petite scie en plastique dans les mains.
J’ai raconté cette histoire à ma mère, mais elle m’a dit que je ne pouvais pas bien l’avoir connu puisqu’il était mort deux ans après ma naissance. Curieux…
Pourquoi cet intérêt pour ce grand père? Comment était il? A quoi ressemblait il?
Mises à part quelques rares photos jaunies, c’est à travers son certificat de bonne conduite au régiment que j’ai pu me le représenter. Le voici donc ce pépère!
La maison familiale est une grande bâtisse qui surplombe le Doubs dont elle est séparée par une petite route. Lorsque la rivière est en crue, il n’est pas rare que les eaux envahissent le rez de chaussée et que l’on doive amarrer les barques dans le jardin. A côté de la maison se trouve l’usine de mon oncle Georges. On y fabriquait, il y a quelques années encore, des tournevis d’horlogerie. De l’autre côté, des jardins, un poulailler, des endroits que j’avais peur d’explorer quand j’étais enfant.
Le Doubs en crue
Le Doubs à sec
A Chaillexon – que l’on prononce « Chaillisson » – lieu-dit près de Villers le Lac, les saisons sont marquées par la chasse ou la pêche. Le temps est rythmé par le clocher du village suisse des Brenets.
Vue sur le Doubs depuis l'appartement de mon tonton Michel
La rivière forme ici un lac qui marque la frontière entre la Suisse et la France. La principale attraction touristique de la région est le Saut-du-Doubs, une chute bouillonnante de 27 mètres.
Jusque dans les années 20, une activité industrielle importante se trouvait en aval de la chute. De nombreux moulins, des forges avec leurs laminoirs s’étaient implantés au fil de l’eau. Une petite usine fabriquait même des tuyaux d’orgue. Avec l’arrivée de l’électricité, toutes ces petites usines ont évidemment disparu. Il en reste tout de même quelques vestiges.
Jusqu’à la dernière guerre, la population vivait d’un peu d’agriculture de montagne, de l’élevage de quelques vaches, et de l’horlogerie. Ces villages s’étaient spécialisés dans une partie de la montre mécanique, Chaillexon, plus particulièrement, dans les balanciers . Chaque famille se consacrait à une étape de la conception ou de la mise en place de ces balanciers. Le village avait mis en place une chaîne de montage qui allait d’une ferme à l’autre. L’essentiel de ces pièces d’horlogerie étaient exportées vers la Suisse. Les entreprises des Brenets, du Locle et de La Chaux de Fonds n’avaient qu’un intermédiaire, « un convoyeur » qui distribuait et payait le travail jusque dans les fermes les plus isolées. Il est étonnant de voir dans certaines maisons une fenêtre très grande. Elle correspond à celle de l’atelier où il fallait pouvoir profiter de la lumière du jour le plus longtemps possible.
Du côté français, le lac s’appelle lac de Chaillexon, du côté suisse lac des Brenets. L’hiver, cette étendue est envahie par les glaces.
Vue sur le Doubs en hiver depuis la maison du pépère
Quels souvenirs! Ce patinage sur six kilomètres jusqu’au Saut-du-Doubs, ces buvettes installées sur la glace du côté suisse, l’une du parti socialiste, l’autre du parti radical, ces marmites à marrons qui ressemblaient à des locomotives et qui, parfois, terminaient leur vie dans l’eau à cause d’une brusque montée nocturne de la température entraînant la rupture de la glace.
Au début de l’hiver, quelques intrépides allaient tester la glace. C’était à celui qui oserait aller le plus loin. On se mettait à plat ventre pour répartir le poids et on lançait une grosse pierre : si l’impact produisait une étoile, c’était mauvais.
La nostalgie de mon enfance peut se traduire par les odeurs qui régnaient et règnent encore un peu en ces lieux où j’ai passé mes premières années.
L’odeur prenante des pommes de terre grillées que ma mémère nous préparait, l’odeur excitante des escargots des jours de fête ou celle paisible du rôti dominical.
Ma mémère est morte il y a vingt ans déjà. Michel, l’unique fils demeuré célibataire, a perpétué les odeurs: celle âcre du petit gris à rouler ou des gauloises bleues, une petite odeur de renfermé, un peu comme son caractère. Le parfum du Ricard du samedi.
Si la fin de la vie de ma mémère ne m’a laissé que des odeurs d’hôpital, jamais je ne pourrai oublier les effluves indéfinissables de la laine dont elle faisait des carrés pour confectionner des couvertures destinées aux lépreux d’Afrique.
Quelques autres senteurs me reviennent encore: l’odeur aigrelette de la cancoillotte , le parfum fade et un peu écoeurant de la pâte pour amorcer le poisson, celle fraîche et vivifiante du bois fendu sur le billot, celle douce et apaisante des foins que mes oncles récoltaient sur les talus et portaient sur leur dos dans de grands draps, celle, enfin, poisseuse et tenace des écailles de poisson sur la planche encore humide… et le pain français.
Ce sont aussi des bruits: celui de la pendule, des aiguilles à tricoter de ma mémère, celui du charbon que l’on versait dans le fourneau, le son du poste que j’écoutais avec passion lors du Tour de France. C’est aussi la rumeur des vagues au passage d’un bateau se rendant au Saut-du-Doubs. C’est encore le coup de klaxon prolongé du camion de l’épicerie Pumpel qui livrait ou de celui de Monsieur Pons qui proposait ses légumes.
Avez vous déjà entendu le cliquetis de la chaîne qu’on lance au fond de la barque? Le grincement régulier de la rame sur son axe? L’agitation des poissons pris dans la nasse ou le râle insupportable du brochet que l’on assomme sur le bord de la barque?
Le Col des Roches - la douane suisse sur la route de Lac-ou-Villers
Léon Jules Carrel, mon pépère, est né le 3 août 1885 de Gustave Carrel et Francine Chopard.
De l’enfance de Léon Jules, je ne sais que peu de chose. J’ai seulement appris, grâce aux papiers qui dormaient dans le carton à chaussures, qu’il était tourneur sur fer.
La barque du pépère
Mon pépère était d’un naturel peu causant. Il n’a rien raconté à ses enfants qu’il a eus très tard. Son fils aîné, Georges, est né en 1919 et sa cadette, ma mère Francine, en 1934 quand Léon avait déjà atteint l’âge de quarante-neuf ans. Il est aussi très vraisemblable que mes oncles et tantes aient oublié ces détails qui leurs paraissaient sans importance.
Frontière franco-suisse - les bassins du Doubs - lac de Chaillexon
Pour me faire une idée de l’enfance et de la jeunesse de mon pépère, j’en suis réduit à relater les événements qui ont ponctué ce début de siècle à Lac-ou-Villers. Ce coin de pays a été le théâtre des grandes questions qui ont occupé la société française de ce temps-là.
Le climat est lourd à Lac-ou-Villers en ce début de XXe siècle. Les « Rouges » (les républicains laïques) et les « Blancs » (les monarchistes catholiques) s’affrontent.
Le refus de la Municipalité de Lac-ou-Villers de contribuer aux dépenses pour la construction d’une église est motivé par l’épuisement des ressources communales. Cette décision, qui tombe en plein dans une période de rivalité entre Rouges et Blancs, met le feu aux poudres.
Le clivage politique se manifeste d’ailleurs dans tous les domaines de la vie communale. En 1877, après la scission de la société de musique, se constitue la fanfare « La Fraternité » face à « l’Harmonie catholique ». De même, en 1907, Lac-ou-Villers compte deux sociétés de gymnastique concurrentes: « La Patriote » et « La Française » ou « La gymnastique du dessus ».
Au moment des élections, la division des esprits est poussée à son paroxysme. Certains membres du clergé, tel l’abbé Gabry au Pissoux, qui voit son traitement suspendu en 1902, n’hésitent pas à user du sermon dominical pour promouvoir le candidat conservateur.
Le Chauffaud est, comme au temps de la Révolution française, le bastion de la résistance catholique contre les Républicains. En 1902, ils sont plus de 80 habitants à signer une pétition adressée au ministre de l’Intérieur pour réclamer la réouverture de l’école libre réservée aux filles et le retour des soeurs de la Sainte-Famille qui avaient été obligées de passer en Suisse.
En mars 1906, lors de l’inventaire des biens des Eglises entrepris à la suite de la Loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, de violents affrontement ont lieu devant l’église du Chauffaud entre les catholiques de l’endroit et les Républicains montés de Lac-ou-Villers. Les soldats ont beaucoup de difficulté à ouvrir le passage à l’agent des Domaines après que les abords du village eussent été barrés et l’église elle-même barricadée.
A compter du 1er octobre 1906, mon pépère est incorporé dans le 60e Régiment d’infanterie, stationné à Besançon, chef lieu du département du Doubs. C’est dans la caserne Duras que mon pépère fait son instruction.
Camp du Valdahon (Doubs) pièce de mitrailleuse en surveillance
Tu as eu de la chance, pépère; car si tu étais né un an plus tôt, en 1884, tu n’aurais pas fait deux ans d’armée mais trois. En effet, c’est en 1905 que le service national est ramené de trois à deux ans. En 1913, avec la montée des périls, il sera à nouveau porté à trois ans.
Le 24 septembre 1908, il est versé dans la réserve.
Jusqu’à la déclaration de guerre, Léon Jules est rappelé deux fois sous les drapeaux pour compléter son instruction militaire: du 1er au 23 décembre 1911 et du 17 au 30 avril 1913.
Avec son livret de soldat, quelques photographies, une médaille sur les trois obtenues, le casque représente tout ce qui reste des effets militaires du soldat de deuxième classe Léon Jules Carrel. Ce casque, dans lequel mon pépère a gravé son nom au couteau se trouve maintenant dans la pièce qui me sert de bureau dans notre chalet à Trogne.
Le casque de Léon Jules
Le casque de tranchée
(Article paru dans « L’Illustration » du 3 juillet 1915.)
C’est une constatation qu’on n’avait pu faire dans de précédentes campagnes, et notamment au cours des guerres balkaniques, où nous l’avions nous mêmes enregistrée, que le nombre des soldats blessés à la tête par des balles ou des éclats de shrapnels , de bombes ou de grenades, est relativement très élevé. On en fut frappé dès les premières rencontres de la guerre actuelle. Plus récemment, dans un rapport daté du 17 février, le Général en chef confirmait de son haut témoignage cette observation: « La grande majorité des blessés actuels, écrivait il, est constituée par des blessés à la tête qui, dans la plupart des cas, auraient été efficacement protégés par un casque métallique ». Cette coiffure aurait arrêté non seulement les éclats d’obus et les balles de shrapnels, qui n’ont pas une force de pénétration considérable, mais encore beaucoup de balles de fusils qui ne possèdent plus qu’une vitesse restreinte, ayant d’abord frappé le parapet de la tranchée.
Ces observations sont, d’ailleurs, confirmées par les statisti¬ques. Les dragons ont perdu moins de monde dans les tranchées que les hussards . Nos soldats, d’abord de leur propre initiative, se protégèrent comme ils purent contre ce risque, adoptant d’étran¬ges coiffures de fortune, plaçant par exemple sur leurs képis les couvercles de leurs gamelles, qui suffisaient, en certains cas, à les prémunir.
La coiffure nouvelle ressemble assez, dans ses lignes, au casque des dragons et des cuirassiers privé de son cimier, et tel que nos cavaliers étaient autorisés à le porter depuis quelque temps dans les tranchées. Elle tient du « pot en tête » des sapeurs de Sébastopol et de la « bourguignotte » des fantassins des Valois. Elle résout assez élégam¬ment le problème. Etabli en acier suffisamment épais et très résistant, embouti d’une seule pièce, ce casque constitue pour la tête et même le haut du visage, grâce à sa visière, une protec¬tion excellente, tout en ne pesant que 600 à 700 grammes. Pourvu intérieurement d’une coiffe en cuir, avec un dispositif ingénieux d’aération, il s’adapte admirablement à la tête. Il a été très soigneusement étudié par son inventeur; la visière et le couvre ¬nuque ont été disposés de façon à ne gêner ni le tir dans toutes les positions, ni la marche avec le sac au dos; quant au cimier bas qui le couronne, aussi résistant que le reste de la coiffure, il abrite l’orifice d’aération, tout en décorant d’une façon sobre la partie supérieure de la bombe.
Le nouveau casque est peint en gris, de la couleur du canon de 75, et porte sur le devant de la bombe un insigne distinctif suivant les armes et subdivisons d’arme: c’est pour l’infanterie de ligne la grenade, pour les chasseurs à pied le cor de chasse, pour l’infanterie coloniale l’ancre, pour le génie la cuirasse et le pot en tête, pour l’artillerie les deux canons croisés; l’insigne est peint de la même façon que le casque. Une jugulaire de cuir fauve permet de maintenir solidement le casque sur la tête du combattant. Sans aucun attribut spécial de grade, il sera commun aux officiers, sous officiers, caporaux et soldats. Mais – et ceci est pour satisfaire les fanatiques des traditions – le casque ne détrônera nullement le képi, qui demeure la coiffure réglementaire, classique, du fantassin et du cavalier léger français. C’est seulement une coiffure de tranchée et de combat et, sitôt revenu en arrière, au repos le « pioupiou » campera sur l’oreille, fièrement, le képi déformé par des mains expertes et mis à la mode héroïque.
L'intérieur du casque de Léon Jules
Ce dernier détail m’explique enfin la raison pour laquelle mon pépère n’arbore jamais son casque sur les photographies que je possède de lui. En effet, il préfère de loin le képi qu’il porte sur l’oreille.
Ce document fait mention du 60e régiment d’infanterie qui est un régiment d’active dont le 260e R.I., celui de mon pépère, constitue la réserve.
Le 260e Régiment d’Infanterie était caserné à Besançon en 1914. Il est constitué de deux bataillons, puis trois en novembre 1916 par l’adjonction d’un bataillon du 235e R.I.
Les 1er et 2 août 1914, le 60e régiment d’infanterie qui précède de quelques jours le 260e de mon pépère, s’embarque en chemin de fer pour rejoindre Belfort, ville située à quelques kilomètres de la frontière séparant la France des régions annexées par l’Allemagne après la défaite française de 1871.
La France ne veut en aucun cas paraître l’agresseur. Toutefois, la tentation est grande. L’injure de 1871 doit être lavée. C’est une des raisons pour lesquelles les premières offensives françaises se dérouleront en Lorraine et en Alsace.
Le lendemain, le régiment marche sur Altkirch que les Allemands évacuent. Le 8 août, musique en tête, la division entre dans la ville. Le 10 août, les Français sont sérieusement accrochés et commencent de creuser des tranchées sommaires. Mais la retraite est engagée.
Les troupes françaises se reprennent et, le 20 août, elles peuvent hisser sur l’Hôtel de Ville de Mulhouse le drapeau tricolore qui n’y avait plus paru depuis 1798, date de la réunion à la France de la petite république de Mulhouse. Cette occupation de la ville n’est qu’un baroud d’honneur car partout ailleurs le front craque et la tragique retraite a commencé. Le 24 août, un ordre arrive: il faut évacuer Mulhouse.
En couverture du 60e régiment d’infanterie, le régiment de mon pépère a participé aux combats d’Altkirch et de Dannemarie, à l’est de Belfort.
Après le sursaut français sur la Marne, le front de l’est s’est stabilisé. En octobre, mon pépère et son régiment occupent le Bois de Carspach et Ammertswiller en décembre.
En 1915, Léon Jules se trouve dans les Vosges, plus précisément à Aspach-le-Bas.
En Alsace, bbatterie de 120 long du 9e d'artillerie en action
Au début de la guerre, les soldats français font flèche de tout bois pour remplacer leurs pantalons rouges si facilement repérables par les tireurs ennemis. On distribue tout d’abord des salopettes pour recouvrir les uniformes du commencement de la campagne. Le très rigoureux hiver 1914-1915 aidant, les hommes s’affublent de tout ce qu’ils trouvent, en particulier dans les villages abandonnés. Le manteau noir auquel Léon Jules fait allusion dans la carte qui précède provient très vraisemblablement d’un « prélèvement » ou d’un échange qu’il a négocié avec un camarade.
La tenue bleu horizon en devient véritablement une en 1915, atteignant les tranchées grâce aux renforts constitués par les jeunes classes.
La carte postale qui précède est la plus ancienne conservée, envoyée du front par Léon Jules Carrel. Il est important de relever que le règlement militaire interdit à tout soldat d’indiquer à ceux de l’arrière le lieu où se trouve son unité, « espionnage oblige ».
C’est en ce mois d’octobre 1915 que le matricule 1215, le brancardier Léon Jules Carrel, mon pépère, quitte la France avec son régiment pour rejoindre l’Armée d’Orient à Salonique.
Malgré l’éloignement du front sur lequel mon pépère « fait son métier », comme il dit, je possède davantage d’informations sur les vingt-cinq mois qu’il a passés en Orient que durant le reste de « sa guerre ». Les sources sont de deux sortes: premièrement, les cartes postales qu’il écrit régulièrement du front ou de son lit d’hôpital et, deuxièmement, le journal des marches et des opérations du 260e Régiment d’Infanterie.
Qu’est-ce que le Journal des marches et des opérations d’un régiment? Il s’agit d’une chronique qui relate jour par jour de manière plus ou moins tatillonne, tous les événements qui font la vie d’un régiment en campagne. Ces « feuillets » manuscrits sont rédigés par les chefs de compagnies ou de bataillons. Il va sans dire que nombre de détails m’ont été parfaitement inutiles.
Après les très durs combats auxquels il a participé en France, c’est sûrement avec un sentiment de soulagement mêlé d’appréhension que Léon Jules Carrel, mon pépère alors âgé de trente ans, quitte la Métropole pour aller jusqu’en Grèce rejoindre l’Armée d’Orient à Salonique, aujourd’hui Thessalonique. Ainsi, il échappera à « l’enfer de Verdun » où combattra le 60e R.I.
J’essaie d’imaginer ces montagnards dont l’unique occasion de quitter leur village était le « régiment » dans une caserne de Besançon ou de Belfort.
A quoi pensaient-ils durant ce voyage interminable qui les menait jusqu’à Toulon dans des wagons pouvant embarquer 80 hommes et 6 chevaux en long? Qu’ont ils ressenti en voyant pour la première fois la mer?
Le second corps expéditionnaire allié, celui de Léon Jules, arrive trop tard à Salonique et ne pourra pas empêcher l’écrasement de l’armée serbe.
Fraîchement débarquée à Salonique, la division de mon pépère s’engage dans la vallée du Vardar pour venir en aide à l’armée serbe, mais ses unités sont arrêtées par les Bulgares. Il doit se retirer de la vallée du Vardar et de celle de la Cerna, par 20 degrés sous zéro, pour éviter un désastre.
Durant cet hiver 1915-1916, le froid et la neige anesthésient le front d’Orient. Les journées qui défilent monotones sont ponctuées de coups de main souvent meurtriers.
Comme il en va de la nature, le front s’éveille avec les beaux jours de ce printemps 1916, mais il faut bien reconnaître que le front d’Orient est incomparablement plus calme que celui de France, bien que ces journées, et surtout ces nuits, soient troublées par des raids sanglants dont se rendent coupables les patrouilles bulgares secondées par les Comitadjis .
Le corps expéditionnaire de Salonique se ronge tellement dans l’inaction que certains soldats se lancent dans les cultures maraîchères. Cette activité a le mérite de fournir des vitamines aux soldats pour lutter contre le scorbut, mais elle vaut aux hommes de l’Armée d’Orient le surnom quelque peu méprisant de « jardiniers de Salonique ».
Sur une autre carte qui ne comporte pas de date, Léon Jules exprime, on ne peut plus clairement, l’état d’esprit dans lequel se trouvent les soldats français engagés en Orient:
Ce document peut paraître étonnant. Il faut cependant savoir que ces témoignages sont indispensables pour accréditer les blessures ou les faits d’armes qui justifieront l’octroi d’une décoration ou d’une citation ou pour attester qu’il ne s’agit pas d’une mutilation volontaire. Le récit de deux témoins est aussi nécessaire pour attester la mort d’un soldat. S’il n’y a pas constatation de visu, le soldat en question est considéré comme « disparu » au même titre que ceux qui ont été faits prisonniers ou ceux qui ont déserté.
La blessure de mon pépère est un peu moins prestigieuse que prévu. En effet, j’avais toujours entendu raconter que notre pépère avait été blessé par une balle tirée d’un avion allemand alors que, de toute évidence, Léon Jules a été touché par une balle française.
Il va toujours la garder dans sa poche, cette fameuse balle. Comme nous le verrons plus loin.
Le 7 mai, Léon est évacué du front et séjourne dans l’ambulance alpine No 7. Du 8 mai au 30 juin, l’attention des médecins militaires se porte sur sa blessure.
Cette blessure ainsi que son courage aux avant postes, et surtout le fait d’avoir participé à la campagne d’Orient, vaudront à Léon Jules la Médaille d’Orient, décoration qui a malheureusement été égarée, ainsi que, beaucoup plus tard, une médaille commémorative serbe et son diplôme de service rédigé en caractères cyrilliques.
Comme ma famille, ma mère qui est à la retraite depuis 1996 a participé à mes recherches et s’est prise au jeu. Elle a retrouvé dans le fameux carton à chaussures familial la médaille commémorative serbe de mon pépère Léon et me l’a donnée.
Du 8 mai 1916 au 27 octobre 1917, Léon Jules est soigné dans divers hôpitaux. Tout d’abord à l’arrière immédiat du front pour sa blessure dorsale, puis à Florina et à Salonique où les médecins tentent de traiter le paludisme qu’il a contracté dans ces régions inhospitalières.
Mais le répit est de courte durée. Les médecins militaires doivent se résoudre à hospitaliser à nouveau Léon Jules et ceci jusqu’en octobre 1917.
Le 7 octobre 1917, après avoir été rapatrié à bord d’un bateau hôpital en Métropole, Léon Jules se trouve à Hyères dans l’hôpital auxiliaire Sainte-Clotilde.
Côte d'Azur, Hyères, avenue Beauregard, l'hôtel des Palmiers
Beaucoup plus que de sa blessure, mon pépère souffrira du paludisme qu’il a contracté en Orient. Jusqu’à la fin de sa vie, il sera sujet à des crises terribles.
En été 1918, le 60e Régiment d’Infanterie se trouve en Champagne quand mon pépère le rejoint le 10 juin. Dès son arrivée en ligne, le 60e, associé aux 35e et 44e régiments d’infanterie, relève un corps italien très durement éprouvé dans le bois de Courton en Champagne.
Le 18 juillet, le 60e passe à l’attaque dans ce bois où l’on se bat au corps à corps. Il tient bon mais subit des tirs de barrage allemands très nourris. Beaucoup d’hommes sont atteints au fond des petites tranchées où ils ont trouvé un semblant d’abri.
En collaboration avec une brigade écossaise, les soldats du régiment de mon pépère doivent creuser des tranchées dans les bois au milieu de débris de tout genre, parmi les cadavres de soldats italiens et allemands et des carcasses de chevaux. Il en sera ainsi jusqu’au 24 juillet lorsque le régiment revient un peu en arrière et se trouve en réserve de division.
Le mardi 23 juillet 1918, dans ce même bois de Courton, Léon Jules est blessé une seconde fois, au dos et à la main gauche, par un éclat d’obus.
Voilà ce que l’on appelle de « mauvaises blessures » parce qu’insuffisamment sérieuses pour que le soldat soit définitivement évacué du front.
Le 27 juillet, Léon Jules est admis à l’hôpital des Soeurs de Saint Vincent-de-Paul à Grenoble. Les dernières blessures de mon pépère n’ont pas dû être très sérieuses, puisqu’il est de retour dans son régiment le 22 août 1918.
Lorsque Léon sort de l’hôpital de Grenoble, il passe quelques jours de permission à Chaillexon. Il en profite pour convoler en justes noces avec Lise Bretillot, de quatorze ans plus jeune que lui, ma mémère.
Ma grand mère est également de Chaillexon. Elle est née au bistrot du coin en 1899. Ses parents tenaient l’estaminet qui se trouve à quelques mètres de la maison de mon tonton Michel.
La lune de miel qu’ils ont mise à profit pour concevoir mon tonton Georges n’est pas longue. Léon doit repartir.
Le 16 octobre, mon pépère est de retour dans sa compagnie à Saint Amand sur Fion où le régiment séjournera jusqu’au 28 pour qu’il puisse être remis en état. Le jour de la Toussaint, le Soixante arrive à la voie ferrée de Sommepy où il reste quelques jours. De là, il gagne Mont Saint Martin, puis Coulommes, puis Cuilly. Enfin, le 10 novembre, un dimanche, le Soixante traverse l’Asime au pont d’Attigny et arrive le même jour à Tourteron. Il se prépare à monter en ligne quand parvient la dépêche célèbre:
Le 13 mars 1919, c’est au milieu des acclamations que le Soixante et mon pépère font une entrée triomphale dans la ville de Besançon.
Après plus de quatre années d’absence, hormis quelques permissions, Léon Jules Carrel, mon pépère, rentre à Chaillexon. Il sera mis en congé illimité de l’armée le 22 mars 1919 avec une solde de 13 francs de l’époque et une carte d’ancien combattant. Il est définitivement libéré des obligations militaires le 8 septembre 1921 avec une pension de moins de 10% pour reliquat de paludisme.
Compte tenu de ses états de service et de ses blessures, il est décoré à trois reprises. Il n’aura finalement que deux médailles: celle d’Orient malheureusement perdue, et celle commémorant sa présence au côté de l’armée serbe. Il n’aura jamais la troisième, celle de la Victoire, parce qu’il fallait la réclamer après la guerre. Il aurait dit:
« Puisqu’ils n’ont pas été foutus de me la donner sur place, eh bien, qu’ils se la gardent ! »
A son retour de l’armée, mon pépère reprend son métier de tourneur sur fer.
Mai 1919, naissance de mon oncle Georges. C’est lui qui a créé l’entreprise de tournevis sise à côté de la maison familiale. En 1939, il est engagé volontaire dans l’aviation.
Georges est un « bon type » et n’hésite jamais à donner des coups de main et met volontiers ses compétences de mécanicien à la disposition des gens du village. Régulièrement, il répare, ajuste et rafistole les appareils orthopédiques des mutilés locaux.
Comme tous mes oncles, Georges pratique la pêche. En 1956, il fait l’acquisition de la « Joliette », un bateau qui fut l’acteur d’une tragédie qui a profondément marqué la région de Chaillexon. Entre Lac-ou-Villers et Chaillexon, le Doubs forme quelques méandres. Lors d’une crue particulièrement importante, le pilote de la « Joliette » ne voit pas une barre de fonte qui affleure. Une partie de la coque du bateau est arrachée. Dans la panique, les touristes qui avaient embarqué à Lac-ou-Villers pour se rendre au Saut-du-Doubs se jettent à l’eau. Malgré la rapidité de l’intervention des pompiers et des propriétaires de barque, sept personnes se noient.
Mon parrain Dédé est né en mars 1921. Je n’ai pas entretenu avec lui des liens très étroits. Son principal trait de caractère était une grande bonté doublée d’un don de soi peu commun. J’en veux pour preuve son attitude pendant la dernière guerre. En effet, il partit un an comme travailleur volontaire dans une usine de montres de Schramberg, en Allemagne, pour remplacer le père d’une famille nombreuse qui avait été désigné pour le S.T.O. .
Mon oncle Roger qui est né en avril 1923, fut désigné pour le travail en Allemagne. Réfractaire, il put éviter le S.T.O. en se cachant lors de quelques rafles épisodiques.
Puis naîtront successivement: ma tante Yvette, mon oncle Pierrot et ma tante Marcelle.
Deux enfants restent à venir: mon tonton Michel, qui fut appelé en Algérie dans le 35e Régiment d’infanterie de Belfort et ma mère Francine.
Mon pépère travaille dans l’entreprise de chocolat Noz, dans le village suisse des Brenets, jusqu’à la fermeture de la frontière en 1939.
Francine, ma mère, se souvient avec tendresse qu’aux beaux jours ma mémère et les derniers de ses enfants demeurés encore à la maison prenaient place à bord de la barque familiale pour apporter son casse croûte à mon pépère de l’autre côté du Doubs. Son repas pris, Léon Jules avait l’habitude de faire un petit somme sous un arbre.
En ce temps là, le rapport entre le franc suisse et le franc français n’est pas du tout le même qu’aujourd’hui. Il ne faut donc pas croire que Léon Jules est tranquillement en train de constituer un petit magot pour assurer ses vieux jours.
Il garde de ce séjour dans notre pays quelques amis qui peuvent, pendant les années de guerre, améliorer un peu son ordinaire. Quoi de plus simple que de profiter de la bise pour faire traverser le Doubs à une bouteille pleine de tabac!
C’est le 24 juin 1940 que les premiers soldats allemands sont signalés à Lac-ou-Villers. Durant la dernière guerre, les usines de Lac-ou-Villers sont à nouveau affectées à la manufacture d’armement.
La proximité de la frontière avec la Suisse et de la ligne de démarcation, entraîne une surveillance accrue de la population, de sorte que les déplacements des habitants sont restreints. Il est aujourd’hui difficile d’imaginer les conditions de vie de ces grandes familles du Jura. Ceci est d’autant plus vrai pour la famille Carrel pendant la dernière guerre. Ayant perdu son emploi en Suisse, mon pépère n’a que son vélo de facteur auxiliaire, un jardin potager, quelques poules et quelques lapins pour nourrir toute sa grande famille.
Il ne doit pas y avoir grand-chose à manger durant ces cinq années. Combien de fois ma mémère m’a t elle raconté la vingtaine de kilomètres qu’elle parcourait à pied jusqu’à Fuans pour trouver des pommes de terre ? Ma mère me parle encore quelquefois des cueillettes de myrtilles qu’elle faisait avec ses frères et soeurs pour faire les confitures. Elle me dit immanquablement, lorsqu’elle évoque ce souvenir: « On entendait les bombardements sur Belfort et on pouvait voir brûler la ville de Saint-Dié depuis le Chauffaud, la hauteur qui domine Villers-le-Lac. »
Pendant la guerre, chaque jour, été comme hiver, les enfants Carrel allaient à tour de rôle chercher à pied à 6 kilomètres de chez eux, à la ferme des Conches, le lait que la famille n’avait pas en suffisance. Francine ne rechignait pas à ce long trajet, car elle savait que la fermière lui donnerait une tartine. Ce privilège d’avoir du lait en plus de ce qu’octroyaient les tickets de rationnement était dû aux menus services que rendait le facteur auxiliaire, Léon Jules, lors de ses tournées.
Ma mère raconte encore parfois les douze soldats allemands qui habitaient dans leur maison. Oh, ils n’étaient pas bien méchants. L’armistice ou la capitulation, c’est selon, ayant été signé, les troupes d’occupation étaient composées de soldats âgés. Ces derniers avaient des tartines de saindoux, du chocolat qu’ils auraient volontiers partagé avec les enfants. Mais les Carrel ont la tête dure. Plutôt jeter des boules de neige sur les soldats qui passent que d’accepter quoi que ce soit des « Boches ». Elle raconte aussi ce soldat qui pleurait le soir parce qu’il s’ennuyait de ses enfants. Elle est aussi très fière de raconter cette porte du buffet laissée « malencontreusement » ouverte pour que le soldat allemand qui laçait ses chaussures la fasse sortir de ses gonds en se relevant. Ma mémère lui aurait dit: « Bien fait, bien fait ! », ce qui lui aurait valu des menaces d’être amenée à la « Kommandantur ». Ce mot est peut être le seul mot de la langue de Goethe que ma famille comprenne. Ma mémère ne se privait pas de l’utiliser si les soldats qui habitaient chez elle avaient le malheur de mal se conduire.
Les combats les plus proches se sont déroulés à Maiche, soit à une vingtaine de kilomètres de Lac-ou-Villers. En juin 1940, ce sont des troupes polonaises qui ont essayé de résister à l’avance allemande. Les opérations les plus sérieuses ont eu lieu en 1944 alors que l’armée allemande en retraite refluait vers l’Allemagne. Poursuivis par l’armée d’Afrique, les Allemands étaient harcelés par la résistance locale et les F.F.I. .
Il y a d’autres événements qu’on ne relate pas trop volontiers dans la région: le trafic, ceux qui se faisaient payer pour faire passer la frontière aux juifs, l’attitude de la Résistance à la fin de la guerre. Bref, toutes les petitesses d’une population occupée, condamnée à survivre tant bien que mal.
Dès 1942, un groupe de résistants s’était constitué à Lac-ou-Villers. Le 24 août 1944, après avoir capturé la garnison allemande de Morteau, les maquisards du secteur se rendent à Lac-ou-Villers. Mon oncle Pierrot m’a raconté qu’un jour, en rentrant de l’école, ses frères et soeurs et lui avaient vu des gars planqués derrière une vieille brouette qui traînait dans leur jardin. Ils étaient là en embuscade pour descendre une patrouille allemande qui arrivait en barque sur le Doubs. Ma mémère avait fait rentrer toute sa troupe dans la maison. Malgré cela, les enfants ont vu la résistance tirer les deux Allemands comme des lapins. Un en est mort, l’autre avait pu sauter à l’eau.
La présence de 200 soldats allemands au sanatorium fait peser une grave menace de représailles sur la ville. Grâce à la négociation, les troupes allemandes capitulent dix jours avant l’arrivée des premiers éléments de la 1ère armée.
Après la guerre, mon pépère continue son activité de facteur auxiliaire. Parallèlement, il fait de petits boulots et rend de menus services à droite et à gauche. Il travaille en dilettante dans l’usine de tournevis de mon tonton Georges. C’est à pied que mon pépère fait sa tournée de facteur jusqu’au Saut-du-Doubs. Ses lettres dûment distribuées, il prend le bateau régulier pour remonter à Villers le Lac. Chaillexon se trouvant à mi-distance, il lui suffit, en passant devant la maison familiale, de faire un signe depuis le bateau pour que ma mère Francine saute sur la bicyclette. Elle l’attend au débarcadère puis, ensemble, ils rentrent à Chaillexon, lui sur la selle, elle sur la barre du vélo.
A cette époque, la famille Carrel partage une maison avec le frère de mon pépère. Ce frère, Elie, n’a pas fait la guerre de 14 parce que handicapé d’un oeil. Il est plus riche que mon pépère par le simple fait qu’il n’a que deux enfants et qu’en plus de son atelier de menuisier il possède une petite entreprise de barques.
L’ambiance n’est pas toujours très bonne. Elie et sa femme reprochent à Léon et Lise le bruit causé par leurs gosses. En outre, ce grand oncle ne s’entend pas avec ma mémère qu’il nomme dédaigneusement « la Baronne ». Francine se souvient qu’elle et ses frères et soeurs n’avaient que le droit de regarder les jouets rutilants des deux enfants d’Elie: en particulier un petit train qui marchait à la vapeur. Il était hors de question qu’ils y touchent.
En 1946, le jour même de la première communion de ma mère Francine, toute la famille Carrel emménage dans la nouvelle maison que mon pépère a pu acquérir grâce à un prêt de 45’000 francs que lui consent Monsieur Cupillard, le maire de Lac-ou-Villers. Quelques années plus tard, la maison où demeuraient les familles de Léon Jules et de son frère Elie brûlera.
C’est en 1948 que Lac-ou-Villers prend officiellement le nom de Villers-le-Lac.
Chez les Carrel, la discipline est du ressort de ma mémère. Ma mère se souvient que mon pépère ne faisait que montrer le geste de la gifle méritée. L’exécution des hautes oeuvres était assurée par ma mémère qui s’installait sur le pas de la porte et distribuait à tous, sans distinction, les taloches à tour de bras.
Petit à petit, Léon prend de l’âge. Il a pris aussi un peu de poids. Il n’a plus le front couvert comme le stipulait son certificat de bonne conduite au régiment en 1908. Il occupe son temps à la pêche et à la chasse. Et à jouer aux boules chez Morandi, le bistro où est née ma mémère. A l’exception de son fils Michel et de sa fille Marcelle, il a vu tous ses enfants quitter la maison familiale, surtout ma mère, la cadette, Francine, sa préférée, qui a épousé « un Suisse ».
En cette fin d’après midi du 17 novembre 1961, après être allé chercher du foin pour les lapins, son sac de jute jeté sur l’épaule, Léon s’est aperçu qu’il l’avait perdue, la fameuse balle de la campagne d’Orient qu’il conservait si précieusement dans sa poche depuis 1916.
Le lendemain matin, assis sur son canapé, il s’est affaissé, foudroyé, sur son journal: « L’Est républicain ».